6. Noir sur blanc

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Personne ne venait chez moi sans prévenir. Jamais.

Un silence pesa encore une seconde, avant que quelqu’un ne frappe une nouvelle fois, plus insistamment.

Rosa se leva lentement, une main sur son ventre, l’autre crispée sur le dossier de la chaise.

— Je vais voir...reste là.

Je déglutis, le souffle court.

— Non. Inutile. J'y vais. Je sais déjà que ça ne peut pas être lui, sinon il serait rentré sans frapper.

J’avançai jusqu’à la porte, le cœur cognant contre mes côtes, et jetai un œil par le judas.

Un homme en uniforme.

Pas un simple soldat : un officier.

Épaules carrées, regard neutre, posture irréprochable.

Ceux qui se déplacent quand quelque chose de grave est arrivé.

Mes doigts tremblèrent sur la poignée.

J’ouvris.

L’homme enleva son service cap.

— Madame Carla Morel ? demanda-t-il une voix grave.

— Oui.

— Madame...je suis désolé de me présenter ainsi. Je viens au nom des Forces Armées.

Mon cœur se serra instantanément.

— Votre compagnon, le sergent Soren Blake… est actuellement porté disparu depuis quarante-huit heures.

Il me tendit une enveloppe scellée, sobre, impersonnelle, avec mon nom écrit dessus.

Juste mon nom.

Et un tampon que je reconnus immédiatement : celui de la caserne de Soren.

— Je suis désolé de vous l'annoncer comme ça. Nous n'avons pour l'instant pas plus d'informations. Cela vous est notifié dans ce courrier.

Je reculais.

Porté disparu.

Pas mort.

Pas vivant.

Juste...nulle part.

Je sentis Rosa derrière moi, sa main se poser dans mon dos. Elle porta une main à sa bouche, réalisant que mes inquiétudes étaient fondés.

L’officier poursuivit doucement :

— Nous sommes en phase de recherches actives. Vous allez recevoir des informations régulières. Je tenais à vous en informer en personne, comme le protocole l’exige.

Mes doigts se crispèrent contre ma cuisse pour ne pas tomber.

— C’est… tout ce que vous savez ?

— Pour l’instant, oui, madame. Mais nous faisons tout notre possible.

Tout leur possible.

Je n’entendis plus rien.

Seulement le battement chaotique de mon cœur.

— Je dois vous laisser. Bonne fin de journée, madame, dit-il simplement en tournant les talons et remontant dans son véhicule.

Je refermai la porte, le souffle coupé. Mes jambes fléchirent et je m’effondrai au sol, le dos contre le bois froid, incapable de contenir le poids de mes émotions.

— Je le savais...je le sentais.

Rosa s’agenouilla à côté de moi, posant une main douce sur mon épaule.

— Carla… murmura-t-elle, essayant de me soutenir.

Je laissai échapper un sanglot, la tête enfouie dans mes mains. Après un long moment, je relevai les yeux vers elle, les traits encore tremblants.

— Rosa… tu trouves pas ça bizarre ? D’abord ces messages… et maintenant, juste quelques heures après, cet officier avec cette annonce… Tout ça ensemble…

Rosa inspira profondément, ses doigts serrant doucement mon bras.

— Oui… c’est… troublant, admit-elle.

Elle m'aida à me relever avec précaution. Je sentais mon corps lourd, non seulement à cause de la fatigue émotionnel, mais aussi à cause de ce qu'il contenait. Chaque pas était compliqué.

— Viens, dit-elle doucement. On va s'assoir. Tu ne peux pas rester par terre comme ça.

Elle m'amena jusqu'au canapé, me calant un coussin juste derrière mon dos. Et m'enveloppa d'un plaid alors que l'air était pesant. Je compris que ce n'était pas pour avoir chaud, mais pour m'apporter du réconfort. Je posai une main sur mon ventre, pour calmer une tension plus inconfortante que douloureuse qui si était installée. Et qui me rappelais mes limites.

Je tenais toujours l'enveloppe dans une main.

Je la fixais sans l'ouvrir.

— Je n'arrive pas à comprendre Rosa. Les messages..."c'est grave"...et maintenant un officier qui frappe à ma porte. Il y a forcément un lien.

Elle s'assit en face de moi, les genoux tournés vers les miens.

— Je pense que quelqu'un savait avant toi et a voulu te prévenir. T'alerter.

Je déglutis.

— Ça me fait encore plus peur que la lettre elle-même.

Rosa resta silencieuse un petit moment, je voyais son cerveau carburer de ma place. Elle réfléchissais et hocha la tête.

— Si Soren est porté disparu depuis quarante-huit heures...ça veut dire que l'armée savait déjà quelque chose quand tu as reçu ses messages.

Je sentis un léger vertige monter. Pas de panique. Juste cette sensation flottante, traîtresse, que mon corps m’imposait quand le stress dépassait un seuil invisible. Je fermai les yeux une seconde, inspirai profondément, comme on me l’avait appris.

Elle désigna l'enveloppe.

Je baissai les yeux vers le papier entre mes doigts. Mes phalanges étaient blanchies par la pression, comme si le lâcher revenait a accepter ce qu'il contenait.

Je glissai un doigt sous le rabat. Le papier céda dans un léger froissement presque indécent dans le silence qui nous entourait.

À l’intérieur, une feuille unique. Officielle. Froide.

Je la dépliai lentement. Les mots s’imposèrent à moi sans que je puisse les éviter. Porté disparu. Opération extérieure. Phase de recherches.

Chaque ligne semblait écrite pour quelqu’un d’autre. Pas pour moi. Pas pour nous.

Je sentis Rosa se rapprocher, mais je secouai légèrement la tête.

Mon regard s’arrêta sur une date. Puis sur une heure.

Quarante-huit heures.

Je relus ce passage encore et encore. Pendant que j’attendais ses messages. Pendant que je m’inquiétais sans raison apparente. Soren n’était déjà plus joignable.

Une phrase, en bas de page, attira mon attention. Plus courte. Plus sèche.

Conformément au protocole, vous serez tenue informée au fur et à mesure de l’avancée des recherches.

Je pliai la feuille avec difficulté, la replaçai dans l’enveloppe, toujours incapable de la lâcher.

Ma main libre se posa instinctivement sur mon ventre. J’inspirai lentement, tentant de calmer mon corps avant qu’il ne me trahisse.

Rosa posa doucement ses mains sur les miennes, lisant par dessus mon épaule.

Je relevai les yeux vers elle, vidée.

Cette fois, il ne s’agissait plus d’un pressentiment.

C’était écrit.

Noir sur blanc.

Je fermai les yeux un instant, tentant de graver une seule certitude dans ce chaos : quoi qu’il arrive, je devrais tenir. Pour lui. Pour moi. Pour ce battement discret, fragile, qui persistait en moi malgré tout.

Soren était porté disparu.

Mais il n’était pas encore perdu.

Pas tant que je refusais de l’abandonner, moi aussi.

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