7.Quand tout bascule
1/2 Carla.
Rosa ne parlait plus. Moi non plus. On laissait le temps s'installer sans trop savoir quoi en faire. Le silence se refermait sur nous. Lourd, administratif, trop propre.
Je n'osais plus touché l'enveloppe. C'était comme si elle m'avait explosé en plein visage.
Il n'y avait rien d'assez concret. Rien d'assez rassurant.
— Tu devrais t'allonger un peu, murmura Rosa.
Je refusais de bouger. Mon corps refusait de bouger. Je devais attendre, et je n'acceptais pas cette idée. Me reposer semblait indécent. Illusoire.
Je me relevais lentement. Un main sur mon ventre tendu, dur par moments. Pas douloureux. Juste… présent. Comme s’il absorbait tout ce que je n’arrivais pas à exprimer.
La fatigue me tomba pourtant dessus sans prévenir, violente, écrasante.
— Tu peux ouvrir le tiroir de la commande de ma chambre s'il te plaît...il y a une chemise bleu à carreaux. Ramène-la-moi. C'est à lui.
Rosa hésita à peine.
— D’accord. Autre chose ?
— Non. Juste ça. Merci.
Elle disparut quelques minutes. Quand elle revint, je pris la chemise contre moi sans un mot. Je la respirai comme une drogue douce. Et respirer sans lui me parut soudainement contre nature. Je pensai à la dernière fois que nous avions parlé.
J'étais accro à Soren.
À sa voix.
À sa présence.
À cette façon qu’il avait de me faire croire que le chaos autour de nous pouvait être contenu, maîtrisé. Avec lui, même l’armée me semblait presque supportable.
Sans lui, tout était brutal.
Une vague de nausée me prit sans prévenir. Je me levai précipitamment pour rejoindre la salle de bain, me cramponnant au lavabo. Mon souffle se fit court. Mon cœur accéléra.
—Non...pas maintenant...soufflais-je.
Une autre vague me plia en deux. Je vomis bruyamment jusqu’à n’avoir plus rien à rendre.
Rosa me tint les cheveux. Sa main caressait lentement mon dos.
— Calme-toi… je suis là… murmurai-je, sans savoir si je parlais à moi ou à lui.
Le malaise finit par passer. Je tremblais. J’étais vidée.
Il fallait que je m'assoie. Et quoi de mieux que le panier de linge sale en osier.
— Carla...
— Mmhh, répondis-je, le regard vide.
Elle ne posa pas de questions. Elle m’aida simplement à rejoindre la cuisine.
La lumière avait changé. J’avais du mal à croire que la journée avait filé si vite. La fin d’après-midi teintait les murs d’une couleur orangée irréelle, presque trop belle pour la situation.
Rosa tira une chaise et m’y installa avec précaution, comme si mon corps pouvait se briser au moindre faux mouvement. Elle resta debout un instant, hésita, puis s’assit en face de moi.
Le silence s’installa. Un silence différent. Plus lourd. Plus calme aussi. Celui qui s’impose quand il n’y a plus rien à nier.
— J’ai l’impression de ne plus savoir avancer, dis-je dans un souffle.
Je baissai les yeux.
— J’ai l’impression de trahir Soren en faisant ça. En restant là. En continuant à vivre.
— Tu ne le trahis pas, répondit-elle doucement. Tu survis.
Survivre.
Le mot me heurta de plein fouet.
Je n’avais jamais envisagé l’amour comme quelque chose dont on pouvait survivre. Aimer Soren avait toujours été synonyme de vivre.
Intensément. Trop peut-être.
Et soudain, aimer devenait une épreuve d’endurance.
La nuit tomba. Rosa resta, comme promis. Elle parla peu, mais sa présence comptait. Elle occupa la chambre d'amis. Elle avait toujours un pyjama ici.
Quand elle se coucha, je restai seule avec mes pensées. Et avec cette certitude insupportable :
tant que Soren ne serait pas retrouvé, je resterais moi aussi coincée entre deux états.
Ni entière.
Ni brisée.
Juste suspendue.
Je m'allongeais dans le canapé. Mon corps avait gagné. Pas mon esprit.
Allongée sur le dos, je sentais chaque battement de mon cœur résonner jusque dans mon ventre. Trop vite. Trop fort.
Je posai mes deux mains dessus, comme pour contenir quelque chose qui menaçait de déborder.
— Doucement… chuchotai-je.
Un tiraillement sourd apparut, diffus. Pas assez intense pour paniquer. Suffisant pour m’alerter.
Mon médecin avait été clair : le stress était un facteur aggravant. Repos. Surveillance. Alerte au moindre signal.
Je fermai les yeux, tentant de ralentir ma respiration.
Inspirer.
Expirer.
Mais mes pensées revenaient toujours au même point.
Où étais-tu, Soren ?
Je me demandai si son absence avait déjà un impact sur cet enfant. Si mon corps transmettait cette angoisse malgré moi. L’idée me serra la gorge.
— Je fais de mon mieux… murmurai-je.
Une larme glissa lentement le long de ma tempe, disparaissant dans le coussin.
Je compris alors que l’attente ne serait pas seulement une question de jours ou de nouvelles. Elle serait physique. Éprouvante.
Pour la première fois depuis le départ de l’officier, une peur plus précise se dessina :
et si mon corps, lui aussi, finissait par ne plus supporter cette absence ?
Je rouvris les yeux dans la pénombre du salon. La nuit venait à peine de commencer. Trouver le sommeil serait un vrai combat.
Je tournai légèrement la tête. L’horloge murale affichait une heure que je n’enregistrai même pas. Le temps n’avait plus de forme. Il s’étirait, collant, indifférent à mon épuisement.
Je restai immobile, les yeux ouverts, à écouter le silence qui n'en était pas vraiment un. Le craquement discret du mobilier. Le souffle irrégulier de ma propre respiration. Mais rien de vivant. Rien qui puisse me distraire de moi-même.
Je tentai de me souvenir de son rire. De quelque chose de simple. De léger. Mais même ça me semblait dangereux, comme si me raccrocher à lui risquait de me faire basculer complètement.
Un nouveau tiraillement traversa mon bas-ventre. Plus net cette fois. Toujours pas douloureux. Mais assez présent pour que je cesse de respirer une seconde.
— Non… murmurai-je, la gorge serrée.
Je posai mes mains à plat sur mon ventre, cherchant à transmettre un ordre silencieux. Rester calme.
Rester stable.
Rester là.
Je me sentais coupable.
Coupable de cette peur. Coupable de ce stress que je ne contrôlais plus. Coupable à l’idée que mon corps puisse faillir alors que lui, quelque part, se battait peut-être encore.
— Tiens bon… s’il te plaît.
Je ne savais plus à qui je parlais.
Une chaleur humide me monta aux yeux. Je pleurai.
L’attente n’était pas passive. Elle me traversait. Elle me rongeait. Elle s’inscrivait dans chaque muscle, chaque battement de mon cœur.
Je compris que cette nuit serait longue. Pas seulement parce que le sommeil me fuirait. Mais parce qu’elle serait la première d’une série.
Une nuit sans réponse.
Une nuit sans lui.
Je fermai enfin les yeux. Pas pour dormir. Mais pour le visualiser lui. Comme une garde de nuit, sans ordre de repli.

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