7.Quand tout bascule
2/2
Je laissai la pénombre m'engloutir doucement, comme une couverture mal ajustée. Cette fois le silence était calculé. C'était celui qu'on observe avant une opération, quand tout est en place mais que personne ne donne encore l’ordre d’avancer. Le temps s’étira encore.
J’attrapai mon téléphone, plus par réflexe que par espoir.
Aucun nouveau message.
Aucun appel.
Rien.
Je consultai l’heure sans vraiment la voir. Dans l’armée, l’attente avait des repères clairs. Des créneaux. Des délais. Ici, elle était anarchique. Sauvage.
Je reposai l’appareil à côté de moi, face contre le coussin. Je refusais de le fixer comme on surveille un écran vide.
Je m'imaginais Soren en mouvement. Pas immobile. En action. Vivant. Concentré.
Je le visualisai avançant prudemment, arme contre la poitrine, regard alerte. Je connaissais ses gestes par cœur. Sa façon de se figer une fraction de seconde avant d’avancer. De jauger. De décider.
Une pensée s’imposa, plus dérangeante que les autres.
Je n’étais plus seulement celle qui attendait. J’étais en train de devenir autre chose.
Quelqu’un qui apprend à tenir sans rien maîtriser. Quelqu’un qui découvre ce que signifie rester à l’arrière, sans arme, sans décision, sans prise sur le réel. Juste avec des hypothèses et des silences.
Mon père m'en avait parlé pour me préparer à ce que mes proches pouvaient subir si je rentrais dans son monde.
Pas pour me faire peur, mais pour me préparer.
À l’époque, je n’avais pas écouté. Je pensais être différente. Plus forte. Plus lucide puisque je ne voulais pas m'intégrer à cette vie. Je me trompais, personne ne l’était vraiment.
Ensuite, quand Soren était entré dans ma vie, j'ai cru que la volonté, la confiance, la force du lien pouvaient tout absorber.
Le matin arriva sans transition comme une relève forcée. J’ouvris les yeux avec cette impression étrange de n’avoir jamais vraiment dormi. Pourtant j'avais essayé. Lutté. Mon esprit n’avait cessé de tourner et de me faire retourner sur le côté. La lumière grise filtrait à travers les rideaux du salon. Trop faible pour réchauffer quoi que ce soit. Assez forte pour me rappeler les évènements de la veille.
Je me redressai lentement. Chaque mouvement me demandait un effort disproportionné. J'étais épuisée. Je passai une main sur mon visage, tentai de rassembler mes pensées. Aujourd’hui, il fallait faire quelque chose. Ne plus seulement attendre. Même si je ne savais pas encore quoi.
Dans la cuisine, la maison semblait figée, comme laissée en plan. Une tasse abandonnée. Une chaise mal repoussée. Les traces de la veille. De Rosa.
Mon téléphone vibra enfin. Je sursautai presque. Mais ce n’était pas lui.
Un message de Rosa.
"— Je passe ouvrir la boutique. Repose-toi. Appelle-moi si tu as besoin."
La boutique.
Ce lieu que je l’avais bâti, pensé, façonné. C’était ma lingerie. Mon refuge. Ma fierté.
Rosa gérait. Elle savait faire. Elle avait toujours été là. Plus qu’une employée. Une présence solide. Rassurante. Sans elle, je n’aurais même pas su par où commencer.
Je posai le téléphone sur le plan de travail et m’adossai au meuble. Il fallait que je réfléchisse. Que j'ai d'autres informations. Je m’assis à la table de la cuisine. J’attrapai l'enveloppe que l'officier m'avait laissé la veille. Elle semblait encore plus lourde que dans mon souvenir. Je la relus.
Porté disparu. Opération extérieure. Phase de recherches.
Je refermai le dossier d’un geste sec.
— Très bien, murmurai-je.
Ma voix me surprit moi-même. Calme. Posée.
— Puisque tu ne peux pas, ou, ne veux pas donner de nouvelles, je vais aller les chercher moi-même.
Je me levai, attrapai mes clés. Je ne pouvais pas rester enfermée ici. Les murs portaient trop de souvenirs.
— On va y aller doucement, toi et moi, dis-je à mon ventre.
Dehors, l’air était frais. Le ciel encore hésitant. Une journée ordinaire qui commençait. Je refermai la porte derrière moi. Le chemin de gravier menant à la maison était encore humide par la rosée du matin. Je marchai en direction de ma voiture sans accélérer. Je m’arrêtai devant la portière sans l’ouvrir tout de suite. Une hésitation brève. Je montai dans la voiture et refermai la portière. L’habitacle me sembla étrangement étroit. Chargé. Je baissai légèrement la vitre, inspirai profondément. Je mis le contact. Le moteur répondit aussitôt. Je sortis de l’allée sans regarder derrière moi. La route était presque vide. Les paysages défilaient sans vraiment m’atteindre. Je connaissais ce trajet par cœur. Je l’avais parcouru plusieurs fois. Pour la boutique. Pour Rosa. Pour cette vie que j’avais construite loin de tout le reste. Loin de mon père.
Aujourd’hui, je ne savais plus très bien où je me situais dedans. Un feu passa à l’orange. Je ralentis. Posai mes deux mains bien à plat sur le volant. Quand le feu passa au vert, je repartis. Je gardai les yeux fixés sur la route.
Concentrée.
Vigilante.
Impatiente et inquiète.
La ligne blanche défilait, les panneaux aussi. Je l'ai reconnaissais sans vraiment les lire. Chaque kilomètre m’éloignait de la maison. Et un peu plus cette immobilité stérile.
La circulation se densifia légèrement à l’approche de la ville. Des voitures. Des gens pressés. Des vies qui continuaient sans savoir. Sans se poser de questions. Cette normalité me frappa de plein fouet. Je serrai un peu plus le volant.
Je n’attendais plus un miracle. Juste une voix capable de me dire quelque chose de concret. Même si ce quelque chose ne me plaisait pas. Même si ce n’était qu’un détail. Un délai. Je voulais sortir du flou. Quand bien même l'annonce ne datait que de la veille et qu'on m'avait signalé que l'on me tiendrais au courant.
Le bâtiment apparut enfin au bout de l’avenue. Sobre. Presque impersonnel.
Je ralentis instinctivement. Je me garai le long du trottoir et coupai le moteur. Ici, il n’y avait pas de traces de mes tourments. Juste des murs.
Je restai quelques secondes immobile, les mains posées sur le volant. Mon cœur battait vite, mais mes pensées étaient étrangement alignées. Je venais chercher une version officielle de la réalité.
Je sortis de la voiture. L’air était plus froid. Ou peut-être était-ce moi.
Je refermai la portière et levai les yeux vers l’entrée.
Une porte vitrée. Quelques marches. Rien d’insurmontable.
— On avance, soufflai-je le cœur battant.
Puis je montai les mêmes marches que la dernière fois, avant qu’on se retrouve, avant qu’on se pardonne…
À l’intérieur, l’air sentais le papier et le désinfectant. Personne ne leva les yeux vers moi. J’étais une silhouette de plus. Il n'y avait que des voix basses et des bruits de claviers. Je m’approchai du comptoir. Mes doigts se posèrent sur le bord lisse, froid. Une femme leva enfin la tête.
Son regard croisa le mien. À cet instant précis, je compris que rien ne serait simple.

Annotations