8.Tant que tu respires

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On entend à nouveau un choc sourd. Une déflagration.

Puis un souffle balaye la rue.

Je me plaque instinctivement contre Soren.

La poussière retombe en pluie épaisse.

— Merde…

Le véhicule qui arrivait vient d’exploser à l’angle de la rue.

Je réalise que nos hommes à l’intérieur n'avaient aucune chance.

L’image me traverse malgré moi.

Des familles. Des cercueils. Des noms gravés trop tôt.

Je ravale la nausée.

On n’a pas le droit de s’arrêter.

Les tirs deviennent désorganisés.

Ça crie dans une langue que je ne comprends pas.

Ça bouge partout.

Je tends l’oreille vers la radio.

— Alpha 2, positionnez-vous ! … Alpha 2 ?

Grésillement.

Je tape sur mon oreillette.

— Ici Ethan. On est au point Delta, secteur nord. Un blessé. Besoin extraction.

Silence.

Un souffle parasité.

Puis plus rien.

Je recommence.

— Alpha 2, vous me recevez ?

Rien.

Je regarde Soren.

— T’as du signal ?

Il secoue la tête.

La fumée s’épaissit au centre de la rue. La carcasse du véhicule brûlé, bloque l’axe principal.

On n’a plus de visuel sur les nôtres.

Et eux ne nous voient plus non plus.

Je comprends.

On est coupés.

— Ils vont se replier, je murmure.

— Ou nous contourner.

Il a raison.

On est seuls.

Je jette un regard derrière nous.

— Ethan…

Je le regarde.

Il faut profiter de la fumée pour se mettre à l'abri.

Je passe son bras autour de mes épaules.

Chaque pas est calculé.

Chaque bruit me fait lever l’arme.

Je commence à fatiguer, mais je ne le montre pas.

La rue derrière nous crépite encore.

Mais plus loin.

Plus diffus.

On avance à l’aveugle.

On débouche sur une cour arrière.

Vide.

Silencieuse.

Je m’arrête.

Tends l’oreille.

Rien.

— On souffle trente secondes.

Il hoche la tête.

Je vérifie le garrot. La balle a labouré le muscle.

Pas mortelle.

Mais handicapante.

Le sang a diminué.

Sa peau, elle, a pâli. Une fine pellicule de sueur froide brille sur son front.

— On va te sortir de là.

Il esquisse un sourire fatigué.

— J’en doute pas.

— Tu vois trouble ?

— Un peu.

Le choc commence.

Je serre la mâchoire.

Je relance la radio.

— Alpha 2, ici Ethan. On est isolés secteur nord-est. Répétez.

Un crépitement faible.

Puis une voix lointaine.

— … réception… localisation incertaine… restez…

Ça coupe.

Je serre la mâchoire.

Ils ne savent plus où on est.

Et nous, on ne sait plus où ils sont. Plus aucun repère fiable.

Je lève les yeux vers le ciel.

La fumée masque tout.

Même l’orientation.

— On continue, je souffle.

— Vers quoi ?

Bonne question.

Je balaie les alentours.

Des murs fissurés.

Des portes fermées.

Des fenêtres béantes.

— On s’éloigne du contact. On se met hors axe. Après, on balise.

Il acquiesce.

On repart.

Plus lentement.

Chaque pas de Soren lui coûte davantage.

Je sens ses doigts se crisper sur mon gilet.

Il ne perd pas connaissance.

Mais il s’épuise.

Les tirs deviennent des échos lointains.

Et ce silence.

Ce silence qui signifie qu’on n’est plus dans la bataille, mais isolés.

Je tente une dernière fois la radio.

— Ici Ethan. Deux hommes. Un blessé grave. Position inconnue. On attend instructions.

Cette fois, une réponse arrive.

Faible.

Hachée.

— … en recherche… maintenez position si possible…

Maintenir position.

Je regarde la jambe de Soren et l'environnement autour.

Ils nous cherchent.

Mais ils ne savent pas où.

Et moi non plus.

Tenir ici, c’est devenir une cible fixe.

Mais marcher plus loin, c’est l’achever.

Je serre mon arme.

— On va tenir.

Même si je ne sais pas combien de temps.

— Tu penses tenir combien de temps ?

Il hésite.

— Assez.

— On va là-bas.

— Distance ?

— Dix mètres.

Il souffle par le nez. Presque un rire.

— T’aimes vraiment pas les dix mètres.

Pas maintenant.

Je me redresse en premier. Balayage rapide. Rien.

Je le relève doucement. Sa jambe flanche immédiatement. Il se retient à moi plus franchement cette fois.

Il ne fait plus semblant.

On traverse.

Chaque pas est une négociation avec la douleur.

On atteint la porte.

Je la pousse du pied.

Grincement.

On se fige.

Silence.

J’entre en premier.

Pièce vide. Odeur d’huile et de poussière. Étagères renversées. Fenêtre haute, brisée.

Je le fais asseoir contre le mur.

Il ferme les yeux une seconde de trop.

— Hé.

Ses paupières se rouvrent aussitôt.

— Je suis là.

Je m’agenouille. Je desserre légèrement le garrot pour évaluer.

Le sang reprend, sombre, épais.

La balle a traversé le muscle. L’impact d’entrée est net. La sortie irrégulière.

Pas d’hémorragie massive.

Mais beaucoup trop pour marcher longtemps.

Je resserre.

Il serre les dents.

— Désolé.

— Ferme-la.

Je nettoie sommairement. Compresse. Pansement compressif.

Ses mains tremblent maintenant.

Le choc progresse.

— Parle-moi.

— De quoi ?

— N’importe quoi.

Il me fixe.

— Quand on rentrera, je veux une bière.

— T’en auras deux.

— Trois.

Sa voix faiblit.

Je reprends la radio.

— Alpha 2, ici Ethan. Bâtiment annexe secteur nord-est. Signal faible. On est en position statique.

Grésillement.

Puis :

— … drones en déploiement… restez couverts…

Je ferme les yeux une seconde.

Ils cherchent.

Mais ça prendra du temps.

Je me relève et vais jusqu’à la fenêtre brisée. Je regarde le sol autour du bâtiment.

Débris. Gravats. Morceaux de béton éclaté.

Terrain instable.

Je mémorise chaque zone dégagée.

On ne sait jamais.

Je reviens vers lui.

Il a la tête appuyée contre le mur.

— Reste avec moi Soren.

Il me regarde.

Et dans ses yeux, pour la première fois depuis le début, je vois autre chose que la concentration.

Je vois la fatigue.

La vraie.

Je prends sa main une seconde.

Geste bref.

— Ils vont nous retrouver.

Il hoche la tête.

Mais je sens qu’il ne pense pas à ça. Il pense sûrement à Carla et au merdier où on se trouve.

Je réalise quelque chose d’inacceptable :

On n’est plus ceux qui avancent.

On est ceux qu’on cherche.

— Repose-toi un peu, mais évite de t'endormir.

Je retire ma veste et la cale derrière sa nuque pour l’empêcher de basculer.

— Compte là-dessus.

Il essaie de sourire mais ça a ne tient pas longtemps.

Je me poste près de l’entrée.

Et j’attends.

En comptant chaque seconde.

En surveillant chaque bruit.

En refusant d’imaginer la suite.

Je vérifie ma montre.

Chaque minute semble durer une heure.

Si on doit bouger, je n’aurai pas le droit à l’erreur.

— Soren.

— Je dors pas.

Sa voix est plus rauque.

Je hoche la tête.

Au loin, quelque part dans la ville, un tir isolé résonne encore.

Comme un rappel.

La guerre continue.

Même si pour nous, elle s’est réduite à cette pièce.

À cette porte.

À cette attente.

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