9.Rien de plus

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Carla.



Ils ne comptaient pas me faciliter la tâche. Aussi fermé que des huîtres.

— Bonjour, je viens pour le lieutenant Soren Keller.

Repasser ses portes ne me rappelait rien de bon. La caserne n’avait pas changé. Toujours cette odeur de désinfectant.

J’espérais qu’elle réagirait vite.

Mon cher père m’avait appris à être directe.

Ses doigts glissèrent sur son clavier.

Un clic.

Deux.

Son regard changea presque imperceptiblement.

— Vous êtes… ?

— Carla Morel.

Je n’ajoutai rien. Pas besoin de préciser. Ils savaient.

Elle hocha la tête.

— Un instant.

Elle se leva et disparut derrière une porte grise.

Je restai droite. Immobile. Comme si bouger pouvait me trahir.

La porte s’ouvrit de nouveau.

Un homme en uniforme apparut. Une cinquantaine d’années. Regard mesuré.

Je reconnus immédiatement la posture.

C’était le même supérieur. Celui dont la proximité m’avait dérangée la dernière fois.

— Madame Morel.

Ce n’était pas une question.

— Oui.

— Suivez-moi, je vous prie.

Je marchai derrière lui dans un couloir trop blanc. Trop calme.

Chaque pas résonnait.

Il ouvrit une porte et m’indiqua une chaise.

Je ne m’assis pas tout de suite.

— Je veux savoir ce qu’il se passe.

Il joignit les mains devant lui.

— Nous n’avons pas d’informations nouvelles depuis hier.

Je soutins son regard.

— Ce n’est pas une information. C’est un constat.

Un léger silence.

— Une opération extérieure est en cours. Un contact a été perdu avec une unité.

— Une unité… ou Soren ?

Il hésita une fraction de seconde.

Je la vis.

— L’unité.

Il choisissait ses mots.

Je m’assis enfin.

— Il est vivant ?

Je sentis mon ventre se contracter.

— À ce stade, nous n’avons aucun élément indiquant le contraire.

Formule militaire.

Aucun élément indiquant le contraire.

Donc aucun élément tout court.

— Vous avez perdu le contact comment ?

— Incident sur le terrain. Les recherches sont actives.

— Depuis combien de temps ?

— Moins de vingt-quatre heures.

Je hochai lentement la tête.

Moins de vingt-quatre heures.

Et déjà ce silence organisé.

— Je veux parler à quelqu’un qui était avec lui.

— Impossible.

Trop rapide.

— Alors je veux savoir où.

— Les détails opérationnels sont classifiés.

Je me penchai légèrement en avant.

— Je suis sa compagne.

— Je le sais.

— Je suis enceinte.

Le mot tomba entre nous comme un projectile.

Il ne cilla pas. Mais ses doigts se crispèrent.

— Félicitations.

Ce n’était pas le moment.

— Il a le droit de savoir.

— Quand il sera localisé, madame Morel, il sera informé.

Localisé.

Je répétai le mot intérieurement.

Pas retrouvé.

Pas récupéré.

Localisé.

Je me redressai.

— Vous êtes en train de me dire que vous ne savez pas où il est, que vous n’avez plus de contact, et que je dois simplement rentrer chez moi et attendre ?

Il garda le même ton calme.

— Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir.

Je me levai.

— Ce n’est pas suffisant.

Il me regarda autrement.

Pas comme une civile.

Comme quelqu’un qui comprend.

— Madame Morel… vous savez comment ça fonctionne.

Oui.

Justement.

C’était bien ça le problème.

Je posai une main sur mon ventre, geste presque inconscient, mais de plus en plus fréquent.

— Je ne vous demande pas l’impossible. Je vous demande la vérité.

Il inspira lentement.

— La vérité, c’est que la situation est instable. La zone est difficile d’accès. Les communications sont perturbées. Mais les recherches sont prioritaires.

Je cherchais la faille dans son discours.

— Il n’était pas seul.

Ce n’était pas une question.

— Non.

— Alors combien ?

Il hésita.

Encore.

— Deux hommes n’ont pas encore été localisés.

Deux.

Donc Soren…

Et un autre.

Je sentis le sol se dérober légèrement sous mes pieds.

Mais je ne vacillai pas.

— Je veux être informée au moindre changement.

— Vous le serez.

Je soutins son regard encore quelques secondes.

Je voulais qu’il comprenne que je ne disparaîtrais pas.

Que je reviendrais.

Que je ne serais pas celle qu’on tient à distance.

Je tournai les talons.

Le couloir me parut plus long qu’à l’aller.

À l’extérieur, l’air me frappa au visage.

Je descendis les marches progressivement.

Deux hommes.

Deux hommes quelque part dans une zone instable.

Je montai dans ma voiture sans démarrer tout de suite.

Mes mains se posèrent sur le volant.

Je fixai le pare-brise sans voir la rue.

— Tiens, Soren...

Je posai la main sur mon ventre.

— Il faut que tu tiennes.

Je restai immobile encore quelques secondes.

Puis je mis le contact.

Je n’avais pas obtenu de réponses.

Mais je ne pouvais pas rentrer directement.

Pas encore.

Au lieu de tourner à droite vers la maison, je continuai tout droit.

Ma boutique apparut au coin de la rue. Devanture sobre. Vitrine soigneusement agencée. Comme si le monde n’avait pas vacillé.

Je me garai sans réfléchir.

Quand j’entrai, la clochette tinta doucement.

Rosa leva la tête derrière le comptoir. Son visage changea immédiatement.

— Carla ? Qu’est-ce que tu fais là ? Tu devrais être allongée chez toi

Je haussai légèrement les épaules.

— J’avais besoin de bouger. De voir.

Elle contourna le comptoir.

— De voir quoi ? Que tout tient debout ? Oui, ça tient ici. Mais toi ?

Son regard glissa brièvement vers mon ventre.

— Il y a du nouveau ? demanda-t-elle plus bas.

Je secouai la tête.

— Rien.

Le mot me parut plus lourd que tout le reste.

Rosa posa une main sur mon bras.

Elle soupira doucement.

Une cliente entra à ce moment-là, interrompant notre échange.

Une femme d’une cinquantaine d’années, sourire poli, regard distrait.

— Bonjour.

Rosa se redressa aussitôt, professionnelle.

Je fis de même.

La cliente me reconnut.

— Oh, bonjour Carla. Ça fait un petit moment que je ne vous ai pas vu. Mon mari adore toujours vos nouveaux modèles de lingeries....surtout ceux en dentelles, me dit-elle avec un petit clin d'œil.

Je souris. Un sourire maîtrisé.

La normalité de la scène me heurta de plein fouet.

Le monde continuait.

Pendant que quelque part, deux hommes étaient portés disparus.

Quand la cliente repartit, Rosa me fixa de nouveau.

— Rentre chez toi. Je ferme et je passe après.

Je hochai la tête.

— D’accord.

Je fis lentement le tour de la boutique. Les étagères. Le comptoir. La cabine d’essayage du fond.

Tout était à sa place.

Je ressortis sans ajouter un mot.

Dans la voiture, le silence revint immédiatement.

Je posai mes deux mains sur le volant.

— Tiens bon, Soren.

Ma voix ne trembla pas.

Mais mes doigts, eux, se crispèrent.

Puis je démarrai.

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