10. À découvert
1/2 Ethan.
Je passe une main dans mes cheveux pleins de poussière.
Je réfléchis.
Pas à la fuite.
Pas encore.
Je fais l’inventaire.
Je calcule.
S’il continue à perdre autant de sang, il tiendra…
Je coupe court à la pensée.
Ça ne sert à rien.
— Si ça se complique, tu décroches sans moi.
Je pivote immédiatement vers lui.
— Non.
— Ethan.
— Non.
Il me fixe. Pas en chef. Pas en soldat.
En ami.
— T’as pas à faire ça.
Je me rapproche sans hausser le ton.
— On sort à deux.
Il soutient mon regard une seconde.
Parce qu’il sait que je suis sérieux. Je ne négocie pas.
Un souffle passe entre ses dents.
— T’es con.
— Possible.
Partir sans lui n’a jamais été une option.
Je jette un œil par une fenêtre brisée. La fumée s’est dissipée. La rue est plus nette maintenant.
Trop nette.
Sans écran visuel, on devient repérables.
Je consulte la radio. Grésillement intermittent.
— Alpha 2, ici Ethan. Signal faible. Vous confirmez drones en approche ?
Un souffle haché.
— … en cours… zone instable… maintenez discrétion…
Zone instable… Ça veut dire qu’ils n’ont plus le contrôle total.
Je m'inquiète beaucoup pour Soren.
— Tu tiens ?
— J’ai connu pire.
— On ne peut pas rester ici, je finis par dire. Ils vont fouiller les environs.
— Je sais.
— Alpha 2, ici Ethan. Confirmation extraction ?
Un silence.
Puis une voix déformée :
— … zone compromise… modification plan…restez en attente… priorité secteur sud…
Secteur sud.
On est nord-est.
— Répétez.
Silence.
Je regarde Soren.
Ils viennent de redistribuer les cartes.
— Répétez la priorité, j’ordonne.
Aucune réponse.
Juste un souffle parasite, encore.
Je repose la radio sans un mot.
Soren m’observe.
— Ils ont changé quelque chose ?
— Oui.
Je ne développe pas.
Il comprend déjà.
Ils ne nous abandonnent pas.
Mais on n’est plus urgents.
Et ça, c’est pire.
Je m’accroupis près de lui. Je vérifie le pansement sans le desserrer complètement. Sa cuisse reste rigide, tendue sous l’effort qu’il fait pour ne pas flancher.
— Tu vois trouble ?
— Pas plus qu’avant.
Sa peau est plus pâle.
La sueur a séché sur ses tempes.
Je me relève et retourne vers la fenêtre.
La rue paraît vide.
Ce genre de vide qui n’est jamais rassurant.
Je scrute les angles, les toits, les ouvertures. Aucun mouvement visible. Mais le silence n’est pas synonyme de sécurité.
Je reprends la radio.
— Alpha 2, ici Ethan. Confirmation : on maintient position nord-est. En attente d’instructions ?
Un grésillement.
Puis :
— Evitez contact…
Facile à dire.
Je m’éloigne légèrement pour que Soren ne lise pas tout sur mon visage.
S’ils priorisent le sud, ça veut dire que là-bas c’est pire.
Ou plus stratégique.
Ou plus médiatique.
Je reviens vers lui.
Son regard s’attarde une seconde de trop sur mon arme, puis sur la porte.
Il calcule lui aussi.
— On est combien dans le secteur ?
— Je ne sais pas.
Encore vrai.
Il ferme brièvement les yeux. Juste une seconde.
Je claque des doigts devant lui.
— Ne me lâche pas.
Ses paupières se relèvent immédiatement.
— T'inquiètes. T'as pas fini de m'avoir sur ton dos.
— Tant mieux.
Le temps devient épais.
Quelques minutes seulement se sont écoulés. On dirait des heures.
Je regarde sa respiration. Elle s’est un peu accélérée.
Le choc progresse.
Je déteste cette phase.
Quand l’adrénaline commence à retomber.
Quand la douleur s’installe pour de vrai.
Je me rapproche de lui.
— Écoute-moi.
Il me fixe.
— Tu restes conscient. Tu me parles. Tu m’insultes si tu veux, mais tu restes là.
Un coin de sa bouche se relève.
— J’te déteste.
— Parfait. Continue.
J'entends soudainement un bruit.
Il reprend, comme si rien n’existait autour de nous :
— T'as déjà bu du goudron ? Ton café à le même goût, quand c'est toi qui le fait.
Je lève immédiatement la main.
— Chut.
Soren s’interrompt au milieu de sa phrase. Il a compris au ton avant même d’avoir entendu.
Je resserre l’arme.
Je retiens ma respiration.
Rien.
Probablement un morceau de tôle qui se dilate sous la chaleur.
Ou pas.
Je reste en position encore quelques secondes.
Puis je redescends lentement.
— T’as entendu ?
— Oui.
— Direction ?
— Est.
Il hoche la tête.
Toujours lucide.
C’est bon signe.
Je repasse à la radio.
— Alpha 2, activité possible secteur nord-est. Confirmez surveillance drone.
Quelques secondes.
Puis :
— … visuel partiel… signal brouillé… maintenez couvert…
Signal brouillé.
Ils ne voient presque rien.
Je serre la mâchoire.
Si on doit sortir, ce sera à découvert.
Je reviens vers Soren. Je ne peux m'empêcher de faire des allées retours.
— Si on bouge, on le fait lentement.
— Pas de sprint.
— Pas de sprint.
Il souffle par le nez.
Je regarde la pièce une dernière fois.
Deux sorties possibles.
La porte principale.
Une fenêtre latérale qui donne sur une cour étroite.
La cour est peut-être moins exposée.
Peut-être.
Je pèse les options.
Sortir maintenant et risquer un contact.
Ou attendre et risquer d’être encerclés.
Aucune bonne réponse.
La radio crépite à nouveau.
— … équipe extraction redirigée… délai indéterminé…
Délai indéterminé.
Je laisse retomber ma tête contre le mur sur lequel est appuyé Soren une seconde. Juste une seconde.
Le béton est froid malgré la chaleur ambiante. Ça m’aide à rester clair.
Indéterminé, ça veut dire qu’on sort du protocole.
Plus de timing précis.
Plus de fenêtre garantie.
Plus de priorité.
Je regarde ma montre par réflexe.
Soren ajuste légèrement sa position. Le mouvement lui arrache une crispation qu’il tente de masquer. Sa main glisse brièvement vers sa cuisse avant de se figer.
Il ne dit rien.
Il encaisse.
— On ne bouge pas tant que je ne suis pas sûr.
— T’as jamais été sûr de rien.
Je souffle par le nez.
— Faux. Je suis sûr d’une chose.
Il lève les yeux vers moi.
— Laquelle ?
— On ne crèvera pas dans cette pièce.
Un battement.
Puis il hoche légèrement la tête.
Pas parce qu’il y croit.
Parce qu’il choisit d’y croire.
À partir de maintenant, ce n’est plus une mission.
C’est une question de survie.
Et dehors, quelque part, quelqu'un sait peut-être exactement où on est.
Je repasse mentalement chaque mouvement d'anticipation.
J'analyse les degrés de risque.
Je baisse les yeux vers mes mains.
Elles sont stables.
À l’intérieur, ça ne l’est pas.
Si je prends une mauvaise décision, il ne me le pardonnera pas.
Je ne me le pardonnerai pas.
Je calcule encore.
La vérité est simple :
À partir de maintenant, on peut mourir.
Soren attend.
Il ne me presse pas.
Il ne pose pas de question.
Il me laisse choisir.
Et ça pèse.
Pas seulement la décision.
La confiance qu’il place en moi.
Je relève les yeux vers lui.
Dans son regard, il n’y a ni peur ni panique.
Juste une confiance nue.
Brute.
Il me confie sa vie sans condition.
Je serre la mâchoire.
Et je choisis.

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