10. À découvert

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— On prend la cour.

Il ne discute pas.

Il passe son bras autour de mes épaules. Son poids m’écrase presque immédiatement. Il serre les dents.

Je cale ma main libre sous sa cuisse valide.

— À mon rythme.

— J’ai pas prévu de courir un marathon.

Même blessé, il trouve encore le moyen d’ouvrir sa gueule.

Je l'aide à a enjamber la fenêtre. On bascule dans la cour.

L’air est plus frais. Plus brut. Sans protection.

J'analyse tout.

On avance.

Un pas.

Puis un autre.

Chaque appui de Soren est contrôlé. Sa respiration se cale sur la mienne. Je sens la tension dans son bras.

À mi-chemin de la cour, la radio grésille à nouveau contre mon gilet.

Ele fait trop de bruit, mais ce qu'elle dit n'est pas bon et me permet d'entendre :

— … nord-est… activité détectée… confirmez position…

Je serre les dents.

Trop tard. Quelqu’un nous a vus.

— Contact ?

— Je ne vois rien.

Moi non plus. Mais je le sens. Ce basculement.

Cette fraction de seconde où on passe de invisibles à repérables.

Un claquement sec retentit au loin.

Un mouvement métallique.

Je reprends la radio.

— Position nord-est en déplacement. Extraction toujours sud ?

Un temps.

Puis :

— … attendez confirmation…

Je raccroche sans répondre.

On ne peut plus attendre.

Je resserre ma prise sur Soren.

— On continue.

— T’as choisi quoi, exactement ?

Je croise son regard.

— De ne pas leur laisser le temps de décider pour nous.

Et cette fois, on avance sans se retourner.

La cour débouche sur un passage étroit entre deux bâtiments effondrés.

Un couloir de béton et de poussière.

Trop linéaire.

Je n’aime pas les lignes droites.

Elles obligent à l’exposition.

— Si ça tire, tu tombes à gauche, je murmure.

— Évidemment.

Il ajuste son bras autour de mes épaules. Son poids devient plus lourd. Pas brutalement. Juste… progressivement.

Je le sens.

Sa jambe valide compense. L’autre suit, rigide.

On atteint l’angle.

Je marque une pause, jette un regard rapide vers la rue parallèle.

Calme.

Mais pas vide.

Des carcasses de véhicules. Une vitrine explosée. Des débris.

Des endroits parfaits pour se planquer.

La radio vibre encore contre mon torse.

— … nord-est, signaux thermiques intermittents…

Je m’immobilise.

Thermiques.

Donc ils voient quelque chose.

Ou quelqu’un nous voit.

Je baisse légèrement la tête.

— On n’est peut-être pas seuls.

— Tu crois ?

— J’espère me tromper.

Je calcule les distances.

Trente mètres jusqu’à l’entrée du bâtiment en face.

Couverture partielle.

Au-delà, une ruelle qui redescend vers le sud-est.

Pas le sud.

Mais plus proche.

Un sifflement fend l’air.

Un projectile.

Il percute le mur derrière nous dans un claquement sec.

Trop près.

Je tire Soren vers le sol.

— À couvert !

Un deuxième impact éclate la poussière à moins d’un mètre.

— Sniper ? souffle-t-il.

— Ou observateur armé.

Je repère l’origine approximative.

Toit nord-ouest.

Distance moyenne.

Angle plongeant.

Bien placé.

Je jure entre mes dents.

La rue est devenue un piège.

La radio crépite violemment.

— … contact confirmé… équipe sud toujours engagée… tenez position…

Tenez position.

Je ris presque.

Position ?

On est à découvert.

Un troisième tir éclate le bitume juste devant nous.

Il ajuste.

Il corrige.

Je serre la mâchoire.

— À trois, on traverse.

— T’es sérieux ?

— On reste ici, on meurt lentement.

Un souffle.

— J’aimais mieux quand t’hésitais.

— Moi aussi.

Je cale mieux son bras autour de moi.

— Un.

Un nouveau tir arrache un éclat de béton à ma droite.

— Deux.

Sa respiration est plus courte.

— Trois.

On surgit.

Chaque pas est une brûlure dans ses muscles.

Je sens sa jambe céder presque une seconde.

Je compense.

Un tir claque.

Le projectile ricoche contre la carrosserie d’une voiture renversée.

On plonge derrière.

— Tu tiens ?

— Ferme-la et avance.

Bonne réponse.

Le tireur recharge.

Temps court.

Je l’entends.

On doit bouger maintenant.

Je scrute le toit.

Un reflet.

Lentille.

Repéré.

Je sors brièvement l’arme, vise approximativement la zone.

Je tire.

Deux coups.

Pas précis.

Mais suffisants.

Le reflet disparaît.

— Go.

On atteint l’entrée du bâtiment.

Intérieur sombre.

Odeur de brûlé.

Je ferme la porte derrière nous sans bruit.

Je m’adosse un instant.

Une seconde.

Pas plus.

— Ils nous ont vus.

— Sans blague.

Je vérifie la radio.

— Alpha 2, contact confirmé nord-ouest. Sniper position hauteur. Demande appui neutralisation.

Statique.

Puis :

— … impossible… ressources engagées ailleurs…

Évidemment.

Je relève les yeux vers Soren.

Il a compris.

On est seuls.

Un craquement au-dessus de nous.

Je lève la tête.

Vieille structure.

Instable.

On ne peut pas rester ici non plus.

Je repère un escalier effondré partiellement sur la droite.

Monte vers l’arrière du bâtiment.

Si on gagne de la hauteur, on peut contourner.

Ou au moins disparaître de son angle.

— On monte.

— Sérieusement ?

— Il nous attend au sol.

Il hoche la tête.

On grimpe.

Chaque marche est une épreuve pour lui.

Sa respiration devient sifflante.

Je ralentis légèrement.

Pas trop.

Arrivés à l’étage, je m’approche d’une ouverture latérale.

Vue sur l’arrière des bâtiments.

Plus de débris.

Moins de visibilité directe.

Mais plus de possibilités.

Je repère une passerelle métallique effondrée à moitié reliant l’immeuble voisin.

Instable.

Mais exploitable.

Je jauge la distance.

— On traverse par là.

Je teste la première plaque métallique avec mon pied.

Elle tient.

Pour l’instant.

Je passe devant.

— Tu mets ton poids sur moi. Pas sur la rambarde.

— Si je tombe, tu me rattrapes ?

— Non.

Il esquisse un sourire fatigué.

On avance lentement.

Le métal grince sous nos pas.

En bas, le vide n’est pas immense.

Mais suffisant pour finir le travail.

À mi-chemin, la radio grésille encore.

— … thermiques perdus… signal brouillé…

Parfait.

On sort de leur champ.

Un coup de feu éclate soudain.

Le métal vibre sous l’impact.

Il nous a suivis.

Je pousse Soren en avant.

— Avance !

Un second tir arrache un morceau de tôle derrière nous.

Il se rapproche.

Ou il s’impatiente.

On atteint enfin l’autre côté.

Je tire Soren à l’intérieur et referme derrière nous.

Cette fois, on a changé d’axe.

Je me dirige vers une fenêtre arrière.

Vue dégagée vers le sud-est.

Plus dense.

Plus chaotique.

Moins confortable pour un tireur isolé.

Je reprends la radio.

— Alpha 2, changement position. Progression sud-est indépendante.

Un grésillement.

Puis :

— … reçu… extraction toujours retardée… tenez jusqu’à confirmation…

Je coupe.

Ils peuvent répéter autant qu’ils veulent.

On ne tiendra pas.

On progressera.

Je me tourne vers Soren.

Son front brille.

Sa peau est plus froide.

— Ça va ?

— Dis-moi qu’on approche de quelque chose.

Je regarde au loin.

La ligne des immeubles change.

Plus bas.

Plus resserrés.

Moins d’angles dominants.

— Oui.

Il me fixe.

— Tu mens ?

— Un peu.

Il souffle.

— Parfait.

Je replace son bras autour de moi.

— On continue.

En bas, quelque part dans les rues qu’on vient de quitter, le sniper ajuste encore son angle.

Il ne nous a pas perdus.

Pas complètement.

Et cette fois,

ce n’est plus seulement une question de survie.

C’est une course.

Et je refuse de la perdre.

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