11. Ce qui m'échappe

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1/2 Carla.



Le retour à la maison me parut plus long que d’habitude. Tout simplement parce que mon esprit refusait de s’arrêter.

Les mots du commandant tournaient encore dans ma tête.



Deux hommes n’ont pas encore été localisés.



Je coupai le moteur devant notre bâtisse sans descendre immédiatement.

L'endroit où nous vivions ne faisait pas écho au chaos qui régnait en moi. Nous avions peu de voisins, et une seule route menait jusqu’ici. Un lieu parfait pour respirer… d’ordinaire.

Je restai quelques secondes immobile derrière le volant, les yeux fixés droit devant moi. J'étais perdu.

Je sortis enfin de la voiture et refermai la portière d’un geste plus sec que je ne l’aurais voulu.

La maison m’accueillit avec son odeur familière de bois et de linge propre.

Je posai mon sac sur la table de la cuisine et m’appuyai brièvement contre le plan de travail. Fatigue et inquiétude se succédaient, par roulement.

Mon regard glissa sur le téléphone posé près de la cafetière.

Aucun message.

Je m’approchai quand même. L’écran s’alluma sous mes doigts.

Rien. Ni appel. Ni notification.

Je reposai l’appareil plus lentement.

Je savais comment fonctionnaient les opérations extérieures malgré ce que l'armée m'avait dit : les délais, les zones grises… Certaines informations n’arrivent que lorsqu’il est déjà trop tard.

Mais savoir que ce n'était qu'une probabilité n’empêchait pas l’inquiétude.

Je serrai les mâchoires.

Je fis quelques pas dans le salon, incapable de rester en place.

Mes yeux s’arrêtèrent sur la bibliothèque, sur la photo posée sur l’étagère du milieu.

Soren et moi.

L’été dernier.

On riait tous les deux. Un rire franc. Sans distance.

Je pris le cadre entre mes mains. Je me souvenais parfaitement du moment. On s’était disputés quelques minutes avant. Pour rien. Comme souvent.

Et pourtant, à cet instant précis, on avait l’air invincibles.

Je reposai la photo.

Aujourd’hui, je n’étais plus certaine de rien.

Je me dirigai vers la fenêtre du salon.

Dehors, la forêt bordait toujours la propriété, immobile, presque paisible.

Peut-être que ce lieu lui rappelait certaines collines de ses patrouilles. Ou simplement la tranquillité qu’il ne trouvait jamais sur le terrain.

Je me redressai brusquement.

Il n’était pas question que je me laisse envahir par ce genre de souvenirs maintenant.

Mon regard se posa de nouveau sur le téléphone.

Toujours rien.

Une tension sourde s’installa dans ma poitrine.

Je m’assis sur le bord du canapé.

Je me surpris à tendre l’oreille, comme si écouter pouvait faire apparaître un bruit familier : le moteur de sa moto dans l’allée, le claquement de la porte, ses pas dans l’entrée.

Ridicule.

Soren était à des milliers de kilomètres d’ici.

Je fermai les yeux quelques secondes.

Respirer. Juste respirer.

C’est alors qu’un souvenir précis s’imposa à moi.

La lettre.

Celle qu’il m’avait laissée.

Je rouvris les yeux.

Elle était toujours là où je l’avais posée la veille, sur la petite table près du canapé.

Le papier était légèrement froissé à force d’avoir été relu.

Je restai à la fixer quelques secondes.

Comme si elle pouvait encore me brûler.

Ses mots m’avaient brisée… et pourtant ils étaient les seuls que j’avais de lui.

Je tendis la main, puis la retirai presque aussitôt.

Non. Pas maintenant.

Je n’avais pas la force de replonger là-dedans.

Je me levai brusquement et me dirigeai vers l’entrée.

Il me fallait de l’air.

Je sortis sur le petit perron en bois.

La chaleur commençait à se faire sentir.

Le calme des lieux contrastait violemment avec l’agitation qui me rongeait depuis des heures.

Je descendis les deux marches et avançai de quelques pas dans l’allée de gravier.

Le bruit léger des cailloux sous mes chaussures me ramena un peu à la réalité.

Je levai les yeux vers la route. Toujours déserte. Évidemment.

Je croisai les bras contre moi.

— Où est-ce que tu es… murmurai-je malgré moi.

Le vent emporta mes mots.

La maison derrière moi semblait étrangement vide. Comme si l’absence de Soren occupait chaque pièce. C'était difficile à supporter.

Je revoyais encore le bureau du commandant. Son regard sur le dossier avant qu’il ne relève les yeux vers moi. La façon qu’il avait de peser chacun de ses mots.

Certaines vérités restent enfermées derrière les portes des bureaux.

Je baissai les yeux vers le gravier de l’allée et quelques feuilles sèches roulèrent jusqu’à mes pieds. Je les suivis du regard jusqu’à ce qu’elles s’immobilisent contre le bord de l’allée.

Le moindre mouvement semblait soudain prendre une importance démesurée, alors que tout en moi s’était figé.

Je savais que les réponses que j’attendais viendraient de la base militaire, pas de cette route tranquille.

Je me retournai lentement vers la maison.

Les fenêtres renvoyaient simplement le reflet du ciel clair et des sapins.

Je rentrai à nouveau.

La lumière de midi envahissait le salon, découpant les contours des meubles et faisant briller les particules de poussière suspendues dans l’air.

Je refermai la porte derrière moi. La maison semblait presque trop lumineuse après l’extérieur.

Je fis quelques pas dans la pièce, cherchant vaguement quelque chose à faire.

N’importe quoi pour m’empêcher de repenser à la conversation avec le commandant.

Je saisis le carnet de croquis posé sur mon bureau, celui qui me servait habituellement à imaginer mes futures collections de lingerie, et me mis à dessiner.

D’habitude, les idées venaient vite. Des lignes, des formes, des matières que j’imaginais presque instinctivement.

Mais cette fois, mon esprit refusait de se concentrer.

Je traçai malgré tout quelques traits hésitants.

Un premier contour. Puis un second.

Le mouvement du crayon etait presque mécanique, guidé davantage par l’habitude que par une véritable réflexion. Je laissai ma main avancer sur le papier sans trop y prêter attention, concentrée seulement sur le geste.

Les lignes se succédaient, légères, précises.

Quelques minutes passèrent ainsi.

Puis je m’arrêtai.

Quelque chose n’allait pas.

Je penchai légèrement la tête pour observer le dessin d’un peu plus loin.

Ce n’était pas de la dentelle. Ni un nouveau modèle. Ni même une esquisse de tissu.

Mon regard suivit lentement les traits sur la feuille.

La ligne d’une mâchoire. Le tracé d’un nez droit. Les contours familiers d’un regard que je connaissais par cœur.

Un frisson me parcourut avant même que je comprenne pourquoi.

Je n’avais pas dessiné une collection. J’avais dessiné Soren.

Je restai figée, le crayon encore entre les doigts, incapable de détacher les yeux de la feuille.

Comme si le voir apparaître là, sur ce simple morceau de papier, rendait soudain son absence encore plus réelle.

Je posai lentement le crayon sur le bureau.

Même en essayant de penser à autre chose… tout me ramenait à lui.

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