11. Ce qui m'échappe
2/2
J'arrachai la feuille du carnet que je refermai doucement, puis je retournai le dessin, comme si le simple fait de le cacher pouvait empêcher de dévoiler ce qu’il représentait.
Je gardai les mains posées sur le bureau quelques secondes avant que mon regard ne glisse vers l’un des tiroirs. Je l’ouvris. Je connaissais son contenu par cœur. Soren y rangeait toujours les objets sans importance. Des choses qu’il refusait pourtant de jeter.
Une petite boîte en métal attira mon attention. Elle était coincée entre deux livres.
Je la pris. Le métal était tiède sous mes doigts.
Je la posai sur le bureau et soulevai lentement le couvercle.
Quelques pièces s’entrechoquèrent légèrement.
Un vieux briquet. Une plaque militaire usée. Un écusson décousu. Un ticket de station-service plié en quatre.
Rien qui n’ait réellement de valeur.
Et pourtant, chacun de ces objets semblait porter un morceau de sa vie.
Je remuai légèrement le contenu du bout des doigts.
C’est alors qu’un petit carnet noir apparut sous les autres objets.
Je fronçai les sourcils.
Je ne l’avais jamais vu.
Je le sortis de la boîte.
La couverture était abîmée, marquée par l’usage. Les coins étaient arrondis, comme s’il avait souvent été transporté dans une poche.
Je l’ouvris.
Les premières pages étaient remplies de notes rapides, écrites de sa main. Des coordonnées. Des noms de lieux. Quelques mots isolés. Rien que je ne comprenais vraiment.
Je tournai une autre page. Puis encore une.
Certaines feuilles ne contenaient qu’un mot. D’autres, quelques chiffres entourés d’un cercle. Par endroits, l’écriture devenait plus serrée, presque précipitée.
Ce carnet n’avait rien d’un journal. C’était plutôt une mémoire de terrain.
Je continuai à feuilleter.
Au milieu du carnet, une page attira mon attention. L’écriture y était plus lente, plus appliquée.
Je m’arrêtai.
Au centre de la feuille, une seule phrase avait été écrite.
Je la relus une fois. Puis une seconde.
Si quelque chose m’arrive, ce qu’ils diront ne sera pas toute la vérité.
Un frisson me parcourut.
Je restai quelques secondes à fixer les mots, comme si leur sens allait finir par changer.
Mais ils restaient là.
Clairs. Précis.
Une sensation froide se glissa lentement dans ma poitrine.
Je relevai les yeux vers la pièce avant de revenir à la page.
La phrase était toujours là.
Soren n’était pas du genre à écrire ce type de chose pour rien. Encore moins à la laisser dans un simple carnet oublié dans un tiroir.
Je tournai la page suivante.
Elle était vide. La suivante aussi.
Comme si cette phrase devait rester seule.
Je passai le pouce sur le bord du papier.
Impossible de savoir quand il avait écrit ça.
Avant sa dernière mission... Ou bien des mois plus tôt ?
Je refermai lentement le carnet et le posai un instant sur le bureau, m’adossant contre le dossier de la chaise.
Les pièces du puzzle ne s’assemblaient pas.
Si Soren avait écrit cette phrase… cela signifiait qu’il se méfiait de quelqu’un.
Mais de qui ? Et pourquoi ?
Je repris le carnet et le feuilletai de nouveau, cette fois plus attentivement.
Les coordonnées que j’avais aperçues plus tôt revinrent sous mes yeux.
Des séries de chiffres. Des noms de villages. Des repères géographiques.
Certains étaient entourés. D’autres barrés.
Je reconnus soudain un nom. Un endroit dont Soren m’avait parlé une fois. Très brièvement. Comme d’un lieu insignifiant.
Je restai un instant à observer le mot.
Pourquoi l’avoir noté ici ?
Et pourquoi l’avoir entouré et relié par une flèche à la lettre E ?
Je refermai le carnet.
Cette fois, je ne ressentais plus seulement l’inquiétude qui m’accompagnait depuis la base.
Il y avait autre chose.
Une question plus précise. Plus dérangeante.
Je regardai la boîte métallique encore ouverte sur le bureau.
Le petit carnet toujours serré dans ma main.
Le fait qu’il ait laissé ça ici ne pouvait pas être un hasard.
Peut-être que la réponse que tout le monde semblait attendre… ne viendrait pas uniquement de l’armée.
Mon regard revint sur le carnet.
Le nom que j’avais reconnu continuait de tourner dans mon esprit. Ce ne pouvait pas être une coïncidence. C'était comme une pièce du puzzle placée au mauvais endroit.
Un point presque invisible sur une carte.
Je me redressai légèrement sur ma chaise et attrapai une carte de la région où il devait se trouver.
Je voulais localiser plus précisément l’endroit. Ce lieu devait forcément avoir un rôle dans ce qu’il faisait. Et je devais comprendre pourquoi.
Peut-être que ce village n’avait rien à voir avec ce qui était arrivé.
Peut-être que je me trompais complètement.
Mais une chose était certaine.
Depuis que j’avais lu ce nom… il m’était impossible de l’ignorer. Et cette lettre E m'intriguais.
Je dépliai la carte sur le bureau.
Le papier froissa légèrement sous mes doigts tandis que je l’aplanissais. Mes yeux parcoururent rapidement les lignes, les routes, les reliefs dessinés en traits fins.
Pendant quelques secondes, je ne trouvai rien.
Seulement des villes que je ne connaissais pas.
Mon regard ralentit. Je me penchai un peu plus au-dessus de la carte.
Là.
Le nom apparut enfin.
Plus petit que je ne l’avais imaginé.
Le lieu était noyé au milieu d'autres points. Quelques villages étaient dispersés autour. Une route serpentait à travers une zone montagneuse. Mais ça n'expliquait pas pourquoi il l'avait mis en avant.
Je suivis la route du bout du doigt.
Elle disparaissait vers l’est.
Puis vers le sud.
Comme si l’endroit se trouvait au milieu de nulle part.
Un frisson discret me parcourut.
Soren n’avait pas été envoyé dans ce genre d’endroit sans raison.
Je me redressai légèrement.
Plus je regardais la carte, plus une impression étrange grandissait.
Ce village n’était pas seulement isolé.
Il était… oublié.
Comme s’il n’existait que pour ceux qui savaient où le chercher.
Je laissai ma main retomber sur le bureau.
J’espérais seulement que l’armée cherchait vraiment au bon endroit.
Je glissai la carte sur le côté du bureau pour me faire un peu de place. Je repris le carnet de croquis et mon crayon. Je tournai les pages jusqu'à celle que j'avais arraché pour faire le portrait de Soren. Puis je reproduisis le E et les éléments clés de la carte, espérant que cela me serve plus tard. Il serait plus simple de me déplacer avec le carnet qu’avec cette grande carte.
Puis je repliai lentement le papier et les villages disparurent sous les plis.
Je n’étais pas certaine de ce que je cherchais.
Ni même de ce que j’espérais trouver.
Mais je savais une chose : ce carnet ne devait pas rester ici.
Je me levai de la chaise.
Le bois grinça légèrement sous le mouvement.
Je refermai le tiroir, repoussai la boîte métallique à sa place et glissai le carnet dans un sac posé au pied du bureau.
Il retrouva son apparence habituelle avec juste le portrait toujours là.
Je jetai un dernier regard à la carte encore posée sur le bureau.
Puis je sortis de la pièce.

Annotations