12. Derrière les lignes
1/2
Je refermai la porte derrière moi sans ralentir. Le salon passa en arrière plan. Dans ma tête, les images qui s'imposaient sans ordre. Rien ne tenait.
Le carnet. La phrase. Le nom entouré. La lettre en bas de page. Ce carnet caché dans ce tiroir.
Soren était méthodique.
Il séparait toujours les choses : ce qui comptait, et le reste. Il ne confondait jamais les deux.
Pourquoi laisser quelque chose d'aussi précis dans un endroit aussi banal? Je laissais la question en suspens.
Plus je me forçais à réfléchir, à relier les éléments, plus j'avais l'impression que ça ne servait à rien. Comme si je regardais tout de trop près.
Je portais mes mains à mes tempes, les massant brièvement pour tenter d'apaiser la pression. Je devais changer d'angle. Voir autrement.
Insister seule ne mènerait nulle part.
Une idée traversa mon esprit. Mon père. Je coupais net. Non. Aucune hésitation.
Je savais déjà ce que j'obtiendrais. D'autres réponses cadrées. Encore des contours. Jamais le fond. Et surtout cette façon de reprendre la main sans en avoir l'air. Je serrai légèrement les doigts.
Je n'étais pas partie loin de lui pour revenir là dessus. Pas aujourd'hui. Pas pour ça.
Je laissai tomber l'idée sans chercher à la retenir. Inutile. Je m'arrêtais près de la table, la main venant s'y poser brièvement avant que je ne m'assoie. Je fermai les yeux quelques secondes, cherchant à calmer le flot de pensées.
Toute cette agitation n'était pas bon pour le bébé.
Je pensai à Rosa. A sa venue. A tout ce que j'avais besoin de lui dire.
Je ne pouvais pas garder toutes ses informations pour moi. Je n'avais pas besoin d'y réfléchir davantage. Ce n'était pas une question de confiance. C'était une question de regard différent. Moins cadré. Plus direct. Après tout, elle avait promis de m'aider et a deux, on s'en sortirait mieux pour faire la lumière sur tout ça.
Je rouvris les yeux. Mon regard chercha l'horloge. Encore quelques minutes.
Je laissai échapper un souffle bref.
Je m'avançai vers la télévision et l'allumai. L’écran s’illumina dans un léger grésillement avant de laisser apparaître un plateau sobre. Le bandeau d’information défilait déjà en bas de l’écran.
Je restai debout quelques secondes, sans vraiment écouter. Puis la voix du présentateur capta mon attention.
— Des tensions persistantes ont été signalées dans le nord de la Syrie…
Je relevai légèrement la tête. Les images changèrent.
Des rues éventrées.
De la poussière en suspension.
Des silhouettes floues, filmées de loin.
— Selon des sources locales, plusieurs mouvements de troupes auraient été observés ces dernières heures…
Je me rapprochai sans m’en rendre compte.
Le conditionnel.
Toujours.
— Aucune confirmation officielle n’a été communiquée à ce stade…
Un souffle m’échappa, discret.
Bien sûr.
Je fixai l’écran. Attendant sans vraiment savoir quoi.
Quelque chose qui dépasserait ce cadre trop lisse. Mais rien ne venait.
Les images s’enchaînaient sans s’attarder.
Comme si tout devait rester à distance.
— La situation reste confuse et difficile à évaluer sur le terrain…
Je saisis la télécommande et augmentai légèrement le son.
Comme si, en entendant mieux, quelque chose pouvait enfin se préciser.
— Les autorités appellent à la prudence et recommandent d’éviter tout déplacement dans les zones concernées…
Je restai figée.
Je passai une main sur mon ventre, doucement. Un geste presque automatique.
Ancré. Réel.
Contrairement au reste.
Le nom du pays resta en suspens dans mon esprit.
— …une situation qui reste extrêmement instable…
Je fermai les yeux une seconde. Puis les rouvris.
Le présentateur enchaînait déjà sur un autre sujet.
Sans s’attarder.
Sans rien ajouter.
Je restai face à l’écran quelques secondes de plus. Comme si partir maintenant reviendrait à rater quelque chose. Mais il n’y avait plus rien. Rien que du bruit.
Je baissai le son. Comme si ça pouvait ralentir ce que je comprenais. Ou l’empêcher d’exister.
Les images continuaient pourtant.
Indifférentes.
Implacables.
Je fronçai légèrement les sourcils. Si ça concernait réellement cette zone…Alors Soren...
Je coupai la pensée avant qu’elle n’aille plus loin.
Je sentis une tension sourde remonter le long de ma nuque.
Je reculai d’un pas. Puis un autre. Eteignis la télévision.
Je restai immobile, la télécommande encore dans la main. Mon regard glissa lentement vers la porte d’entrée. Rosa allait arriver.
Les secondes s’étirèrent sans bruit. Je reposai finalement la télécommande sur la table, avec précaution, comme si le moindre son pouvait déranger quelque chose de fragile que je ne voyais pas encore.
Mon regard revint vers la porte. Rien ne se passait.
Je fis quelques pas dans la pièce, sans but précis, avant de m’arrêter près de la fenêtre. Mes doigts vinrent effleurer le bord du rideau sans le tirer complètement. Juste assez pour vérifier. Là aussi, rien. Le jardin était serein.
Je laissai retomber le tissu et me redressai légèrement, mais mon regard resta fixé dehors quelques secondes de plus. Puis, un point sombre apparut au bout de la rue. Je plissai légèrement les yeux.
Une voiture.
Je ne bougeai plus.
Le moteur, encore lointain, commença à se faire entendre dans le calme ambiant.
Je suivais sa progression sans m’en rendre compte. Chaque mètre réduisait l’espace.
Je reconnus la silhouette avant même qu’elle ne soit assez proche.
Rosa. Enfin.
Je laissai retomber complètement le rideau.
Pas besoin de vérifier davantage. Je me détournai de la fenêtre.
Le ronflement du véhicule s'éteignit à l'extérieur. Puis la portière claqua.
Je fis quelques pas vers l'entrée. Mon rythme s'ajusta tout seul.
Quand j'atteignis la porte, sa main n'avais pas encore frappé.
J'ouvris avant.
Elle s'arreta en me voyant. Surprise.
— T'es déjà là ?
— Ouais.
Un silence.
— Entre.
Je sentis son regard passer sur moi.
— T'as une tête...
Son expression changea.
— Ok. Je vois que entre le moment ou je t'ai vu tout à l'heure et maintenant t'as appris des choses. Qu'est-ce qu'il se passe ?
Je ne pris pas le temps de répondre tout de suite. Essayant d'agencer toutes les informations. J e lui désignai la télévision d'un mouvement du menton.
— T'as vu ce qu'ils diffusent ?
Elle jeta un coup d'oeil à l'écran.
— Non. Je viens d'arriver et j'ai écouter un podcast en venant ici.
— Aux infos, ils ont parlé de la Syrie.
Rosa reposa son regard sur moi.
Attentive.
— Et ?
Je passai une main dans mes cheveux, brièvement.
— C'est flou. Comme toujours. Ils disent rien. Ou presque.
— Oui...comme d'habitude.
Elle s'approcha un peu plus.
— Pourquoi ça te met dans cet état ?
Je soutins son regard.
— As-tu oublié qu'on m'a annoncé qu'il était porté disparu là-bas ?
— Non. Bien sur que non.
— ça pourrait le concerner.
— "Pourrait", c'est pas "ça le concerne".
— Je sais.
— Justement. je sais pas. J'ai trouvé des trucs bizarres dans ses affaires.
Rosa croisa les bras et plissa les sourcils.
— Comment ça ?
— J'ai trouvé un carnet.

Annotations