La Prophétie - Partie I : La Réunion

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Genre littéraire : fantasy

Partie I : La Réunion

...

La Réunion allait commencer. Une immense pièce richement décorée, une immense table au centre, une vingtaine de chaises, des mets délicieux et une odeur alléchante plongeait la salle dans une atmostphère presque chaleureuse, mais personne n'était dupe. Les Réunions du Centre comptaient parmi les plus importantes, car c'était ici que les relations entre royaumes se maintenaient.

Elana resta dans le sillage de son père et du Conseiller. La princesse de Medicinia découvrait le Centre pour la première fois, tout comme son jeune frère. Mais, à sa différence, elle gardait un air impassible et dégageait une aura menaçante. Au contraire, Salem se retenait de courir partout, malgré ses yeux ronds comme des soucoupes. S'il avait hérité du teint roux de son père, son caractère ne ressemblait à aucun des deux parents. Il restait curieux, vif, aventureux, joueur, alors que la reine demeurait froide et que le roi passait davantage de temps dans son bureau ou dehors plutôt que de jouer avec ses enfants. Quant à Elana, qui avait hérité des cheveux noirs de sa mère, elle restait maussade. Une partie de ses cheveux couvrait un cache-oeil, et elle semblait davantage vêtue pour se rendre à un enterrement qu'à une Réunion de la plus haute importance, et ses gants ne changeaient rien.

La reine d'Okaris était déjà présente. Longue robe ornée de joyaux, cheveux longs blonds, mine sévère, elle dirigerait, comme toujours, la Réunion. Le roi de Medicinia s'inclina devant elle et salua la princesse, une jeune femme nerveuse mais d'où un éclat de bienveillance s'échappait de ses iris. Elana, son frère et le Conseiller firent de même.

— Je vois que nous sommes les premiers, commença Marcus.

— Pas vraiment. Le roi de Arakas est là avec son fils depuis cinq minutes. Ils sont partis prendre l'air.

Il n'eut pas le temps de répondre à son ton sec que le roi de Hansal entra à son tour avec son fils, habillés comme toujours avec élégance.

Quelques banalités encore, et ils se mirent à table quand la famille d’Arakas revint. Les serviteurs avaient travaillé d'arrache-pied pour confectionner les plats de tous les royaumes. Elana reconnut aisément le jus d'algue, spécialité de son royaume, ainsi que la tarte aux orties. Elle avisa les assiettes pleines de viande provenant sans doute du royaume d'Arakas, les bouillons et soupes d'Orakis, et les nouilles de Hansal. Pendant que Salem engloutissait tout ce qui lui passait sous la main, Marcus goûtait à tout de manière plus mesuré, mais sans cacher non plus son plaisir. Seule Elana grignotait quelques plats au hasard, les oreilles aux aguets. Si l'ambiance n'était pas menaçante, elle sentait tout de même la tension.

— Dis Elana, c'est quoi, à ton avis ? l'interrogea Salem en lui désignant un immense morceau de viande.

— Aucune idée, répondit sa soeur d'un ton froid.

— Du sanglier.

Les deux se tournèrent vers le prince d'Arakas. Maigre comme un clou mais très grand, les cheveux rasés, Ravo ressemblait davantage à un militaire sans muscles qu'à un prince appartenant au royaume de la cuisine. Salem ne parut pas le moindre du monde inquiet. Au contraire, ses yeux s'écarquillaient sous l'envie.

— Vous l'avez chassé vous-même ?

— À titre personnel, non, mais les chasseurs s’en sont occupés.

— Trop bien ! De la vraie viande !

Sans plus attendre, le jeune prince se pencha et manqua de renverser le verre de sa soeur. Cette dernière n'avait pas quitté des yeux le prince qui la dévisageait avec curiosité. Il n'y avait pas beaucoup de rumeurs sur Ravo et le royaume d'Arakas, les Médiciniens savaient juste qu'ils vivaient indépendamment et venaient dans le seul but de préserver la paix. En revanche, les rumeurs sur Elana avaient traversé les frontières. Si le peuple de Médicinia la craignait, dû à son épisode de folie, elle était considérée par les autres comme étant irresponsable et faible, en plus du surnom d'ado pseudo-dépressive. Sur ce dernier point, Ravo ne pouvait pas les contredire. En revanche, elle semblait bien calme et pragmatique pour une personne irresponsable. Il n'eut pas le temps d'y réfléchir davantage que la reine d'Okaris s'éclaircissait la gorge.

— Bien. Je pense que nous pouvons commencer la réunion. Je vois que nous avons des nouveaux venus.

Les yeux se tournèrent vers Salem et Elana. Le premier avala à peine sa bouchée, pendant que la deuxième demeura impassible. Sans même un signe de leur père, ils s’inclinèrent.

— En effet. Elana a fêté ses dix-huit ans il y a peu, et Salem arrive vers ses quatorze ans, répondit Marcus.

— Est-ce vraiment très utile que le plus jeune vienne ? interrogea Preven.

Le roi de Hansal paraissait ennuyé, comme à chaque fois. Seulement, comme il n’ouvrait que rarement la bouche, on l’écoutait toujours avec attention.

— Eh bien, on se disait que venir ici lui permettrait de gagner en maturité.

Personne d’autre ne commenta ce choix étrange, et on se désintéressa assez rapidement de la nouvelle. En revanche, sous la table, Elana serra le poing. Elle savait très bien ce qui se jouait.

On demanda à Preven de donner ses dernières inventions en terme de vêtements. Il fit un bref signe à son fils qui s’empressa d’expliquer à sa place. S’il n’arborait pas la même mine que son père, on y sentait la même forme d’intelligence derrière son rictus habituellement narquois. Tout le monde savait que la succession était proche ; Carvan avait trente-deux ans et son père approchait de la soixantaine. Il détailla des plans de création, montra les nouveautés des plus grands tailleurs, vanta les mérites des dernières vestes. Il ferait un excellent commerçant. Elana quitta le fil de la discussion et préféra examiner les autres. Tous écoutaient religieusement le prince, mais elle remarqua que la princesse de Orakis ne cessait de se tordre les mains. Nervosité ou autre chose ? Difficile à dire.

Le reste de la réunion se poursuivit ainsi. Le père de Ravo expliqua ensuite les nouvelles recettes de son royaume, à base de viande et de sauce. Salem louchait tellement sur les mets qu’on aurait cru qu’il attendait le bon moment pour en cacher sous sa tenue. Enfin, ce fut au tour de Marcus. Elana put ainsi constater que les rumeurs qu’elle avait entendues du Conseiller aux travailleurs semblait vraie : il n’osait pas divulguer de trop grandes découvertes sur la médecine… Sauf que ça pesait ensuite sur les échanges des autres royaumes. Après quelques balbutiements à propos de l’avancée de certains médicaments, Elana décida de prendre les choses en main. Elle plongea la main dans la poche de sa robe pour en sortir un flacon et attendit que son père ait fini de combler son temps de parole.

— En fait, on est en train de fabriquer un nouveau remède aux coupures. Nos scientifiques ont travaillé d’arrache-pied pour le fournir, mais il est encore au stade expérimental.

Elle crut que son père allait s’étrangler devant ce manque de respect, ou bien la frapper. Au lieu de quoi, il serra son bras si fort que la jeune femme eut un sursaut. Tous s’étaient tournés vers elle, et elle remarqua Carvan se pencher légèrement en avant.

— Ah oui ? En quoi est-il novateur ?

— C’est que… commença Marcus. Comme il est expérimental, vous comprenez…

— Peut-être que la princesse peut vous en faire une démonstration, coupa le Conseiller.

Il jeta un regard éloquent au roi, qui déglutit et accepta de lâcher son bras. Elana sentit son cœur s’accélérer devant toute cette attention, mais elle se leva.

— Quelqu’un aurait-il un couteau à disposition ? Autre que ceux sur la table.

Quelques secondes passèrent jusqu’à ce qu’il fut évident que personne n’avait ramené d’arme à la Réunion, ce qui était rassurant, d’une certaine façon. Un serviteur disparut dans dans une pièce adjacente et apporta un couteau de boucher et une serviette en papier à la princesse, en s’excusant de ne pas avoir autre chose. Elle se contenta de le remercier d’un bref signe de tête et inspira un coup avant de retirer l’un de ses gants. Le contact avec l’air lui donna aussitôt envie de recouvrir sa main, mais elle n’avait pas le choix. Elle la brandit, bien en vue de tous, et s’entailla d’un geste vif. Elle tressaillit à peine.

— Salem, peux-tu m’ouvrir le baume ?

L’adolescent semblait sur le point de s’évanouir. Le teint pâle face au sang, il obtempéra néanmoins, en prenant soin de garder les yeux ailleurs que sur la blessure. Elana glissa les doigts dans la mixture verte, dont l’odeur donna des hauts-de-coeur à Marcus et au Conseiller. Même Ravo eut un mouvement de recul. Néanmoins, les yeux de la princesse de Okaris écarquilla les yeux lorsque la blessure de Elana se referma en quelques secondes.

— Incroyable ! Si ça te va, je t’en échange contre des livres !

Aussitôt, les yeux furibonds de sa mère la fit se ratatiner. Devant cet échange, Elana remarqua la manière dont la princesse se mit à trembler.

— Qui t’a autorisé à prendre la parole ? Dehors, et que je ne te revois plus avant la fin de la réunion ! Nous aurons une petite discussion quand tu rentreras.

Elle obtempéra aussitôt. Elana ouvrit la bouche pour protester avant de sentir le bras de son père. Ses yeux exprimaient une colère rare, mais elle comprit le message derrière : si elle intervenait, les relations avec le royaume pourrait en pâtir. Elle remit son gant avec soulagement et se rassit.

— Excusez-moi, intervint Ravo. Puis-je sortir de table ? Je ne me sens pas très bien.

Personne ne pouvait affirmer le contraire. Son teint pâle contrastait avec celui de son père. Sur un signe d’assentissement de la reine d’Okaris, il se leva, s’inclina et sortit à son tour.

— Bien, où en étions-nous ?

— Ce baume fonctionne-t-il sur les blessures plus profondes ? demanda aussitôt le roi d’Arrakas.

— Pour tout avouer, il a été créé il y a quelques heures, ce qui explique son odeur… particulière. Mais lors de la prochaine Réunion, ce sera sans doute le cas.

Il hocha la tête et parvint à masquer sa déception. En revanche, elle avait attiré l’attention de Carvan et de son père qui lui posèrent quelques questions techniques, qu’elle parvint plus ou moins à répondre. Marcus contemplait cet échange avec colère. Sa propre fille la ridiculisait devant les autres royaumes ! Heureusement, au bout de quelques minutes, ils passèrent au royaume d’Okaris. La reine détailla quelques tableaux et films produits, qui, comme à chaque fois, intéressa tout le monde.

— Excusez-moi, votre fille a parlé de livres tout à l’heure. Qu’en est-il ?

De nouveau, l’attention fut portée sur Elana. Son père devint violet.

— Pour une première fois, vous parlez beaucoup.

— On ne peut pas en dire autant de votre fille. Pourtant, ça doit faire sept ans qu’elle vient, non ?

— Dehors ! rugit Marcus. Sors d’ici, tout de suite ! Zana, veuillez excuser ma fille, elle ne sait pas ce qu’elle dit…

La pique lui avait échappé. Irritée, Elana hésita à désobéir. Mais comme la crédibilité de son père était déjà entamé à ce qu’elle avait déjà entendu, elle se décida à se lever.

— Elana… murmura Salem, inquiet.

Elle lui jeta un bref regard avant de sortir. Profitant de l’agitation générale, Carvan fit un bref signe à son père avant de la suivre.

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