Avant le geste

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- Dans ce chapitre d’un roman en cours d’écriture, Juliette et Lucie se retrouvent lors d’une soirée où leur relation, marquée par la proximité et les tensions, révèle des non-dits persistants -

La porte claque et le silence retombe aussitôt. Juliette pousse un long soupir puis étend ses jambes. Seules à table, Lucie l’observe en poursuivant la discussion, les yeux trop purs, trop tranquilles. La jeune femme voudrait lui effleurer la joue. Elle réprime le geste en frottant ses mains sur ses genoux. L’envie la fauche, brutale : ce visage, cette proximité, ce goût de déjà-vécu qui la trouble depuis la veille. Son cœur accélère malgré elle.

Son regard glisse vers le canapé derrière Lucie ; son imagination s’y engouffre aussitôt. Le danger l’électrise. Arnaud peut revenir à tout moment. Depuis leur premier baiser, quelque chose remonte. Une attente confuse. Un vertige oublié.

— Tu vas bien ?

Juliette revient à elle et plante son regard dans le sien. Elle semble si vulnérable qu’un souffle pourrait la renverser. Son cœur hésite entre la protéger et s’y perdre davantage.
Elle hoche simplement la tête, l’invitant à continuer. Juliette veut juste l’entendre, sans parler. Ses yeux glissent sur elle malgré elle, s’attardent là où ils ne devraient pas. Les mèches blondes, le mouvement souple de son carré, cette clarté autour d’elle — chaque détail devient une tentation.

Elle n’écoute plus vraiment. Les mots de Lucie deviennent une rumeur douce, lointaine. Sa présence suffit à la mettre en désordre, comme si quelque chose en elle se réveillait après des années d’oubli.

Rien de plus — mais déjà trop.

Quelque chose lui échappe dans la douceur de cette silhouette, l’appelle presque. Une chaleur sourde l’envahit. Elle ferme les yeux une seconde — pour ne rien laisser paraître. Lucie a cette pâleur délicate qui la fascine, une fragilité lumineuse qui lui donne envie de tendre la main pour la caresser. Un geste minuscule suffirait à franchir une limite, elle le sent. L’idée seule lui noue l’estomac. Elle se surprend à imaginer un contact, rien qu’un effleurement — une pensée brève, irrépressible, qu’elle chasse aussitôt.

Merde.

Lucie parle encore. Juliette acquiesce machinalement. Le sourire de la jeune femme l’agace autant qu’il la trouble. Une impulsion la traverse — trop vive, trop dangereuse. Jamais elle n’avait ressenti cela pour une amie. Pourtant c’est là.

Un baiser suffirait à tout embraser.

Elle ne sait plus si elle veut se protéger ou s’abandonner. Le parfum de Lucie, sa présence, cette douceur qui la frôle sans le savoir… tout la met au supplice. Elle imagine seulement un contact interdit, et déjà son corps se tend, prêt à la trahir.

Elle sait ce que le désir peut faire naître, comment il déroute, comment il prend les commandes. Elle se croit capable d’y résister. Mais une partie d’elle vacille.

Et ce n’est toujours qu’un putain de fantasme.

Juliette s’agite sur sa chaise. Une tension sourde lui vrille le ventre. Le retour au réel est un supplice. Elle boit son verre de vin d’un trait pour reprendre contenance et le repose vivement. Lucie continue de parler sans se douter de rien.

Juliette tapote du bout des doigts la table ; le tissu de la nappe amortit sa nervosité. Elle fixe les mains fines et aériennes de son invitée. Le tapotement glisse en une caresse distraite. Elle se surprend à apprécier ce contact doux et rêche à la fois. Cela l’apaise — un instant seulement — avant que d’autres idées ne prennent forme : s’emparer de cette main, quitter la pièce, s’éloigner du réel. Une échappée. Il suffirait d’un geste, d’un mouvement de trop et la frontière serait franchie.

Mais après ? Lucie redeviendrait ce qu’elle est : une femme mariée, une mère, une amie, une collègue.
Et Juliette se retrouverait face aux conséquences d’une folie qu’elle ne saurait pas assumer. Les regrets composeraient une scène dont elle ne veut être ni l’autrice ni l’actrice. Pas cette fois-ci. Elle passe son tour.

Elle doit se contenir. Elle n’ose pas imaginer ce qu’une nouvelle défaillance provoquerait en elle.
Alors je serais perdue.

Elle tente de se projeter dans l’après, dans le désastre, juste pour reprendre pied — mais elle sent qu’elle est déjà au bord du précipice. Malgré leurs baisers échangés, tout peut encore s’arrêter.

Juliette fouille en elle la trace d’une volonté qui peine à remonter. Elle scanne des scénarios pour se retenir. Il faut que la peur soit plus puissante que le désir. C’est encore possible.

Bouleverser la vie de Lucie.

Fragiliser son couple.

Troubler sa relation avec sa fille, Sophie.

Elle n’en avait pas le droit. Le prénom lui donne mal au cœur. Elle, la fille sans mère, ne peut pas se résoudre à lui retirer quoi que ce soit. Au nom de quoi ? D’une attirance confuse, venue de nulle part, qui n’existait même pas deux jours plus tôt ?

Ridicule.

Totalement insensé.

Une porte claque à nouveau. Hélène apparaît, suivie de Martin et d’Arnaud. Cette simple vision l’apaise. La soirée ne lui échappe pas complètement. Hélène est là ; sa présence rééquilibre l’air autour d’elle. Il faudra la remercier.

Son attention glisse vers Arnaud, qui ne quitte pas Martin des yeux. Une pointe de culpabilité lui serre la poitrine. Elle a déjà projeté ses désirs ailleurs — mais ce soir, c’est différent. Trop proche. Trop réel.

Pourtant, Juliette reprend pied. Elle ramène ses jambes, se redresse imperceptiblement. La peur rétablit un certain ordre en elle, comme un coup de froid sur une plaie brûlante. Un souffle bref lui échappe. L’espace d’une seconde, elle croit tenir debout.

Sa tête bascule en arrière. Elle fixe le plafond, laisse les voix dériver sans elle. Les autres reprennent leur place autour de la table. Puis, elle sent une caresse chaude sur son avant-bras. Juliette se redresse, et fixe les doigts fins de Lucie glisser sur sa peau. Un frisson lui escalade la nuque, assez vif pour fissurer l’équilibre fragile qu’elle tentait de reconstruire.

C’est Lucie.

Lucie, et ces baisers — qui vibrent encore en elle. Elle est debout à ses côtés ; Juliette ne l’a pas entendue quitter sa place. Quelques mèches blondes frôlent sa mâchoire lorsqu’elle se penche à son oreille.

— Je ne voulais pas te faire peur.

Juliette jette un regard rapide autour d’elle. Personne ne les observe. Son cœur tambourine dans sa poitrine. Elle évite son regard. La main se retire.

Elle retourne à sa place, l’index glissant sur la nappe comme un fil qu’on déroule. Le moindre mouvement rallume ce qu’elle avait presque réussi à étouffer. Ce n’est plus un jeu. L’enjeu a pris du poids — presque trop.

Son corps proteste : une chaleur obstinée au creux du ventre, une tension qui remonte net, qui ne cède pas. Au moindre geste, un frisson sec lui grimpe dans le dos, la retient. C’est insupportable — et pourtant impossible à faire taire.

— Alors, on passe au fromage ? s’exclame Arnaud.

— Oui ! Et j’ai besoin de ton aide, répond Juliette trop vite.

— Ah bon ?

— Tu es plus grand que moi pour attraper le plat.

— Je te suis.

Ils se lèvent en même temps. Hélène les observe, intriguée. Martin repose son verre. Lucie, elle, jette un dernier coup d’œil à Juliette — un regard qui accroche, qui demande… quelque chose. Elle l’ignore pour ne pas vaciller.

Ils montent l’escalier. Chaque marche sonne trop fort. Juliette marche devant, fuyant son propre corps.

Dans la chambre d’amis, l’air semble plus dense.

— C’est dans l’armoire, là-haut, souffle-t-elle.

Arnaud s’avance, lève les bras, plaisante, commente les plats. Juliette reste en retrait, les mains serrées derrière son dos pour ne pas trahir leur tremblement. Elle ne sait plus très bien pourquoi elle est montée. Juste le besoin de sortir du champ de Lucie.

— Celui-là ?

— Oui… celui-là.

Il se retourne. Juliette est contre le mur, immobile, les doigts crispés le long de ses cuisses.

Un flottement s’installe. Arnaud fait un pas vers elle ; elle ne bouge pas.

Et soudain, Lucie est là.

Pas en chair, pas nue — une image qui surgit. Un visage, une respiration, la chaleur d’un baiser encore vivant dans sa mémoire. Le monde se resserre.

Elle ne voit plus Arnaud. Elle voit Lucie qui sourit, replace une mèche derrière son oreille, Lucie sur le canapé, les doigts noués lorsqu’elle cherche son courage. Une douceur intérieure. Une proximité interdite.

Le choc est si vif qu’elle s’appuie davantage contre le mur. Arnaud s’approche encore. Elle devrait s’enfuir. Elle ne le fait pas.

Dans ce bref vertige, ce n’est pas lui qu’elle sent. C’est Lucie — ou ce que Lucie réveille en elle.

Une brûlure sourde lui remonte dans la gorge. Pas un désir clair. Plutôt une déferlante d’images, un baiser qui revient, amplifié, déformé par l’instant.

Juliette ferme les yeux une seconde. Elle voudrait respirer. Ne pas sentir ce qu’elle sent.

Un pas de plus d’Arnaud suffit à briser l’illusion. La pièce revient, trop nette, trop réelle.

— Tout va bien, ma puce ?

Elle rouvre les yeux, fendue par ce qu’elle a laissé approcher — et par ce qu’elle aurait voulu repousser.

Arnaud acquiesce, sans comprendre. Juliette attrape le plat, quitte la chambre trop vite — comme si elle craignait que Lucie, la vraie ou l’autre, la suive jusque dans le couloir.

Elle dispose les fromages sur le plateau dans la cuisine. Ses mains tremblent à peine. Tout semble redevenir normal. Presque.

En revenant dans le salon, elle croise le regard d’Hélène — trop lucide. Puis celui de Lucie. Un battement. Un soupçon. Juliette sourit, comme si de rien n’était.

— Tu as ta frange en vrac, lui signale-t-elle.

— Oh, merci.

Juliette avance la main, remet doucement les mèches en place. Un geste banal, qui la heurte plus qu’elle ne l’aurait cru.

— Qui veut du fromage ? Lucie ?

La jolie blonde baisse les yeux vers son assiette vide, puis vers le plateau, avant de relever la tête.

— Oui, Juliette. J’en veux bien.

Quelque chose dans sa voix accroche. Un voile infime, une fatigue, une nuance de tristesse que personne d’autre n’entend.

Personne — sauf Juliette.

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Table des matières

En réponse au défi

Sexe implicite

Lancé par Ainhoa

Je vous propose un thème à la fois délicat, exigeant et passionnant : le sexe implicite.

Écrire le désir sans le nommer.
Faire sentir sans montrer.

Ici, il ne s’agit pas de scènes sexuelles au sens frontal du terme, mais de tout ce qui précède, entoure ou prolonge le désir. Ce moment fragile où quelque chose bascule, s’éveille, se retient ou se devine. Là où le corps parle avant les mots. Là où le lecteur comprend avant qu’on lui explique.

La seule contrainte : ne jamais nommer l’acte, ne jamais tomber dans le descriptif cru.
Faites confiance au lecteur. Laissez-lui l’espace d’interpréter, de ressentir, de compléter.

Le défi, c’est d’écrire le désir comme on écrit un frisson : par suggestion, par tension, par silence.

À vous de jouer ✍️
J’ai hâte de lire ce que vous ferez naître entre les lignes.

Commentaires & Discussions

Avant le gesteChapitre12 messages | 10 heures

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