112 – Les petits machins qui font qu'on tient – 28 décembre 2025.

6 minutes de lecture


D'emblée, le titre est mensonger : « On », c'est moi. Et je ne sais pas, au fond, si je tiens ou si mon corps s'accroche à la vie, moins fragile qu'il n'y paraît, plus désireux de vivre que ce que lui souffle mon esprit désaxé.

Le bip de la grille qui sépare la salle de repos du reste de l'entrepôt sonne comme le riff d'intro de « Freddie's Dead », Curtis Mayfield, 1972.

Ma voix résonne dans le hangar comme dans une vaste salle de concert. Le bruit de la trieuse ma couvre, les cris du chef de quai aussi, les hurlements des uns et des autres, ironiques ou dévastés de fatigue, les imprécations sans conséquence, les insultes inutiles, les rires dépourvus d'humour. Il m'arrive de chanter « Day-O » de Belafonte ou « Sixteen Tons » et personne n'y trouve à redire, personne n'entend, je suis le premier à m'en foutre et mon souffle s'épuise au bout de deux refrains.

Le grand Noir du bras n°2, un type au sourire lumineux et aux yeux doux n'oublie jamais que rien n'a de sens que celui qu'il veut bien lui donner. Il bipe à la vitesse de l'éclair, se laisse rarement déborder. Il aime savoir qu'il est le meilleur « bipeur » de la boîte. Il a décrété que j'étais le meilleur pour l'aider à changer les sacs de colis, le meilleur pour virer les palettes pleines sans que les cartons se cassent la gueule en chemin, le meilleur pour éviter de râler en continu là où la plupart des intérimaires dépensent les trois quarts de leur énergie en « ouin-ouin » colériques.

La trieuse est un tapis roulant d'une vingtaine de mètres de long qui éparpille les colis automatiquement selon les destinations et les points-relais. Il y a neuf sorties qu'on appelle des « bras ». Les bras 1 et 2 sont réputés les plus difficiles. Il m'est arrivé de me retrouver enfoui sous les cartons jusqu'à ce qu'une paire de collègues se pointent pour m'aider.

Le principe demeure d'une simplicité confondante. Les paquets arrivent sur le tapis mécanique. Je bipe le code barre ou le QR code. Une référence apparaît sur ma bipeuse. Je jette le paquet dans un sac correspondant à la dite référence. A 12, B 03, C 21... Il y a beaucoup de références. Lorsque le paquet ne rentre pas dans le sac, je le place sur une palette. Il y a jusqu'à quatre références de palette selon les bras. Le bras numéro 4 n'en comporte que deux. Quand j'y suis, c'est les vacances. J'ai même le temps d'aller aider les autres à fermer les sacs, qu'il faut vite remplacer par d'autres. On amènera ensuite les sacs fermés à l'emplacement prévu pour que les chauffeurs (qui commencent à arriver dès six heures trente du matin) les trient à leur tour avant de charger leurs camions. J'y suis depuis deux heures du mat'. Je cours tellement que je bosse en t-shirt sous ma chasuble alors qu'il fait entre 4 et 6 degrés. Bienvenue en enfer.

Je fais des blagues. Tout le temps. Je n'arrête pas. Juste des bons mots, des sourires complices, rien d'autre que de la bonne humeur que je partage parce que j'aime bien les gars qui sont là. Même le chef de quai qui ne communique que par onomatopées, le plus souvent en gueulant. Il parle un Français plus que basique et j'ai du mal à le comprendre. Alors je reformule systématiquement tout ce qu'il me dit. Il ne le prend pas mal. La preuve qu'il n'a rien d'un con. Juste un type qui se fait exploiter et qui l'accepte parce qu'il a des gosses et des traites à payer.

Il y a des Turcs, des Algériens, des Marocains, des Espagnols, des Gitans. Je suis celui qui parle pointu. Y en a un qui m'appelle « Prof ». Y en a un autre qui se fout gentiment de ma gueule parce que je cours dans tous les sens et que j'aime prêter main forte à ceux qui galèrent. On n'est pas égaux devant la trieuse. Je l'ai déjà dit, il y a des bras plus durs que d'autres et certains se contentent de rester à leur poste. Je ne juge personne. Tout le monde ici paye un tribut à sa santé, à son sommeil, à son dos, ses hanches, ses jambes, ses poignets. Le bip relance ma tendinite, les sacs me niquent le dos, les palettes me ruinent les mains. Mais personne ne me méprise, personne ne me prend de haut, personne ne joue les condescendants. Il y en a un qui a essayé. Je l'ai pourri comme je sais le faire. Il est resté un jour de plus et il a fini par comprendre que c'était pas pour lui. Pour faire ce job, il ne faut pas être particulièrement fort, rapide, musclé, intelligent, habile. C'est sûr, ça aide, mais pour faire ce job il faut juste se rappeler que Sisyphe n'avait pas le choix et qu'il chantonnait du blues en poussant son caillou.

L'autre chef de quai m'a plus ou moins à la bonne. Je crois qu'il apprécie l'état d'esprit. Je crois que j'aime bosser de nuit, malgré tout. Je crois que j'aime m'épuiser le corps sans enjeu artistique. Je crois que je me sens à ma place auprès de ceux que les fachos et les cons voudraient expulser parce que parasites et fainéants. Je me rends compte que l'enfer est supportable pour peu qu'on l'identifie comme tel, sans se voiler la face. Je me sens mieux ici que sur scène avec ceux que j'accompagnais jadis.

Parfois, on attend un camion qui n'arrive jamais. Nos vingt minutes de pause réglementaires deviennent des demi-heures, des trois-quarts d'heure, des heures pleines. Quand il arrive, on a passé trop de temps à fumer dehors et nos muscles raides se refusent à bouger. On s'y met pourtant et on se tue à petits feux pour jouer les lutins du père Noël. Bienvenue en enfer, oui.

Quand on se barre, jamais à la même heure, il fait jour. L'effet est saisissant. Ce ne sont pas des nuits blanches. Les nuits blanches sont festives et désordonnées. Ici, c'est le chaos et personne rigole à part bibi et le grand échalas du bras n°2.

Tout le monde ou presque parle Arabe mais je ne me sens pas exclus. C'est de bonne guerre. Le grand type qui a un CDI, un loustic qui sourit peu et qui aimerait parfois se planquer dans un container, m'ignore ostensiblement mais il s'excuse de parler Arabe devant moi pour recommencer aussitôt après. Je lui dis que je m'en fous et je tourne la page du livre que je lis en ce moment. Doris Lessing. Excellent.

Je mange des mandarines et des kiwis, des pommes et des bananes, puis je mâche des quignons de pain quand j'ai le temps. Parfois, je fume des clopes. Plein. Quand le camion n'arrive pas et que je vois les jeunes fumer leurs pétards. Je me demande comment ils font pour bosser à ce rythme en étant défoncés.

Le chef de quai (le Turc qui parle en gueulant) me dit : « Toi travailles mieux. Toi bravo. Toi des cousins, des frères ? » Je ris. Je dis que je suis le canard boiteux de la famille et que mes frères et sœur n'ont pas besoin de ce type de taf. Moi, j'attends toujours un poste de prof mais je n'y crois plus vraiment.

Je n'ai pas le temps d'écrire. Je dors dans la journée et quand je n'arrive pas à dormir, je comate devant un bouquin ou une série dont je me désintéresse rapidement. J'ai vu « Running Man » à sa sortie et je l'ai revu il y a peu après l'avoir téléchargé illégalement. Ce n'est pas un chef-d'oeuvre mais une adaptation fidèle. Et surtout un appel à l'insurrection.

Je ne sais quand elle viendra mais elle viendra. Nous serons nombreux, affamés et en colère.

On m'a parlé d'une polémique autour d'une pub mettant en scène un loup végétarien. Je n'en pense pas grand chose mais je déteste que l'on s'extasie sur une publicité. On devrait interdire la publicité. Elle joue avec nos esprits pour nous vendre de la merde. Cette pub ne fait pas exception et la mignonnerie du loup semble avoir amputé l'esprit critique de toute une frange de la population.

Quand je prend la voiture à une heure du mat', deux heures, parfois plus tard – on embauche jamais à la même heure – j'écoute les Droges. Du punk de classe, hyper politisé, sans guitares, juste des boucles synthétiques. « Tout ça on crame ».

Beau programme. On y arrive.

Je t'embrasse, toi qui passes, mais s'il te plaît, envoie moins de colis.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Miguel Lopez ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0