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 On a un mois pour savoir jouer toutes les quatre et ne pas se foutre la honte devant les cinq inconnus qui vont venir au concert. Liv joue mieux que ce que l’on pensait. On lui a dit : “ Voilà ce qu’on a écrit à trois.”. Elle a répondu : “C’est pas mal.”. Liv habite à la limite de la ville pas loin de la route des usines, dans une grande maison qui ressemble à un squat. Son père est déprimé donc il ramène n’importe qui, pour ne pas être tout seul. Les murs sont recouverts de tags, de dessins, de tapisseries en patchwork. Mais elle a un sous-sol rempli de bordel, dont des amplis et une moitié de batterie. L’autre moitié, ne demandez pas comment on l’a eu.

 Tout les mercredis et les samedis, on répète toutes les quatre, le plus longtemps possible, puis on se fait à manger qu’on met dans un des milliers de tupperware de Liv. Elle nous a raconté que son père était tombé amoureux d’une femme qui lui avait vendu un tupperware dans sa porte d’entrée. Maintenant, il en a plus de cinq cent, et des dettes. On prend nos vélos, et on roule jusqu’à ce que l’air soit rempli de la pollution des usines, alors on prend le petit chemin, plein de bosses, de graviers et on arrive à la plage. C’est une plage rien que pour nous, les vagues sont immenses, il y a des feux éteints et des camions aux roues énormes. Je passe la deuxième partie de mon week-end avec Killie, il n’est pas dans le même lycée que nous. Le samedi je suis dans un sous-sol et à la plage et le dimanche dans les bois. Je ne sais pas comment je vais faire quand il va se mettre à pleuvoir. Ici, il pleut sans interruption du mois de novembre au mois de juin. Presque tout les soirs, après les cours, je vais à pied jusqu’à chez Kill, on mange des céréales devant des dessins animés. Mais peut-être que son grand frère va revenir vivre chez eux, ça changerait beaucoup de choses. Il est parti dès qu’il a eu dix-huit ans, y a trois ans de cela et à chaque fois qu’il revient c’est parce qu’il a fait une connerie et qu’il a besoin de garder la tête baissée pendant quelques semaines. Je ne l’aime pas, il fout la merde partout, il appelle Kill son “petit frère chéri” dès qu’il veut un service et après il disparaît et Killie et sa mère doivent se débrouiller seuls. Sa mère travaille de nuit, donc les dessins animés on les regarde sans le son, avec les sous-titres.

***

 Aujourd’hui, il ne reste plus que deux semaines. On est presque prêtes. La semaine dernière, Laeticia s’est énervée et a cassé un aspirateur déjà cassé. Tout le monde semble plus calme, cette après-midi. L’humidité grandissante désaccorde tout les instruments et la batterie sonne vraiment mal pour aucune raison mais on sourit toutes les quatre. Liv tape fort, ses mains saignent après chaque répétition et ça la ravit. Elle est toujours calme, mais un pli se forme sur son front dès qu’elle s’installe derrière une batterie. Sa mâchoire se serre, son corps se tend, elle a une méchante veine dans le cou qui pulse de plus en plus vite au fur et à mesure que l’après-midi avance. Liv sait cracher à travers ses deux dents de devant, ça nous a toutes les trois impressionnées la première fois qu’elle nous a montré. Ça fait du bien de jouer, de sentir la cohésion, l’énergie qui nous traverse, ça fait du bien d’être quatre, d’avoir des amplis, avant on jouait sans, vous imaginez bien que c’était pourri. Une guitare électrique sans ampli c’est pas joyeux mais alors une basse, c’est vraiment de la merde. Liv et moi, on est tout le temps ensemble. Avant, pendant le lycée, j’étais seule ou avec des gens pour ne pas être seule. Maintenant, elle est avec moi, avec ses tupperwares plein de carottes, elle en mange même pendant les cours. On pourrait se mettre au fond de la classe pour dormir et, j’en sais rien moi, boire de la vodka, mais non, on se met au fond de la classe pour que Liv puisse grignoter des tonnes de carottes. Elle ne parle pas beaucoup et moi non plus. C’est parfait. Les gens font des grimaces quand on passe dans les couloirs. Liv, avec son carré noir recouvert de barrettes multicolores, ses yeux bleus vitreux, ses boutons, sa bouche immense avec des dents qui se baladent un peu partout, en robe quel que soit le temps et toujours des pansements et des bleus sur les jambes, à cause de sa peau qui marque ridiculement vite. Moi, avec mes cheveux noirs frisés jusqu’à mon estomac, ma frange qui fait des vagues, mes yeux minuscules et trop sombres, mes grains de beauté partout sur mon visage, mes oreilles décollées et mon corps long et maigre, comme un lévrier asthmatique, que je recouvre de vieux vêtements si larges. Liv ressemble à un lapin sous acide et moi à un épouvantail pathétique plein de merde d’oiseaux. Ça fait rire les gens, mais Liv s’en fiche et moi j’ai l’habitude. J’aime bien être avec elle sans avoir à faire la conversation pour rien. J’aime le silence et des fois j’aime la couleur qu’il a quand je le partage avec quelqu’un. Souvent, quand on parle, c’est de musique, ou alors de nos familles mais dans ce cas-là c’est triste, un poil glauque, puis l’une de nous dit une blague et on rigole et je suis moins gênée quand je vois son père dans un peignoir avec une tortue dans les bras alors qu’on est mardi après-midi.

***

— Ok, c’est là qu’on va jouer samedi prochain.

On pose nos vélos pour s’approcher. On est dans un bled, pas le nôtre, il y a notre ville minuscule, un village, et cet endroit où nos terrains vagues ont été remplacés par des champs. Il n’y a pas le mer dans ce coin paumé. Nous, on a peut-être des usines, et rien d’autre, mais on a la mer. On pose nos vélos, donc, et regarde à travers le grillage. Il y a des étables, avec du foin mais pas de chevaux, et une grange.

— On va jouer dans une grange ?

— Putain, c’est un traquenard.

— Non, intervient Laeticia, c’est une grange, mais pas vraiment. C’est une grange moderne ?

— Quoi, une grange moderne ?

— J’en sais rien, moi, le type au téléphone m’a dit que de l’extérieur ça ressemble à une grange mais que de l’intérieur genre y a pas du foin et des tonneaux. C’est une vraie salle de concert.

— Ouais, pour les gens qui font de la country.

— Vous me faites chier.

Liv n’a rien dit, elle a toujours le visage pressé contre le grillage, elle le décolle, et elle a la face comme une grille de morpion.

— Tant qu’on joue devant au moins une personne, c’est cool, elle dit. Mon père va venir avec son nouveau pote.

— Le magicien qui fait des élevages de tortues ?

— Ouais.

— Cool, et je me demande si les tortues aimeraient notre musique.

Est-ce que les tortues peuvent danser ?

— C’est qui ce mec qui t’a appelé d’ailleurs ? Il nous a trouvé comment ? dit Léna, les sourcils froncés.

— Il m’a appelé et m’a dit qu’il s’appelait Bob et qu’il avait une salle de concert. Il avait un groupe prévu pour samedi prochain mais il y a eu un problème donc il a dû chercher des remplaçants et voilà.

— Quoi, voilà ? On n’existait pas, ou pas tout à fait, quand il nous a appelé. Liv n’était même pas encore là. Comment il a eu ton numéro, qui lui a parlé de nous ?

— Léna, sérieusement détends-toi. Il doit connaître quelqu’un qui nous connaît. C’est tout. On va jouer quelque part, c’est tout ce qui compte.

— Vous voulez qu’on rentre, pour voir le lieu ? dit Liv.

J’essaie d’ouvrir le portail mais il est fermé.

— Il doit y avoir personne, dit Laeticia.

— C’est chelou, souffle Léna, ce qui provoque un grognement de Laeticia et de moi.

— Ça va être super, glousse Liv. Il me tarde.

On reste encore deux minutes, à fixer la grange, mais rien, pas un son, pas un mouvement. On reprend nos vélos et on rentre chez Liv. Il faut qu’on décide l’ordre des chansons. On a le droit à trente-cinq minutes, ça peut paraître peu mais c’est trop. On n’avait pas de quoi tenir trente-cinq minutes il y a un mois. On a écrit deux nouvelles chansons, plus longues que d’habitudes, on a dit oui à un solo d’une minute, malgré ça, il nous manque cinq minutes mais on n’a rien d’autre donc on espère pouvoir tenter un truc expérimental où on fait juste du bruit et on se tortille comme des asticots sous une avalanche de javel.

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