Toutes les Questions du Monde
La Cité-Monde tournait à plein régime, ce matin. Des milliers d’étrangers avaient envahi les rues de roche noire et d’argent, attirés par une rumeur plaquée sur toutes les lèvres depuis quelques mois : Nicolas Gath, l’homme qui savait tout, était de retour.
Dysill profita de l’effervescence pour glisser sa main experte dans la sacoche d’un marchand bedonnant, attrapa son portefeuille et le fit disparaître en un instant sous sa tunique bleue délavée. Quand celui-ci remarqua son absence, elle avait filé depuis un moment.
Assise sur un des toits du Quartier des Carrières, elle huma un instant l’odeur de l’objet au ventre rempli de richesses.
- C’est pas du cuir véritable, ça. Oh, et puis zut, ça fera l’affaire.
Cambrioleuse depuis l’âge de raison, elle savait courir plus vite que les gardes de la Cité et passer inaperçue quand elle le voulait. Ses doigts agiles, ses jambes rapides et son instinct de Chat de Gouttière l’avaient préservée pendant bien des années de solitude. Elle n’avait pas de protecteur, pas d’équipe, pas de famille. C’était Dysill, juste Dysill, parce qu’il lui fallait bien un nom, quand même !
Ces derniers temps, la ville s’était durcie. Les milices privées des grands propriétaires patrouillaient souvent et les gangs exerçaient une telle influence que les solitaires comme elle n’avaient plus droit à leur territoire. Bientôt, elle devrait sûrement quitter le quartier pour se réfugier dans un autre au climat plus clément.
Mais d’abord, elle voulait un repas chaud, un verre d’eau fraîche et des histoires de voyageurs.
Elle s’arrêta près d’un petit bistrot des Portes Sud, à peine à deux lieues des remparts. Un homme accoudé au mur fumait un cigare. Derrière ses lunettes rectangulaires, ses yeux tristes croisèrent les siens. Il sourit. Sans savoir pourquoi, Dysill décida que l’endroit ferait l’affaire.
À l’intérieur, le brouhaha était parfait : tintements de chopes, rires gras, accents venus des quatre coins du monde. Elle repéra une table libre au fond et commanda un rumsteck saignant, bien épicé, avec une pinte de bière brune. Quand l’assiette arriva, elle planta sa fourchette dedans avec un plaisir animal. Le jus coulait sur sa langue, salé, puissant. Elle ferma les yeux une seconde. Tant qu’il y aurait de la bonne viande dans cette ville, elle trouverait une raison de continuer.
À la table voisine, deux garçons du Sud attiraient son attention. Le premier était une montagne : presque deux cent soixante livres de muscles et de ventre, vêtu d’une tenue légère de voyageur. Il engloutissait une montagne de pommes de terre, de fromages, de champignons et de sauces, mais son visage restait marqué par une faim insatiable. À côté de lui, un jeune homme petit et mince portait un long manteau blanc et or au col haut qui lui couvrait la gorge et la bouche. Un symbole y était brodé : un doigt posé sur des lèvres. Il ne disait rien. Tous deux avaient des cheveux noirs et des yeux plissés au bleu plus pur que le ciel.
Dysill tendit l’oreille tout en continuant à mâcher.
— Passe-moi la carte, murmura le colosse.
Celui qui restait silencieux sortit de sa veste un petit cube de bois orné d’inscriptions étranges. Un casse-tête en trois dimensions. Le gros s’y attaqua avec des gestes habitués mais frustrés, marmonnant des horreurs contre le « tordu » qui l’avait fabriqué. Quand le mécanisme cliqueta enfin, le cube se mit à vibrer. Le colosse le serra contre lui pour étouffer le bruit, puis le posa sur la table. Un itinéraire routier apparut, gravé dans le bois.
— Bon, écoute, Lurian. Nous, on est là. Après l’Andar, ce sera de la steppe et de la rocaille. Tranquille. Mais après, c’est là que ça se gâte : il faudra couper par le Sidaltra. C’est dangereux, mais si on suit pas l’itinéraire, trouver Gath va être une vraie galère.
Dysill arrêta de mâcher. Gath. Le nom qui courait d’une bouche à l’autre depuis des mois. L’homme qui savait tout. Cet homme avait disparu il y a quarante ou cinquante ans, et ce que l’on entendait quand on le disait « de retour », c’est qu’il aurait envoyé des messages aux quatre coins du monde pour prévenir ceux qui le connaissaient de près ou de loin.
Les deux voyageurs se levèrent soudain, laissant leurs assiettes à moitié pleines. Dysill comprit qu’elle n’avait pas été assez discrète et qu’en les écoutant, elle avait laissé s’échapper un soupir d’étonnement. Elle avala son verre d’eau d’un trait, jeta quelques pièces sur la table et leur emboîta le pas.
Ils filaient à toute vitesse dans le labyrinthe que formait les ruelles sombres, escaladant murs et barrières. Dysill les suivit sans bruit, portée par la curiosité et l’habitude. Ils s’arrêtèrent enfin dans une impasse étroite pour reprendre leur souffle.
— Ville de malheur… Faut être plus discrets, grogna le colosse.
Un courant d’air frais passa dans son cou.
Il se retourna trop tard. Dysill tenait déjà sa lourde sacoche entre les mains et fouillait dedans avec un sourire aux lèvres.
— Rations, pierre à feu… Tiens, un collier de femme ? C’est pour te faire belle, le sudiste ?
— Mais… quand est-ce que tu… Rends-moi ça !
Elle sortit le casse-tête et le fit tourner entre ses doigts.
— Ça, c’est intéressant. C’est la carte de Nicolas Gath ?
Le colosse tenta de le reprendre. Dysill recula d’un pas gracieux.
— Il existe vraiment, alors ? Qu’est-ce que vous comptez lui demander ? Y a des questions auxquelles même lui ne peut pas répondre ?
— J'en sais rien, mais toi t'en poses déjà bien assez à mon goût. Rends-moi cette carte.
— Très bien, dit-elle en tendant l’objet… à deux ou trois conditions. J’ai moi aussi des questions pour lui. Si vous y allez, je viens avec vous.
— Même pas en rêve.
— Tant pis.
Elle pivota, la carte serrée dans sa main et le silencieux Lurian se jeta sur elle en un éclair. Il tenta de dérober le cube, mais Dysill esquiva de justesse.
— Hé ! Mais t’es un rapide, toi. C’est quoi ton nom ?
— Il risque pas de te répondre, lâcha le colosse. Lurian est muet.
À la lumière des réverbères, elle vit encore mieux leurs traits : leur peau avait été rendue mate par le soleil du Sud. Ils avaient une solide architecture faciale et des yeux plus bleus que bleus. C’étaient des hommes du Sud-Ouest, des Khenasiens.
Le colosse chargea à son tour. Son poing fendit l’air comme si l’on abattait un marteau sur une enclume. Dysill esquiva, légère, mais le second coup la frôla à la joue et l’envoya valser contre le mur. La douleur lui explosa en bouche : il venait de lui casser une dent. Elle roula au sol, se releva d’un bond et riposta avec un coup de pied fulgurant dans la mâchoire. La tête du géant heurta le rebord d’une fenêtre de plein fouet mais il grogna à peine.
Dysill déglutit de peur devant le spectacle de la terrible puissance de l’homme du Sud et recula de quelques pas.
Lurian s’avança alors, calme et terrifiant. Il fondit sur elle nerveusement et essaya de la mettre hors d’état de nuire. Il ne clignait jamais des yeux.
A sa manière de bouger, Dysill en déduisit que ce n’était sûrement pas un bandit mais plutôt un chasseur. Ses coups du tranchant de la main visaient nerfs et articulations avec une précision chirurgicale.
Dysill recula, haletante. Le cube lui échappa et tomba dans la boue.
Elle tenta de le ramasser mais un coup dans les côtes lui coupa le souffle. Jamais elle n’avait été touchée comme ça.
Piégée entre les deux, elle feignit d’escalader la façade. Lurian la suivit. Au dernier instant, elle lâcha prise et se projeta sur lui de tout son poids. Mais alors que la jeune fille croyait le piéger, il saisit sa jambe au vol, la fit pivoter et la plaqua violemment au sol.
Le monde autour d'elle devint flou. Dysill vit à peine Lurian ramasser le cube et le rendre à son compagnon. Une tape amicale sur l’épaule du colosse fut la dernière image qu’elle emporta avant de sombrer complètement.

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