Les Chats de Gouttière
Un coup. Un bruit. Un murmure. Puis plus rien.
Quand Dysill reprit connaissance, elle était allongée au milieu de la ruelle, le nez en sang et le corps recouvert de bleus. Elle cligna des yeux, surprise d’être encore en vie. Combien de malfrats et d’agents de milice avaient déjà essayé de la tuer ces dernières années ? Et voilà que ce gros Khenasien et son compagnon muet l’avaient laissée vivre…
Elle remua les doigts. Quelque chose de petit et de dur était resté coincé dans sa paume : un fragment de bois sculpté. Un coin du fameux casse-tête qui leur servait de carte. En l’approchant de ses yeux, elle y distingua le mot « Laydear » gravé en lettres fines, suivi d’une esquisse qui ressemblait à une côte maritime.
Dysill glissa le fragment dans sa poche, essuya le sang sous son nez et se releva en grimaçant. Ses jambes tremblaient encore.
Sur le chemin du retour, ses pensées tournaient en boucle pour la première fois depuis longtemps. Gath existait vraiment et, quoi qu’il soit minuscule, elle détenait maintenant un indice. Si infime soit cette chance, elle ne pouvait pas l’ignorer.
Elle escalada les clôtures rouillées qui bordaient son repaire : un ancien grenier à blé perché au sommet d’une bâtisse abandonnée. En se hissant par la fenêtre, elle laissa échapper un gémissement de douleur. Son genou avait été touché pendant la bagarre.
L’intérieur était un joyeux chaos : des objets volés dans tous les coins, un matelas poussiéreux et un vieux duvet au centre de la pièce. Elle s’y laissa tomber avec un soupir de soulagement.
Un chat errant passa par le trou du toit et vint se frotter contre elle. Dysill le caressa.
— Et toi, p’tit gars… tu ferais quoi à ma place ?
Elle leva les yeux vers le ciel qui s’assombrissait. La Cité-Monde s’étendait à perte de vue : soixante lieues du nord au sud, quarante d’ouest en est. Une mer de toits noirs et argent qui semblait ne jamais finir. Des tours effilées griffaient les nuages, reliées par des ponts suspendus et des passerelles branlantes. Autrefois simple bourgade de fermiers et de mineurs, elle était finalement devenue le carrefour du monde connu. Un monstre de pierre et de commerce où tout le monde passait, mais où personne ne restait vraiment. Personne à par les gens qui, comme elle, n’avaient pas le choix.
Dysill contempla longtemps les lumières qui commençaient à s’allumer. Elle était chez elle ici, dans cette fourmilière.
Mais quelque chose avait changé, hier soir.
Elle se releva, brusquant le petit chat, attrapa sa vieille sacoche et commença à y fourrer ses affaires sans réfléchir. Des rations, une outre, une dague courte, quelques pièces...
Laydear, au bord de la mer. C’était maigre comme indice, mais c’était déjà un début. Retrouver les deux Khenasiens dans cette ville gigantesque relevait du miracle, mais elle avait une autre idée : Edmond.
Le vieil homme habitait dans le quartier de la Porte Est, là où elle avait grandi. Le coin était bien dangereux pour elle, mais elle n’avait pas le choix. Si quelqu’un pouvait l’aider à déchiffrer ce fragment de carte, c’était lui.
Elle jeta la sacoche sur son épaule, enjamba la fenêtre et se laissa glisser le long d’un réverbère jusqu’au sol. Le voyage jusqu’à la Porte Est prendrait sans doute plusieurs jours à pied dans ce dédale urbain.
Et alors qu’elle marchait dans les rues bondées, les souvenirs affluèrent, doux-amers.
Edmond l’avait recueillie à quatre ans, alors qu’elle errait, affamée. C’était lui qui lui avait tout appris : la lecture, l’écriture et le chapardage.
Ancien grand notable déshérité de l’Andar, il avait réuni autour de lui une bande d’âmes tout aussi perdues que lui : Duncan, un chevalier renégat venu du Nord, Sally et Lucas, un couple de rebelles incendiaires qu’il avait fait s’évader du bagne, et Adrian, un garçon des rues qui brûlait de rancœur contre la société tout entière. Ensemble, ils formaient…
Les Chats de Gouttière !
Dysill sourit malgré elle en repensant à cette époque.
Six ans plus tôt, par une soirée d’automne, ils s’étaient tous réunis autour d’un feu de camp dans le square abandonné où ils avaient élu domicile.
Lucas et Sally se serraient dans un vieux fauteuil troué, riant en se racontant des bêtises. Duncan, quant à lui, aiguisait son épée en silence. Adrian et Dysill, comme souvent, se chamaillaient. Cette fois-ci, c’était pour une histoire de montre à gousset.
— Lâche-moi avec ça, j’y ai pas touché ! grogna Adrian.
— Arrête de mentir, je t’ai vu la casser exprès !
— Et alors ? T’en voleras une autre !
Edmond venait de rentrer, appuyé sur sa canne. Il s’installa près du feu et frotta ses mains glacées.
— Un peu de calme, les enfants.
-Edmond ! lança Dysill. Adrian a cassé ma montre, celle que tu m’avais offerte !
- Tu en voleras une autre, ma fille.
A ces mots, Adrian prit un air fiérot devant sa jeune camarade, qui s’en alla bouder dans un coin.
— Alors, l’ancien ? Des nouvelles du Nord ? demanda Lucas.
Edmond resta silencieux un moment, puis un sourire rusé apparut sur ses lèvres.
— On a un client. Et le genre de travail qui rapporte assez pour quitter cette ville de malheur.
Les yeux de Lucas s’écarquillèrent.
— Quitter la Cité ? s’étonna Sally.
— Pour de bon, répondit Edmond. Mais avant ça… il va falloir rendre une petite visite à Edward Zica.
Adrian se raidit.
— On doit le tuer ?
— Non. Nous devons voler quelque chose chez lui : le Cœur de Caldis. C’est une babiole qui aurait de la valeur chez les gens du Nord. Une fois qu’on l’aura, on la remettra au client et on ira s’installer dans le Sud.
Un silence pesa sur le groupe.
— À cinq, c’est du suicide, murmura Sally.
— J’ai un plan, répondit simplement Edmond. Mais d’abord, reposez-vous. On passera à l’action vendredi.
La bande se dispersa peu à peu. Seuls Edmond et Adrian restèrent près du feu.
Dysill, cachée dans l’ombre comme elle en avait l’habitude, écoutait.
- Je sais ce que tu penses, Adrian. Mais c'est non, dit l’ancien.
- Et pourquoi ? Maintenant qu'on sait où il se terre, c'est le moment idéal, non ?
- Les Chats de Gouttière ne sont pas des assassins. Fais-toi une raison.
- Quoi ? Hypocrite ! T'as sûrement du tuer un paquet de types, alors viens pas me faire la morale ! Est-ce que t'imagines le nombre de gens qu'on pourrait épargner en lui tranchant la gorge ?
- Il est inutile de ressasser les erreurs du passé, Adrian. Tu ne gagneras rien à essayer de décider qui doit vivre ou mourir.
- Et toi, tu gagneras rien à m’expliquer ce que je dois faire. T’es ni mon père, ni ma mère, alors si je dois le tuer, je le ferais avec ou sans ta permission.
Edmond saisit alors sa canne et se leva brusquement de son fauteuil. Il s'approcha d'Adrian.
- Très bien, alors étripe-le. Fais-toi plaisir. J’ai hâte de voir ce qu'il adviendra de toi ensuite, Adrian. Quand tu l’auras tué, que la nouvelle se répandra, et que tu deviendras celui qui a assassiné Sica.
- Ça me va très bien.
- Et puis, tôt ou tard naîtront des rumeurs à ton sujet. Tu n'auras pas mis à mort n'importe qui, alors ne t'attends pas à te faire des amis. Au mieux, ils auront peur de toi, au pire, ils te traqueront sans relâche, et ils te tueront de vengeance ou de jalousie. Tu seras devenu le nouvel ennemi public numéro Un.
- Je dois rester dans l’ombre toute ma vie ? A ruminer ma haine et ma frustration jusqu’à ce qu’elles me dévorent ?
- Je n’ai pas dit ça.
- Alors quoi, Edmond ? Qu’est-ce que je peux faire?
- Vole-le, dupe-le, épuise-le. Mets ses nerfs à vif, entrave chacune de ses avancées, pousse ses hommes à la trahison. Rends-le impuissant devant toi. Alors il va vieillir, se ruiner et se décrépir. Il ne sera plus qu'un moins que rien, il finira ses jours dans l'oubli, et personne ne se rappellera quelle menace il représentait. Là, tu riras le dernier, et nous serons tous là pour rire avec toi. Je ne peux arrêter ta vengeance, Adrian, mais fais-le judicieusement. Tu n’es pas un tueur… Tu es un chat de gouttière.
Les larmes perlaient sur les joues du garçon, qui baissait les yeux devant son père adoptif.
- Je, je suis désolé Edmond, je voulais pas te manquer de respect… Mais j'ai mal.
Edmond s'agenouilla pour se mettre à la hauteur du garçon.
- Je sais.
- Ils me manquent.
Il enlaça alors le jeune Adrian et caressa ses cheveux bruns.
- Je sais.
Adrian, s'il souffrait, ne pouvait qu'être reconnaissant d'avoir trouvé en la personne d'Edmond toute la sagesse et la tendresse dont il avait besoin.
- Tu ferais mieux d'aller te coucher, nous aurons du pain sur la planche, demain matin.
- Oui, Edmond.
Le garçon quitta alors le square à son tour, laissant le vieil homme se rasseoir pour se réchauffer au coin du feu.
- Tu peux sortir de ta cachette, maintenant, dit le vieillard.
- Ah, je suis repérée, répondit Dysill qui s'était cachée pendant l'altercation.
- C’est moi qui t’ai appris à te cacher, tu l’oublies ? Mais j'ai failli ne pas t'entendre, je te félicite.
Dysill s'approcha alors de la flamme dansante, avant de s’asseoir et de tomber sur les genoux d’Edmond, qu’elle enlaça.
- Et celle-là, tu l’as vue venir… ? demanda Dysill, toute contente.
- Et bien, si ç’avait été un coup de couteau, je serais mort, pour sûr ! répondit-il.
— Dis, Edmond… c’est vrai qu’on pourra partir d’ici quand on aura assez d’argent ?
— Oui, ma fille. On achètera une petite ferme dans le Sud. Des vaches, des chèvres, et une colline pour voir le soleil se lever.
Dysill leva les yeux vers lui, pleine d’espoir.
— Je t’aime, Edmond.
Le vieillard sourit et caressa ses cheveux.
Nostalgie, sale menteuse… songea Dysill en arrivant enfin dans le quartier de la Porte Est. On n’y garde que le meilleur, même quand le reste était amer.
Ça y est, elle était de retour à la maison, à deux pas de ce square où ils avaient décidé d'un plan d'attaque, six ans plus tôt.

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