Chapitre 4

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En route vers le domicile des parents d'Alicia, le lieutenant Zola esquisait un sourire satisfait en repassant au mauvais tour qu'il venait jouer au jeune sergent Josh.


« Je l'ai bien eu, celui-là ! », pensa-t-il.


Mais très vite, la satisfaction fit place à l'inquiétude. Très vite, des sourcils froncés remplacèrent les rires moqueurs.


« Et s'il avait compris ? s'enquit-il. Et s'il s'était… Non ! Il n'est pas assez malin pour l'avoir deviné. »


C'est avec l'esprit angoissé qu'il arriva finalement à destination, les épaules affaissées par le poids de la nouvelle qu'il venait annoncer.

Il marchait à petits pas, se dirigeant vers la porte d'entrée. D'un regard circulaire, il contemplait ce beau jardin fait de violettes africaines, les mêmes fleurs que chez Alicia.

Il admirait les tournesols, les orchidées… que des jolies fleurs sur lesquelles s'extasiaient papillons et abeilles.


Un havre de paix, voilà à quoi ressemblait ce petit jardin. Un endroit où la faune et la flore vivaient en harmonie.


Arrivé devant la porte d’entrée, Zaïre Zola hésitait. L'index devant la sonnette, il semblait vouloir retarder ce moment fatidique où il annoncerait la mort d'Alicia à ses parents.

Ce n'était pas sa première fois, il le savait. Ce ne serait sans doute pas la dernière, il s'en doutait.

Et pourtant, il était bien incapable de trouver les mots, la phrase adaptée à la situation, l'approche qui ferait le moins mal.

En ruminant sur ce qu'il allait bien pouvoir leur dire, il sonna.


« Monsieur et madame Muya, je suis navré de vous l'apprendre. Votre fille a été assassinée dans la soirée d'hier. »

Une approche qui lui parut trop classique.


« Comme on dit, la vie ne tient qu'à un fil… »


Celle-là lui semblait trop philosophique.


« Vous savez sans doute que cette ville est remplie de criminels. Et hier, l'un d'eux s'en est malheureusement pris à votre fille… »


Bingo, il avait trouvé sa phrase d'accroche.


« Hum, peut-être bien ! »


Il était encore en train d'y penser quand madame Muya ouvrit soudain la porte.

Mouchoir à la main, les yeux tout rouges, elle le regardait avec un air triste, si triste qu’il sut qu'il n'aurait pas à leur annoncer cette triste nouvelle. Pour une fois, il ne serait pas un oiseau de mauvais augure.


Au salon, M. et Mᵐᵉ Muya ainsi que Sandra, la meilleure amie d'Alicia, étaient encore sous le choc. À la télé, les photos d'Alicia passaient en boucle sur le coin supérieur gauche de l’écran pendant l’interview improvisée du jeune sergent Josh.


« C’est donc comme ça qu’ils ont su », remarqua-t-il.


Un silence plus qu’angoissant régnait dans la pièce, mais cela fut de courte durée. Très vite, le calme s'éclipsa, et la tempête apparut.


Pendant que Zaïre Zola demeurait stoïque, observant chacun d'eux, Mᵐᵉ Muya pleurait en s'adressant à sa fille, comme si elle pouvait encore l'entendre. Elle jacassait les rires, les regrets.

Elle ressassait la douleur qu'elle ressentit lors de sa naissance, les sacrifices endurés pour qu'elle devienne journaliste. Elle maudissait celui qui lui avait arraché si tôt.

À sa droite, Sandra faisait de même, mais avec un soupçon de culpabilité. Elle pleurait à s'en déshydrater.

Plus en retrait, M. Muya était plus calme, du moins en apparence. Son attitude était figée.

Aucun mot ne sortait de sa bouche. Aucun son n'émanait de ses cordes vocales. Le silence dans son état pur. Ses poings étaient serrés, ses veines temporales, dilatées. Il semblait se retenir de toutes ses forces pour ne pas péter un câble.


Au bout d'un moment, il en eut marre et décida de briser la glace :


— Monsieur et madame Muya, vous êtes visiblement déjà au courant de la raison de ma présence, mais je tiens quand même à vous dire que je suis…
— Savez-vous qui a tué ma fille ? s’enquit M. Muya, le visage serré.
— Hier encore on déjeunait ensemble au restaurant, commenta Mᵐᵉ Muya, les yeux pleins de larmes. Je n’arrive pas à croire qu'elle soit morte. Mais qui est ce monstre qui a bien pu lui ôter la vie ?


La voix un peu enrouée, Sandra déclara :


— Je parie que c'est Hugo, son ex-petit-ami ! Oui, ça ne peut être que lui ! affirma-t-elle comme si elle venait d'être illuminée. Ce minable n'arrêtait pas de la harceler depuis leur séparation. Il refusait de croire que c'était fini entre eux.


Une information qui ne passa pas inaperçue auprès de Zaïre Zola.


—… J'aurais dû lui demander de faire plus attention, j'aurais dû ! se lamentait Sandra.


Soudain, d'un coup de poing sur la table, M. Muya laissa exploser toute sa rage. Toute la frustration qu'il tentait de contenir depuis :


— Comment ! Alors comme ça, ce minable harcelait ma fille ! Je vais le tuer, ce salopard, gueulait-il en indexant le lieutenant. C'est lui qui a tué ma fille, hein. C'est bien lui, n'est-ce pas ? Dites-le-moi, bon sang !

D'un ton hystérique, Mᵐᵉ Muya appuya son époux :


— Mais pourquoi diable ne l'avez-vous pas encore arrêté ? Cet homme est un monstre. Vous devez l'arrêter, vous m'entendez ? Vous devez l’arrêter, répétait-elle.


Étrange comment trois esprits distincts peuvent converger dans la même direction. En seulement quelques secondes, tous avaient accusé Hugo.


Ils hurlaient avec conviction, se plaignaient tristement au point d'irriter le lieutenant Zola. Durant un court instant, il faillit, lui aussi, péter un câble. Mais grand professionnel qu'il était, il réussit à se maîtriser :


— Écoutez, ce qui est arrivé à votre fille est tragique et votre réaction est tout à fait logique. Vous voulez retrouver autant que moi le meurtrier de votre fille. Mais comprenez que, pour arrêter qui que ce soit, il ne suffit pas d'avoir des suspicions. Non, il nous faut des preuves…
— Des preuves, vous dites ! Je vais vous en donner, moi, des preuves ! sursauta Sandra. Savez-vous au moins pourquoi elle l'a quitté ?
— Non, mais je présume que vous allez me le dire !
— Elle l'a largué parce qu'il la battait…
Cette révélation troublante se suivit d'un bruit cassant. Celui d'une tasse de thé sur le mur.

Une fois encore, M. Muya laissa exploser toute sa frustration.


— Excusez-moi, je vous prie, susurra-t-il, les yeux rivés vers le plafond.
— Je comprends, monsieur Muya. Je comprends.


Puis le lieutenant se tourna vers Sandra :


— Veuillez poursuivre, je vous prie. Vous disiez que Hugo maltraitait Alicia ?
— Oui, c'est exact, lieutenant !
— Et avait-elle porté plainte contre lui ?
— Non, lieutenant. Elle… elle l'aimait trop et espérait pouvoir le changer. Jusqu'à ce qu'il lui casse l'avant-bras…
— Elle m'avait dit qu'elle avait fait une chute ! sursauta Mᵐᵉ Muya.
— Oui, c'est aussi ce qu'elle m'avait raconté au départ, mais…
— Alors, comme ça vous saviez que ma fille se faisait battre depuis tout ce temps et vous n'avez pas jugé bon de nous en parler ! hurla M. Muya.


M. Muya venait de lui jeter un regard si lugubre que Sandra en fut effrayée. Et cela se faisait ressentir au ton de sa voix.


— Non ! Vous… vous n'y êtes pas du tout.

Pour tout vous dire, j’ignorais moi-même qu'elle se faisait maltraiter. Je ne l'ai su qu'après leur séparation. C'est là qu'elle m'a tout raconté. Je suis terriblement désolé.


Et Sandra craqua, s'approcha de Mᵐᵉ Muya et les deux femmes se câlinèrent tendrement, histoire de se consoler. Dieu sait combien elles en avaient besoin.


M. Muya, lui, avait toujours autant la rage. Les mains sur ses hanches, la tête baissée, il regrettait de ne pas avoir su protéger sa petite fille :


— Depuis… depuis tout ce temps, ma fille se faisait harceler par cet Hugo, et moi, je n'ai rien vu ! se lamentait-il.


À ce sentiment de culpabilité, aux cris plaintifs se greffèrent des pulsions auxquelles il céda sans résistance aucune.


— Vous savez, quoi, lieutenant, cet Hugo, vous avez vraiment intérêt à le trouver avant moi
— Et que dois-je comprendre par là ?
— Que si par malheur je le retrouve en premier, je jure devant Dieu que je vais le massacrer ! Oui, je vais lui faire tout ce qu'il a osé infliger à ma fille ! Puisse Dieu me le pardonner, mais je vais le tuer, ce monstre, et tant pis si je vais en enfer !


À ces pulsions, Zola répliqua avec calme et maîtrise. Malgré ses défauts, il savait toujours trouver les mots pour apaiser le chagrin des proches des victimes.


— Croyez-moi, monsieur, au cours de ma longue et glorieuse carrière, j'ai rencontré un tas de types bien qui ont payé les frais en commettant l'irréparable. Comme vous à cet instant, ils étaient en colère et criaient vengeance. Comme vous, leurs regards reflétaient pleinement des pulsions meurtrières…
— Vous avez des gosses, lieutenant ?
— J'en ai deux.
— Dans ce cas, vous savez que je ne peux me résoudre à vivre comme si de rien n'était. Le simple fait d'être là en train de discuter de tout et de rien pendant que l'assassin de ma fille respire calmement me répugne au plus haut point.
— En effet, monsieur Muya, je le sais ! Je comprends votre peine. Je réagirais probablement de la sorte si j'étais à votre place. Mais comprenez qu'il vous faut garder votre mal en patience et laisser la police faire son travail.
— Mais, lieutenant…
— Prenez soin de votre famille, monsieur Muya. Elle a tant besoin de vous en ce moment. Laissez-moi prendre toute cette haine que vous ressentez en ce moment afin d’en faire une source de motivation inépuisable. Je vous promets d'en faire bon usage afin de retrouver le meurtrier de votre fille et de le traduire en justice.


Face aux pensées meurtrières de M. Muya, le lieutenant Zola resta indifférent. Au chagrin de Mᵐᵉ Muya, il demeura intransigeant. Aux révélations de Sandra, il parut reconnaissant.


Voilà ce que sa profession exigeait. Pas de sentiment. Pas de parti pris. Juste les faits qui le mèneraient vers le meurtrier. Juste les preuves qui le condamneraient.


Il le savait : à ce moment-là de l'enquête, aucune piste ne pouvait être négligée.


— Dites-moi, madame Sandra, vous qui êtes… Vous qui étiez la meilleure amie d'Alicia, nous avons retrouvé un bouquet de fleurs dans son appartement, ce qui nous pousse à penser qu'elle avait un admirateur. Savez-vous qui ça peut être ?
— Non ! Ou plutôt, oui ! Enfin, je crois ! bégaya-t-elle d'un air incertain.


Perplexe, Zola insista :


— Je… je ne suis pas sûr de comprendre.
— Eh bien, lieutenant, je crois qu'elle avait un nouveau petit copain.
— Vous croyez ou vous en êtes sûr ? lâcha pressement M. Muya.
— Pour tout vous dire, je n’en sais rien ! La vérité est que, depuis quelques semaines, Alicia fréquentait un mystérieux homme qu'elle ne m'a jamais présenté.
— S'il était si mystérieux que ça, comment savez-vous qu'elle en fréquentait un ? s'insurgea Mᵐᵉ Muya.
— Je le sais parce que, depuis un certain temps, Alicia avait changé de personnalité. Elle était, comment dire, un peu plus mystérieuse. Elle recevait des appels anonymes, s'éclipsait avant de décrocher. Elle arrivait en retard, chose qui était assez inhabituelle. Et quand je l'ai interrogée sur le sujet, elle m'a gentiment envoyé balader.

La perte d'Alicia avait laissé un vide immense dans le cœur de Sandra. Un gouffre que nul ne pouvait combler. Un vide qui devenait de plus en plus grand chaque fois qu'elle caressait un souvenir commun.

Chaque fois que ses lèvres osaient prononcer son nom. Relater ce souvenir-là, était loin d'être une mince affaire.


Mais son témoignage étant important pour l'enquête, que pouvait-elle d'autre ?


— Alors, par curiosité, poursuivit-elle, je l'ai suivi le jeudi dernier après le boulot. J'espérais ainsi découvrir ce qu’elle cachait. Elle se dirigeait vers l'arrêt de bus comme d'habitude, avant de changer subitement de direction pour enfin monter à bord d'une voiture noire.


Voiture noire. Voilà deux mots qui firent battre la chamade le cœur de Zaïre Zola.

Trois syllabes qui éveillèrent sa curiosité. Douze lettres qui lui firent saliver dès qu'il les entendit.

Il sut que Sandra était sur le point de lui donner une piste.


— Une voiture noire, vous dites ? Quelle en était la marque ? Avez-vous pu noter la plaque d'immatriculation ?
— Non et non, lieutenant ! Je suis désolé, mais les voitures et moi, ça fait deux. Ceci dit, il y avait un chauffeur qui attendait juste à côté et qui lui a gentiment ouvert la porte. Et c'est là que j'ai aperçu un homme. Oui, je suis sûr que c'était un homme.
— Et pourriez-vous me décrire l'homme qui attendait dans la voiture ? lui questionna-t-il.
— Tout ce que je peux vous dire à son sujet est que c'était un homme brun de peau, de taille moyenne et portant un costume bleu foncé, enfin, je crois. Je suis désolé, lieutenant, j'étais beaucoup trop loin pour voir son visage.
— Ne vous inquiétez pas, vous venez déjà de m’aider dans mon enquête. Monsieur et madame Muya, madame Sandra, je sais que cela peut vous paraître étrange que je pose des questions sur ce prétendu petit copain au lieu de me concentrer sur Hugo Malanda…


Synchrones, ils hochèrent la tête.


— Sachez que j’ai simplement pour habitude de suivre toutes les pistes. Ceci étant dit, monsieur et mesdames, merci pour votre collaboration. Je vous présente mes sincères condoléances et je vous promets de faire tout ce que je peux afin de retrouver l'assassin d'Alicia.


Et il s'en alla sans se retourner, sans peser le poids des interrogations qui occupaient son esprit brillant.

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