Chapitre 5

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Une fois à l'extérieur, une fois cette lourde épreuve dépassée, il comptait rentrer chez lui de bonne heure, prendre une douche et dormir, dormir comme il ne l'avait pas fait depuis longtemps.


Un plan minutieusement imaginé qui tomba soudain à l'eau quand il reçut cet appel du lieutenant Lokwa :

— Salut, Zaïre. Tu es où ?
— Je suis chez les parents d'Alicia. Et là, je suis sur le point de rentrer chez moi me reposer. La nuit a été très longue.
— Rentrer chez toi, tu dis ! Je crois que cela va devoir attendre !
— De quoi est-ce que tu parles ?
— Nous venons de localiser le portable d’Hugo Malanda. Et au moment où je te parle, nous le suivons grâce au signal GPS. Alors ramène ta tête en vitesse.

Le soleil venait de se lever depuis quelques heures. Le ciel partiellement nuageux filtrait les rayons solaires. Le thermostat, lui, indiquait vingt-cinq degrés de température, faisant de cette matinée un moment parfait pour un barbecue improvisé.


C'est en tout cas ce qu'avait décidé l'un des voisins des Muya.
Pesant pas de moins de 120 kg pour 1,80m, il ne jurait que par deux choses : la bière et le bœuf, dans cet ordre précis. Il n'était pas encore midi qu'il en avait déjà pris trois.


La quatrième reposait gentiment sur sa main depuis près d'une demi-heure, moins fraiche et moins savoureuse.
Il faisait un somme, ronflant tel un moteur allemand.

Il dormait si profondément qu'il ne s'était pas rendu compte que sa poitrine de bœuf bien aimée était restée trop longtemps sous la cuisson. Elle était complètement carbonisée.

Le vent accusateur s'était chargé d'emporter cet odieux parfum de viande brûlée jusqu'aux narines de Zaïre. Une odeur qui lui rappela un souvenir traumatisant.


Celui de sa propre chair sous les flammes, de cette douleur que même l'adrénaline ne pouvait masquer. Entre deux clignements de paupières, il se vit à nouveau piégé dans cette voiture en feu.

La fumée s'y accumulait de plus en plus. L'atmosphère toxique rendait la respiration laborieuse.

Chaque bouffée d'air était un véritable marathon.

Chaque particule d'oxygène valait de l'or.
Il revivait la même scène comme s'il y était encore, créant un silence plus qu'embarassant.

En réponse à ce mutisme, le lieutenant Lokwa s'inquiéta.

— Allô Zaïre ! Ici la Terre ! Tu es toujours là ?
Cette fois-ci, Zaïre reprit aisément ses esprits.

— Kof ! Kof ! Désolé, j'ai été distrait par le vol majestueux d'un papillon.

Un mensonge de plus pour cacher cette part de lui qu'il détestait tant. Un vieux masque qu'il lui fallait constamment porter afin d'éviter que quelqu'un d'autre soit au courant de ce problème récurrent.

— Sinon, où est-il ? enchaîna-t-il.
John, emporté par le feu de l'enquête, ne se rendit compte de rien.
— Le portable du suspect a été localisé sur une station-service proche de la route Matadi.
— Laisse-moi deviner, il fait le plein avant de quitter la ville, n'est-ce pas ?
— Exact. Au vu de sa position actuelle, il n'est pas loin de la route nationale numéro 1 qui lui permettrait de quitter aisément la ville.
— Dans ce cas, choppez-le, avant qu'il ne l'atteigne, gueula-t-il.
— Relax, mon vieux. Un flic qui était tout près est déjà sur les lieux. Il a reçu l'ordre d'attendre les renforts avant de passer à l'action.

Il avait à peine fini qu'une voix peu sereine retentit de sa radio :

— Sergent Josh Dikembe, au lieutenant Lokwa, vous me recevez ?
— Un instant, Zaïre, je te relance !
Il laissa son coéquipier en stand-by.
— Je vous reçois cinq sur cinq, sergent. Alors, vous en êtes où avec le suspect ? Il est toujours en train de faire la queue en attendant de pouvoir faire le plein de sa voiture ?
— Négatif, lieutenant !
— Comment ça, négatif !

Avec un soupçon de regrets, le sergent se racla la gorge, puis commença à relater ce qui venait de se passer.

— Lieutenant, j'avais reçu l'ordre d'attendre les renforts, n'est-ce pas ?
— Affirmatif !
— Eh bien, comment dire… le… le suspect avait fini de faire le plein et comptait s'en aller. Puisque… puisque les renforts étant encore loin, disons que j'ai… j'ai été contraint de passer à l'action.
— Et là, vous l'avez arrêté, n'est-ce pas ? S'il vous plaît, par tous les saints, dites-moi que vous l'avez arrêté, s'enquit-il.
En sueur, le sergent Josh poursuivit :
— Négatif, lieutenant. Je m'approchais discrètement de lui afin de l'arrêter lorsqu'il m'a repéré. Et, avec une vitesse impressionnante, ce salopard a sorti son magnum. Il s'en est suivi des échanges de coups de feu. Dieu merci, aucun innocent n'a été blessé…
— Et ensuite vous l'avez arrêté ?

Un silence angoissant s'installa soudainement. Plus aucun son ne sortait de la radio. Pas même des bruits parasites.
C'était le calme avant la tempête. Le silence entre deux notes de musique.

Le sergent Josh n'osait pas répondre à cette question simple. Il avait trop honte.
Le lieutenant John, lui, perdit patience. Il se doutait déjà du pire.

— Sergent Josh, je vous ai posé…
— Négatif, lieutenant ! répondit-il enfin.

Sa voix tremblante était chargée de remords. Ses mots étaient méticuleusement choisis.
Il ne cherchait aucune excuse si ce n'est la vérité. Une vérité blessante, certes, mais qu'il lui fallait tout de même dire.

— Il… il m'a échappé, lieutenant ! Il a volé une moto et s'est enfui ! Vers le nord.

Le lieutenant Lokwa sentit la frustration monter en flèche. Il tenta de la contenir par des exercices respiratoires, de la noyer dans une mare de faux espoirs.

Mais rien à faire, il en était incapable.

— Merde, merde, merde, eh merde ! cria-t-il en tapant successivement le volant de sa voiture.

Le pauvre sergent venait là d'avoir un aperçu de la colère de John qu'il tenta désespérément de calmer.

— N'ayez crainte, lieutenant ! Il n'ira pas très loin. Nous allons installer des barrières aux différentes sorties de la ville. Il n'ira nulle part.
— Vous avez intérêt à le retrouver ! meugla Lokwa.

Fin de la discussion. Il relança ensuite Zaïre Zola.

— Tu es toujours là, Zaïre ?
— Mais où veux-tu que je sois, bon sang ! Ça fait des lustres que j'attends, brailla-t-il en démarrant sa voiture. Alors, on en est où ?
— Au fait, à ce sujet, je crois qu'on a un petit problème, mon vieux !
— Un problème, tu dis ?
— Oui. Les choses ne se sont pas passées comme prévu. Tu sais ce qu'on dit des bleus, non ?
— Dis donc, John, je n’ai pas toute la journée. Crache le morceau, tu veux !
— D'accord. On l'a perdu. Je veux dire, le flic qui était sur place l'a perdu.

Zola freina brusquement, prit quelques secondes pour digérer la nouvelle et, à l'instar de son coéquipier tout à l’heure, brama si fort qu'on pouvait l'entendre à des mètres.

— Putain de bordel de merde ! Merde ! Comment une chose pareille a bien pu arriver ?
— C'est une longue histoire, Zaïre, je t'en épargne les détails.

Et le sergent Josh reprit contact :

— Vous êtes toujours là, lieutenant Lokwa ?
— Affirmatif, sergent. Qu’y a-t-il ?
— J'ai trouvé des trucs qui devraient vous intéresser, à mon avis.
— Bien reçu, je vous rappelle. Navré, mon vieux, mais il va falloir que tu patientes encore un moment. Le sergent Josh vient de me recontacter…
— Un instant, tu as bien dit le sergent Josh ?
— C'est exact !
— Dans ce cas, mets-moi sur haut-parleur. J'ai très envie d'entendre ce qu'il a à dire, celui-là.
— Comme tu veux. Sergent Josh, je tiens à vous informer que mon coéquipier, le lieutenant Zola, est sur haut-parleur.

Dès l'instant où il entendit le nom du lieutenant Zola, il eut tellement peur que cela se faisait entendre dans sa voix :

— Le… le lieutenant Zola, vous dites ?
— Affirmatif, répondit froidement Zola. Et vous êtes le mec qui a merdé en laissant filer mon suspect.

Le sergent se tapota le front, se ressassant cette journée qu'il jugeait merdique. Après le coup bas de Zaïre avec les journalistes, il avait scellé le domicile et prit la route vers son domicile.
Un kilomètre, voilà la distance qui le séparait d'une douche fraîche, d'une soupe chaude, d'un lit confortable.
Il caressait déjà ce doux rêve lorsqu'il entendit l'appel de la centrale. Hugo Malanda venait d'être localisé. Plus près, il se porta volontaire pour l'appréhender.
Mais il ne se doutait pas un seul instant de la tournure que prendraient les événements.

— Au fait, lieutenant, pour tout vous dire, ça ne s'est pas vraiment passé comme ça.
— Un conseil, sergent, ne faites pas attention au lieutenant Zola, répliqua Lokwa. C'est dans sa nature d'être désagréable. Poursuivez, je vous prie.
— Bien. Merci, lieutenant. Je tenais simplement à vous informer que je viens de retrouver un téléphone portable, la carte d'identité d'Alicia Muya ainsi qu'un sac rempli d'argent dans la voiture du suspect.
— Voilà qui le relie au meurtre. Quant à l'argent, il s'agit probablement de toutes ses économies, commenta le lieutenant Lokwa.
— Sans argent, il n'ira nulle part, souligna le sergent. Et la cerise sur le gâteau est que j'ai également retrouvé ce qui semble être l'arme du crime – un couteau de cuisine tâché de sang.
— En voilà une bonne nouvelle ! s'écria Lokwa. Tu entends ça, Zaïre ? Avec ça, on va sûrement pouvoir boucler cette enquête en deux-trois mouvements. Beau boulot, sergent !

Mais Zola n'était pas du tout de cet avis, et il le fit savoir.

— Tu parles d'un beau boulot ! Je te signale que s'il n'avait pas merdé, on aurait un suspect derrière les barreaux en plus des preuves tangibles.
— Dis donc, ça t'arrive d'être gentil ! ?
— Mais je suis gentil, là. Je ne l'ai pas encore traité d'incompétent, je te signale !
— Tolérance, mon vieux. Tolérance !
— Cela étant dit, c'est merveilleux qu'Hugo ait laissé tout son fric dans sa bagnole. Ce qui veut dire qu'il ne pourra pas quitter la ville, en tout cas, pas en étant fauché.
— En effet ! S'il veut partir, il aura besoin d'un peu d'oseille pour sa survie, argumenta John.

Et vint le tour du sergent d'intervenir :

— Donc, on peut partir du principe qu'il devra rester en ville en attendant de trouver le nécessaire. Hélas, ça ne sera pas facile de le retrouver, puisqu’il pourrait être partout maintenant.
— Homme de peu de foi, vous êtes encore là, vous !? reprit Zola.

Une fois de plus, le lieutenant Lokwa s'interposa :

— Zaïre !
— D'accord ! D'accord ! Tu as gagné, John ! J'arrête de le taquiner.

Avec un sourire quasi machiavélique, il poursuivit :

— Sinon, pour l'appréhender, je crois avoir un plan.
— Ouais ! Quoi donc ?
— C'est assez simple, il suffit juste de… Un instant. Excusez-moi, j'ai un double appel.

Le numéro étant inconnu, Zola crut qu’il s’agissait d’un journaliste qui avait réussi à obtenir son numéro.

— Ici le lieutenant Zaïre Zola. Eh non, je ne vous accorderai pas une interview…
— Bonjour, lieutenant, dit son interlocuteur. C'est le docteur Joël Ngala, le médecin légiste chargé de l'affaire Alicia Muya.

Bouche bée, il lui fallut quelques secondes pour se remettre de ce moment plus qu’embarrassant :

— Oh, toutes mes excuses ! Mais je croyais que c'était Rachel qui s'en occupait ?
— C'était le cas, mais elle a eu un imprévu.
— Quel imprévu, appuya Zola.
— Elle est actuellement au chevet de sa sœur qui vient de tomber malade. Sur ce, c'est moi qui reprends l'affaire. Ceci étant dit, je vous prie de bien vouloir passer au bureau. J'ai quelque chose d'intéressant à vous montrer, conclut-il.
— C’est noté, docteur, j'arrive tout de suite.

Puis, il reprit le fil de la discussion avec Lokwa et le sergent Josh :

— Vous êtes toujours là ?
— Mais où veux-tu qu'on soit ? rétorqua le lieutenant John d'un ton sarcastique. Désolé, il fallait que je me venge. Tu peux continuer, je t'en prie.
— Ouais, c'est ça ! Je disais donc avoir un plan pour arrêter le suspect.
— Quel est votre plan ? exigea le sergent. Comptez-vous essayer de localiser à nouveau son portable ? Si tel est le cas, je vous rappelle que nous l'avons également retrouvé dans sa voiture.
— Mais pas du tout. Le suspect est un homme seul, activement recherché, qui n'a ni argent ni foyer. Et, pour couronner le tout, son visage va désormais passer sur toutes les chaînes de télévision. La question, la seule, c'est de savoir ce que fait un homme dans une telle impasse ?
— Il cherche un refuge, insinua Lokwa.
— Exactement. Alors, à votre place, je surveillerais toutes les personnes susceptibles de l'aider. Sa mère, son frère, son meilleur ami et j’en passe, conclut-il avant de raccrocher.

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