Chapitre 13
Le lendemain, le jour du procès, le lieutenant Zaïre Zola s’apprêtait à partir au tribunal. Il se tenait là, devant le miroir de la chambre, essayant de faire le nœud de sa cravate.
Sans succès, ses mains tremblantes telles celles d'un drogué en manque étaient dépourvues de toute précison. Un détail qui n'échappa guère à Thessa.
Intriguée, elle s'approcha de lui, posa ses douces mains sur sa tête et le fixa tendrement.
Elle ne comprenait pas l'objet de son anxiété. Elle s'interrogeait sur l'absence de détermination dans son regard. Ce matin-là, en scrutant son visage, elle vit un Zaïre Zola peu serein. Une chose à laquelle elle n'était pas habituée.
Dans ses yeux, elle ne retrouvait pas cette étincelle, cette flamme de fierté, limite arrogante, qu'il avait devant son miroir, s’imaginant à la barre en train d'exposer avec une précision clinique la reconstitution du meurtre.
Cette matinée-là, Zaïre n'était que l'ombre de lui-même. Une ombre empreinte de doute. Mais elle ne le jugea pas. Elle le dévora simplement des yeux.
Telle la Joconde, son regard était une caresse, son sourire, une extase, une explosion d'endorphines procurant calme et bonheur.
Zaïre se sentit plus apaisé. Ses mains cessèrent de trembloter.
Et c'est seulement à cet instant-là qu'elle engagea la conversation :
— Qu'est-ce qui te tracasse, mon cœur ? enquêta-t-elle en faisant le nœud de sa cravate.
Mais Zola n'était pas vraiment disposé à en parler.
— Rien, ma puce ! Rien du tout.
— Je te connais suffisamment pour savoir que quelque chose te préoccupe en ce moment, alors crache le morceau, s’obstina-t-elle en le fixant avec des yeux séducteurs.
Zaïre était perplexe en constatant la facilité avec laquelle son épouse lisait en lui comme un livre ouvert. Une
Au boulot, il était de ceux qui savaient lire sur les visages, y décelant mensonges et faux-semblants. Mais à la maison, c'était lui le livre.
Il n'avait d'autre choix que de dire la vérité :
— Je… je suis censé témoigner dans une affaire de meurtre.
— Et c'est pour ça que tu es si anxieux ! plaisanta-t-elle. Tu es pourtant un habitué de la barre, non ?
— C'est exact, ma puce. Le seul problème est que cette fois-ci, je ne suis pas sûr de la culpabilité de l'accusé. Et le fait que toute la police et le ministère public soient convaincus du contraire n'arrange pas la situation.
— Dans ce cas, fais ce qui te semble juste.
— Ce n'est pas aussi simple. Je suis face à un dilemme, ma puce. Soit, je vais à la barre et je donne mon point de vue – mettant en péril le procès. Soit je dis ce que les parents de la victime, sa meilleure amie, le procureur et même mes propres collègues veulent m'entendre dire.
Thessa venait d'en finir avec le nœud de sa cravate. En gardant son calme, elle s'en alla faire le lit, comme si de rien n'était.
Zola resta planté là tel un imbécile, attendant une réponse de sa part :
— Te voilà bien silencieuse d'un coup, ma puce !
— C'est étrange ! murmura-t-elle, le visage épris d'étonnement.
— Qu'est-ce qui est bizarre ?
La voix calme et pleine d'ironie, elle déclara :
— Dis-moi, mon cœur, depuis quand le grand lieutenant Zaïre Azer Zola s'inquiète de ce que les autres pensent de lui ? Depuis quand la vérité a cessé d'être l'essence même de ton travail, hein !
En baissant la tête, Zaïre ressassait ce qu'il venait d'entendre. C'était une vérité blessante, certes, mais c'était une vérité quand même. Nul doute, il avait besoin d'entendre ça.
— Excuse-moi mon cœur, mais je croyais avoir épousé un homme fidèle à ses convictions, poursuivit-elle. Es-tu sûr d'être ce gars-là ?
— Oui !
— T'en es vraiment sûr !
— Bien sûr que oui, grogna-t-il.
— Dans ce cas, fais ce que tu sais faire de mieux : enquête.
Et c'est avec l'esprit plus apaisé que le lieutenant Zaïre Zola se rendit au tribunal. Il était plus rassuré et plus déterminé à faire ce qui était juste.
Dès son arrivée, comme d'habitude, la presse avait déjà envahi le lieu. Une fois encore, elle était en avance.
Aussitôt que les journalistes le virent, il se ruèrent sur lui comme toujours, lui posant des questions auxquelles il n'avait aucunement l’intention de répondre.
« Quels sont les chefs d'accusation portés contre l'accusé ? » « Quels sont les témoins clés impliqués dans cette affaire ? »
Fidèle à ses bonnes vieilles manières, il fit la sourde oreille, et se dirigea vers l'estrade du tribunal où son coéquipier l'attendait.
— Salut Zaïre. Tu as l'air crevé, dis donc ! ricana-t-il.
— Je pourrais en dire autant pour toi, tu as l'air d'un zombie junkie, répliqua-t-il en buvant un cachet.
— M'en parle pas mon vieux ! M'en parle pas ! Au fait, je peux savoir ce que c'est ?
— Ne t'emballe pas, c'est juste du paracétamol. J'ai, pour ainsi dire, un mal de crâne de chien.
— Encore ! Cela en devient inquiétant, ma parole !
— Tu ne t'exclamerais pas autant si tu avais une femme, deux gosses et quatre heures de sommeil par nuit.
— Mais j'ai une fille, je te signale !
— Certes... mais t'en as pas la garde ! ricana-t-il.
Un silence inhabituel s'installa soudainement entre les deux hommes. Ils étaient trop occupés à regarder l'un des avocats de la défense éluder les questions des journalistes. Que pouvait-il bien leur dire ?
Au bout du compte, Lokwa en eut marre de ce silence angoissant et réengagea la conversation :
— Allan, Allan, Allan ! Dis-moi, c'est toi qui as laissé fuiter son nom, je suppose ? Tu penses vraiment que cela suffira à le faire sortir de sa cachette ? Es-tu sûr que ça va marcher ?
— Exact, exact et exact ! Eh ! Ça en fait des questions, dis donc ! On croirait presque entendre ma femme.
Une réaction qui ne le rassurait pas du tout. Il n’était toujours pas convaincu qu'Allan mordrait à l’hameçon.
Alors, en prenant une fière posture dont lui seul avait le secret, Zola se résolut à lui exposer sa thèse :
— Dis-moi, John, que sais-tu exactement sur les Simba ?
— Pas grand-chose. Tout ce que je sais, c'est que c'est une famille puissante qui, depuis des lustres, a le monopole du pétrole du pays. Tout ceci grâce à leur entreprise. Euh, comment s'appelle-t-elle déjà ?
— Simba Oil. Est-ce là le mot que tu cherches ?
— Oui, c'est bien ça ! Simba Oil ! Mais pourquoi tu me poses cette question ?
— Parce que, mon ami, cet empire qui a fait des Simba ce qu'ils sont, cet empire qui les a rendus aussi puissants, est à la
fois leur clef de voûte et leur talon d'Achille.
Lokwa resta bouche bée. Il n'avait pas compris où il voulait en venir.
— Je… je ne suis pas sûr d’avoir saisi, là.
— C'est pourtant simple, John. Comme tous les membres de sa famille, Allan est étroitement lié à l'entreprise. Et dans ce cas de figure, si jamais il sauve un enfant d'une noyade, c'est un héros...
— Et par conséquent, cela sera bénéfique pour Simba Oil. Oui, je connais la théorie des causes à effet.
— Certes, mais par contre, s'il est auteur d'un scandale, un peu comme c'est le cas maintenant ?
— L'entreprise prend un coup. L'image de l'empire est entachée, et les actions peuvent même chuter... je le sais tout ça !
— Mais sais-tu comment n'importe quelle entreprise réagirait dans ce cas de figure ?
— Bien sûr. Par un communiqué sur les réseaux sociaux, une conférence de presse ou une interview. Ce que Simba Oil a brillamment fait en publiant rapidement un communiqué, histoire de calmer les esprits. Au fait, c'était bien vu, le coup de la comparution.
— Dis plutôt que c'était un coup de génie !
— Je vois que tu es toujours aussi humble ! Mais il y a un hic. D'après mes sources, il serait actuellement dans la ville de Kolwezi pour des affaires. Ce qui me laisse penser que l'un de ses avocats va probablement le représenter aujourd'hui par procuration.
— Oh, John ! Pourquoi crois-tu que j'ai laissé fuité son nom à la presse ? Il viendra, c'est une certitude.
John lui jeta un regard inquisiteur. Il ne comprenait pas l’enthousiasme de son coéquipier.
« Mais comment peux-tu en être aussi sûr ? », pouvait lire Zola sur son visage.
— Et qu'est-ce qui te fait dire cela ?
— Je vois que tu es toujours un génie, John ! Regarde autour de toi.
Lokwa se gratta la tête. Il ne comprenait toujours pas où Zaïre voulait en venir.
— Et que suis-je censé voir ?
— Tu l'as toi-même dit. Après le scandale d'hier, Simba Oil a publié un communiqué pour calmer le jeu. L'entreprise ! Pas Allan. Vois-tu, le fait qu'il soit resté muet jusque là me pousse à croire qu'il viendra.
— Ou bien, il n'a simplement rien à cirer de ce que dit la presse.
— C'est drôle, tu es tellement plus malin quand tu te tais ! Alors sois gentil, ferme-la, regarde autour de toi et dis-moi ce que tu vois.
D'un regard circulaire, John se rendit compte du détail que Zaïre voulait tant lui montrer – l'omniprésence de la presse. L'affaire Alicia était si médiatisée qu'on pouvait pas faire deux mètres sans tomber sur un journaliste. Il vit et il sut.
— Un instant ! Tu n'es quand même pas en train d'insinuer qu'il sera tenté de faire d'une pierre deux coups ! Sachant que le tribunal sera rempli de journalistes, n'importe qui dans sa situation serait tenté de faire d'une pierre deux coups, en répondant à la comparution tout en profitant de la présence des journalistes pour laver son nom...
— Tu vois quand tu veux ! Crois-moi, quel que soit la situation, l'esprit humain privilégie toujours de faire coup double. Ceci est l'expression profonde de la paresse.

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