Chapitre 8
L'horloge indiquait déjà midi lorsque Zaïre arriva enfin dans la pièce. Le soleil était au zénith. La chaleur avait atteint son paroxysme dans cet environnement mal aéré où John dut attendre pendant des heures, coincé derrière la vitre, bouillonnant d'impatience.
Des discrètes gouttes de sueur perlant sur son gros front étaient stoppées net par ses sourcils froncés. Son regard attentif observait le moindre fait et geste d'Hugo. Son esprit, lui, anticipait déjà l'interrogatoire qui tardait à commencer.
Avec fière allure, Zaïre et John entrèrent dans la salle d'interrogatoire. Les choses sérieuses pouvaient enfin débuter.
— Hugo J. Malanda, cria John, né à Lubumbashi… Ex-sergent de la police de Kolwezi… Arrêté pour conduite en état d'ivresse et possession de drogue pour lesquels il…
Hugo n'était visiblement pas disposé à entendre la suite. Il nia rapidement.
— Je ne l'ai pas tué, messieurs ! lança-t-il.
— Intéressant ! s'exclama le lieutenant Lokwa. Généralement, les suspects attendent au moins qu'on leur présente les preuves avant de clamer haut et fort leur innocence. Mais là, j’avoue que c'est assez… inédit.
— Mais je suis innocent, messieurs ! Ça, je peux vous le jurer ! insista-t-il.
— Tiens, c'est assez marrant comment les suspects racontent la même chose à chaque fois. Je suis innocent. Je n’aurais jamais pu la tuer. Je n'ai rien fait… Ah, que c'est fatigant de toujours entendre la même histoire encore et encore !
— Et pourtant, c'est la vérité, lieutenant X ! C'est drôle comment les choses ont changé en si peu de temps. À mon époque, tout commençait par une brève présentation des flics qui devaient mener l'interrogatoire. C'était la moindre des choses.
— Mais où avais-je la tête ! J'ai complètement oublié les présentations, dit-il d'un ton sarcastique. Je suis le lieutenant Lokwa. Et voici mon coéquipier, le lieutenant Zola…
— Je m'en rappelle comme si c'était hier, l'interrompit-il. Après que je me sois présenté, j'enchaînais avec une série de questions-réponses. Je présentais les preuves tangibles que nous avions. Je discutais des faits et uniquement des faits. Enfin de quoi, j'obtenais des aveux, enfin, parfois.
— Mais… nous comptions y venir !
— Alors, lieutenant… Lok…
— Lokwa, pour vous servir !
— Ah, lieutenant Lokwa ! Dites-moi, ce que vous me reprochez, exactement.
Un invité de marque venait de s'immiscer dans cette pièce d'à peine deux mètres carrés : le silence. Il n'y avait ni sarcasme, ni d'arrogance. Juste le silence total. Rien que des regards haineux qui valaient mille mots.
Hugo savait visiblement appuyer là où ça fait mal. Il venait de toucher une corde sensible : l'ego du lieutenant Lokwa, qui comptait bien lui rendre la pareille.
— Vous voulez qu'on parle des faits !
— Je ne demande que ça, lieutenant.
— Eh bien parlons-en ! Tendez bien vos oreilles et laissez-moi vous expliquer combien vous êtes dans la merde.
Il ferma froidement son dossier, prit une posture imposante, puis le fixa droit dans les yeux.
— Alicia Muya, une chouette fille que tout le monde semblait apprécier, a été tuée chez elle. Et vous, mon vieux, vous êtes l'ex-compagnon qui lui a brisé l'avant-bras pendant que vous sortiez encore ensemble…
— C'est peut-être vrai. Mais je ne l'ai pas tué, souffla-t-il, l'air serein.
— Vous êtes le mec jaloux qui vivait mal la séparation, poursuivit John. Et comme son ombre, vous la suiviez partout depuis plusieurs semaines.
— Écoutez, c'est vrai qu'Alicia et moi nous nous sommes retrouvés deux-trois fois au même endroit et au même moment ces dernières semaines. Mais cela ne fait pas de moi un harceleur et encore moins un assassin.
— Ce n'est donc qu'un hasard si elle a si souvent aperçu votre voiture garée devant son lieu de travail ces derniers temps ?
— Le hasard, lieutenant ! Rien de plus, rien de moins ! affirma-t-il.
— Et vous n'avez rien à voir avec le meurtre d'Alicia !
— C'est ce que je me tue à vous expliquer depuis tout à l'heure.
— Voilà qui est étrange ! Lorsqu'on a essayé de vous appréhender, il y a quatre jours, vous avez réagi exactement comme le ferait un coupable : vous avez pris la fuite. Tu es d'accord avec moi, Zaïre ?
Zola se contenta d'hocher la tête.
— Je vous entends jacasser depuis que je suis là, lieutenant ! Et pourtant, je n'ai pas encore vu le moindre début d'une preuve qui me relie au meurtre.
Par ces mots, Hugo laissa échapper un rictus satisfait. Il pensait ainsi avoir bouclé la boucle. Il se croyait tiré d'affaire. Mais il avait tort. Et ça, le lieutenant Lokwa le lui fit savoir assez rapidement. Avec une gestuelle curieusement lente, il rouvrit le dossier d'Hugo, en récupéra deux documents qui ressemblaient à des photos.
— Oh, mais je gardais le meilleur pour la fin, mon cher ripou ! dit-il en les balançant devant lui.
Hugo ne les avait pas encore regardées que ses espoirs de liberté furent brisés par le sourire machiavélique qu'esquissait John.
En baissant la tête, il remarqua illico ce qui ressemblait à une pièce d'identité : celle d'Alicia. Tournant la tête de quinze degrés, il vit un couteau ensanglanté dans la seconde photo. Le tout dans un véhicule qui ressemblait curieusement au sien.
À la vue de ces photos, toute l'arrogance dont Hugo faisait preuve jusque là s'envola, laissant place à la peur et à un avenir qui devenait soudain incertain.
— Que… qu'est-ce que cela veut dire ! Souffla-t-il, la voix tremblante.
— Vous êtes aveugle maintenant, mon cher ripou !? Ce que vous voyez là, c'est le fameux lien vous reliant au crime que vous réclamiez tant, il n'y a pas si longtemps. La pièce d'identité de la victime. La probable arme du crime. Alors, elles vous plaisent, mes preuves ?
— C'est impossible ! Je n'ai jamais…
— Et c'est là le moment où vous prétendez n'avoir jamais vu ce couteau de votre vie, je présume !
— Je ne l'ai jamais vu de toute ma vie ! brailla-t-il.
— Qu'est-ce que je disais, tiens !
— Je vous jure que c'est vrai, lieutenant ! Je n'ai jamais vu ce couteau.
— Vous allez arrêter de me mentir, oui ! meugla-t-il en tapotant violemment sur la table.
Un geste qui n'avait rien de surprenant.
Peu importe l'affaire, quel que soit le suspect, le méchant flic, c'était lui qui le jouait.
Son physique plus imposant, son air menaçant, le rendait plus apte à ce rôle. Contrairement à son collègue dont la gueule d'ange rendait moins intimidant.
— Mais bon sang, pourquoi aurais-je tué Alicia ? Pourquoi, hein ? insista-t-il.
Zaïre et John échangèrent un discret regard que l'ex-flic expérimenté remarqua illico. Il y vit une porte de sortie de ce cauchemar, le talon d'Achille de ce dossier.
— Et pourquoi votre coéquipier n'a pas dit un seul mot depuis le début de ce foutu interrogatoire ? Pourquoi il n'arrête pas de me dévisager ? cria-t-il davantage.
Aucune phrase. Pas le moindre mot. Zaïre était resté muet depuis le début. Il se contentait d'observer la gestuelle d'Hugo. Il contemplait sa mimique. Il mesurait sa sincérité, pesait ses mensonges. Son regard était vif. Ses gestes, perçants et… incroyablement irritants. Pas étonnant qu'Hugo en fût angoissé au fil du temps. Il venait d'apprendre que le silence pouvait être aussi bruyant qu'un discours, plus tranchant que mille mots.
— C'est bien ce que je pensais, vous n'avez pas de mobile du meurtre.
— Ne faites pas attention à mon coéquipier. Il sort tout droit d'un asile de fous…
— C'est le plus vieux mobile de meurtre de toute l'histoire de l'humanité, lâcha soudainement Zaïre.
— Ah ! Je vois que vous avez retrouvé votre langue ! Que… que voulez-vous dire par là…?
— La jalousie ! Rien de plus, rien de moins.
— Je… je ne suis pas sûr de comprendre.
— Et cela ne m'étonne pas. Laissez-moi donc vous faire un dessin.
— Mais je suis tout ouïe, lieutenant !
— Contrairement à vous, Alicia a très vite tourné la page après vous avoir largué comme… comme…
— Une vieille chaussette ! Est-ce là les mots que tu cherchais, Zaïre ? commenta John.
— C'est ça ! Merci John.
— Mais je t'en prie !
— Ne m'insultez pas, lieutenant !
— Contrairement à vous, elle a très vite rebondi. Elle venait même de rencontrer quelqu'un. Un homme, un vrai. Plus jeune, plus charmant et… d'après ce qu'on m'a dit, beaucoup plus riche que vous ne le serez jamais.
— Je ne vois absolument pas de quoi vous parlez.
— Je parie que si ! En la suivant comme un gentil toutou, vous avez fini par découvrir qu'elle avait tourné la page. Cela a dû être un choc lorsque vous l'avez vu avec un autre, je me trompe ?
Hugo baissa sa tête et serra ses poings. Etait-ce un signe de culpabilité ou de simples remords remontant à la surface ? Quoi qu'il en soit, Zaïre comptait bien le découvrir.
— Vous vous êtes senti trahi, abandonné. Je peux le comprendre. Et cela a réveillé en vous des vieilles pulsions dont vous ne suspectiez même pas l'existence, n'est-ce pas, Hugo ? Et c'est ainsi que la haine remplaça l'amour. Ainsi naquirent des pensées meurtrières.
— Vous vous trompez, lieutenant… !
— Et c'est pourquoi vous vous êtes rendu chez elle il y a quatre jours, vous vous êtes débrouillé pour qu'elle vous laisse entrer dans sa maison. Vous avez trinqué à votre rédemption. Et au moment où elle s'y attendait le moins : coup de poing sur le visage. Vous êtes ensuite allé récupérer le couteau de cuisine et vous l'avez planté au bon endroit. Là où vous étiez sûr de toucher un organe vital, comme on vous l'a appris à l'académie…
— Vous n'y êtes pas du tout, lieutenant ! Je ne l'ai pas tué. J'étais à des kilomètres de la scène du crime au moment du meurtre ! s'exclama-t-il.
— Vous voulez dire que vous avez un alibi ?
— Oui, j'en ai un.

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