Chapitre 9
L'affaire Alicia Muya. Simple en apparence. Un corps, un suspect, un seul. Et surtout, des preuves matérielles menant à celui-ci.
Complexe quand on regarde de plus près. C'est trop beau pour être vrai. Beaucoup trop facile pour que ce soit Hugo. C'est en tout cas ce que pensait Zaïre Zola.
Son instinct le croyait innocent. Son orgueil le voulait innocent. Mais tout allait en sa défavorable. Jusqu'à ce moment propice où il déclara avoir un alibi. Un mot, une syllabe qui eut l'effet d'une bombe.
Une chose était sûre, Zaïre était impatient de l'entendre, cet alibi.
— Vraiment ?
— Oui, lieutenant !
— Dans ce cas, dites-nous où vous étiez le jeudi soir entre vingt et vingt-deux heures.
Hugo se tut, laissant perplexes Zola et Lokwa.
— C'est quand vous voulez, chuchota John.
Une fois de plus, Hugo demeura bien silencieux, naviguant dans ses pensées à la recherche de ce souvenir précis.
Au bout d'une dizaine de secondes de réflexion, le lieutenant J. Lokwa perdit patience et monta au créneau :
— Tic tac ! L'heure tourne !
— J'en… j’en sais rien, m'sieur ! murmura-t-il. Tout… tout ce dont je me rappelle, c'est d'avoir bu quelques verres dans un bar sur la treizième rue, vers dix-huit heures.
— Quel est le nom de ce bar ?
— La sexta. Je me souviens y avoir rencontré une jolie fille, une métisse à qui j'ai payé quelques verres. On a ensuite flirté pendant une vingtaine de minutes. Et ensuite, en fin bref, vous connaissez la chanson.
— Racontez-nous ce qui s'est passé ensuite. C'est peut-être votre seule chance d'éviter la prison, insista le lieutenant Lokwa.
— Alors, voyons voir ! Ensuite… ensuite, nous sommes montés dans ma voiture. Je lui ai proposé de prendre un dernier verre chez moi. Mais elle préférait à l'hôtel Mokili. Situé pas très loin de là. Sur la 18ᵉ Rue pour être plus précis.
— Donc pas très loin de chez Alicia non plus, commenta John.
— En effet, lieutenant, en effet ! Je me rappelle avoir payé la chambre. Nous y sommes montés tous les deux, bras dessus bras dessous. Mais après ça, c'est le trou noir !
— Voilà qui est intéressant ! Il semblerait que vous ayez un alibi. Donnez-nous donc les coordonnées de cette fameuse femme afin qu’elle puisse confirmer ou infirmer vos dires.
Hugo se tut, recherchant ces informations dans sa mémoire. Sans succès, il était si bourré qu’il ne se souvenait même pas de son nom, en partant bien sûr du principe qu’elle le lui avait donné.
La seule chose dont il se souvenait, c’était son doux visage finement maquillé. Sa jupette en cuir dessinant parfaitement ses courbes voluptueuses.
Mais au-delà de tout ça, il se rappelait surtout d'un détail peu commun : ses yeux n'avaient pas la même couleur.
Une hétérochromie oculaire bilatérale, pour être plus précis. Marron était l'œil gauche, bleu était l'autre.
— Hormis tout ce que je viens de vous dire, je ne me souviens de rien. Jusqu'à ce que je me réveille le matin, tout seul dans cette chambre, avec des migraines intenses. Je me souvenais de rien. Mon téléphone était curieusement éteint. En le rallumant, j'ai su par la note vocale d'un ami qu'Alicia venait d'être assassinée.
En l'observant attentivement, Zaïre vit combien Hugo retenait ses larmes, combien raconter ce souvenir douloureux lui faisait mal.
— J'ai… j'ai d'abord cru que c'était une mauvaise blague de sa part. J'espérais avoir mal entendu. J'aurais tant aimé que tout ceci ne soit que le fruit de mon imagination. Jusqu'à ce que j'entende la suite du message – j'étais le principal suspect. Je suis un ancien flic et j'ai encore du flair. Compte tenu de mes antécédents avec la police, vu mon passé mitigé avec elle, j'ai vite compris que personne ne croirait en mon innocence.
— Si ce que vous dites est vrai, si vous pensiez vraiment être innocent, alors pourquoi n'avez-vous pas contacté la police ? Pourquoi avez-vous préféré fuir, risquant d'être encore plus suspect ? s'enquit John.
— C'est simple, je savais que personne ne me croirait innocent. Et j'avais visiblement raison. Alors je suis vite rentré dans ma planque. J'y ai récupéré tout ce que je possédais et j'ai pris la route en direction de Matadi. J'espérais ainsi que le temps vous permettrait de retrouver le véritable meurtrier. Et maintenant que j'apprends que l'arme du crime et la carte d'identité d'Alicia ont été retrouvées dans ma voiture, je comprends que quelqu'un m'a piégé et vous, messieurs, vous êtes en train de tomber dans le panneau.
Tel un magicien, Hugo venait là d'abattre sa dernière carte, la seule qui lui restait – une bonne vieille théorie du complot.
Suite à cette révélation intrigante, le silence venait à nouveau de s'immiscer dans la pièce.
Hugo, désespéré, profita de ce moment pour plonger son regard dans ceux de Zola et Lokwa, y recherchant la moindre particule d'espoir. Plus intransigeant, John Lokwa paraissait toujours aussi convaincu par sa culpabilité.
Plus pensif, Zaïre semblait s'interroger sur l'infime possibilité que tout ceci ne soit qu'une pure machination. Et Hugo ne demandait que ça : un fou dans cette affaires des fous. Un flic suffisamment dingue pour le croire.
En vrai, dès le départ, Zaïre était assez sceptique sur la culpabilité d'Hugo. Il n'y croyait pas. Il n'y avait jamais vraiment cru.
Toutes les pistes menaient à Hugo, certes.
Mais la logique, elle, pendait vers une main noire, parfaitement dissimulée dans la pénombre de la nuit. Si le témoignage d'Hugo était vrai, elle avait parfaitement su manipuler les événements.
Elle avait réussi à tirer discrètement les ficelles afin de le piéger. Sans laisser la moindre empreinte derrière elle. Sans la moindre preuve.
Mais qui cela pouvait bien être ? Quoi qu'il en soit, celui-ci devait avoir une intelligence suffisamment affûtée, un esprit assez tordu et un bras suffisamment long pour élaborer un plan aussi machiavélique.
Et c'est ainsi que le nouveau compagnon d'Alicia, un homme au portefeuille visiblement garni, devint soudain une piste plus que sérieuse dans l'esprit du lieutenant Zola.
Le hic, il n'avait aucune idée de qui cela pouvait bien être. La bonne nouvelle, il espérait qu'Hugo, en suivant fidèlement Alicia jour et nuit, l'aurait aperçu.
Si Zaïre Zola était un peu sceptique, John Lokwa, lui, était toujours aussi convaincu de la culpabilité d'Hugo. C'est ainsi qu'il poursuivit sans gêne l'interrogatoire.
Pressé, chargé et brisé, c'était ça, sa devise. Au bout du compte, il remarqua le silence accablant de Zola qui, d'habitude, adorait mener les interrogatoires.
Ainsi, d'un léger coup de coude, il l'interrompit dans ses pensées :
— Tu es toujours avec nous, mon vieux ? chuchota-t-il.
Zola sursauta.
— Bien sûr que oui, John.
Puis, il repassa à l'action.
— Dites-moi, monsieur Malanda, que savez-vous exactement sur le nouveau petit copain d'Alicia ?
— Euh…
— Laissez-moi reformuler, s’il vous plaît. Puisque vous aviez décidé de la suivre comme son ombre, je suis persuadé qu'un beau jour, en la suivant, vous avez fini par les voir ensemble. Je me trompe ?
Hugo fronça ses sourcils. Puis évita son regard.
— Non, lieutenant !
Mais Zola s'aperçut de ce détail :
— Mauvaise idée, mon vieux. C'est une mauvaise idée de me mentir, surtout dans votre position actuelle. Je suis peut-être le seul à croire en votre innocence. Et j'insiste sur le mot « peut-être ».
Voilà une phrase qu'il n'espérait plus entendre. Un revirement qui laissa Lokwa perplexe.
— Mais qu'est-ce que tu fais, Zaïre ? lui murmura-t-il à l'oreille.
— Fais-moi confiance, marmonna-t-il.
Puis, il rehaussa le ton :
— Toutes nos excuses, monsieur Malanda. Qu'est-ce que je disais déjà ?
— Vous disiez croire en mon innocence !
— Tout doux mec ! Il me semble pourtant avoir entendu « peut-être », commenta Lokwa.
Hugo le fixa comme pour lui dire :
« Mais de quoi je me mêle ? » « Taisez-vous, je vous prie ! »
— Je répète ma question : que savez-vous exactement sur le nouveau petit copain d'Alicia ? Vous avez sans doute dû le voir.
Hugo aurait bien voulu lui donner une réponse positive. Détourner les suspicions vers quelqu'un d'autre. Nourrir ses propres espoirs de liberté. Mais cela lui était impossible.
— Eh bien, lieutenant ! Pour tout vous dire, lieutenant ! Je… je ne l'ai jamais vu. Mais tout ce que je peux vous dire, c'est que c'est un homme riche.
Une affirmation qui laissa Lokwa perplexe.
— Et comment pouvez-vous le savoir ? rétorqua Lokwa.
— Vous savez, lieutenant, on s'entendait très bien elle et moi quand on était ensemble. Du coup, même lorsqu'elle m'a plaqué parce que j'étais devenu trop… violent, j'ai continué à croire que ce n’était pas fini, qu'elle me reviendrait. J'étais persuadé qu'elle m'aimait toujours.
— Et c'est pour ça que vous la suiviez ?
Hugo prit un court instant de réflexion avant de répondre à cette question piège.
Le nier, c'était un risque de perdre le soutien de la seule personne qui le croyait peut-être innocent.
L'avouer était suicidaire. L'affirmer, c'était courir le risque de perdre la face, de paraître encore plus coupable. Un chef d'accusation supplémentaire.
« À situation désespérée, mesures désespérées », se réconforta-t-il.
— L'heure tourne, monsieur…
— Exact, lieutenant ! C'est exact ! Je la suivais, en effet. Et il y a environ une semaine, alors que je passais par hasard devant son lieu de travail…
— Par hasard, vous dites ? déclara Zola d'un ton sarcastique.
— Euh ! Disons que je la suivais, encore une fois.
— Et qu'avez-vous vu exactement ? s’obstina Lokwa.
— Je l'ai vu marchant seule vers l'arrêt de bus. En tout cas, c'est ce que je croyais. J'étais sur le point de m'approcher d'elle et de lui proposer de monter dans ma bagnole quand elle changea subitement de chemin, se dirigeant vers une somptueuse Rolls-Royce Phantom noire garée à quelques mètres de là. Il y avait un chauffeur qui attendait à l'extérieur et un homme à l'intérieur. Hélas, j'étais trop loin pour distinguer leurs visages.
Zaïre n'avait certes pas obtenu son identité, mais il était tout de même heureux de l'information qu'Hugo venait de leur fournir.
« Des Rolls-Royce, ça ne doit pas courir les rues ! », se dit-il.
Il était encore en train de noter ces informations dans son carnet, quand on frappa soudainement à la porte.
Tout sourire, comme s'il l'attendait, le lieutenant Lokwa se pressa d'aller ouvrir. De l'autre côté de la porte, Joyce Hutu de la police scientifique, vêtue d'une blouse blanche comme la neige.
Sans s'attarder, elle lui remit une enveloppe kaki avant de lui murmurer quelque chose à l'oreille. Puis, elle s'en alla aussi vite qu'elle était venue.
Lokwa ferma la porte. Il se retourna avec un sourire satisfait, ce genre de sourire annonciateur d'une victoire. Il tenait là le rapport de la scientifique qu'il se mit à lire de vive voix :
Rapport scientifique : analyse des preuves dans l'affaire de meurtre d'Alicia Muya.
Introduction :
Dans le cadre de l'enquête sur le meurtre d'Alicia Muya, plusieurs éléments de preuve ont été analysés pour déterminer la culpabilité d'Hugo Malanda. Ce rapport présente les résultats de l'analyse de l'ADN et des empreintes digitales retrouvées sur l'arme du crime, à savoir : un couteau de cuisine ensanglanté.
1. Analyse de l'ADN retrouvé sur le couteau de cuisine retrouvé dans la voiture d’Hugo Malanda correspond sans équivoque à celui de la victime, Alicia Muya. Cette correspondance confirme que le couteau a été utilisé comme arme du crime.
2. Analyse des empreintes sur l'arme du crime : les empreintes retrouvées sur la manche du couteau correspondent à celles d'Hugo Malanda, ce qui renforce sa culpabilité dans le meurtre.
3. Analyse des empreintes et de l'ADN retrouvés sur les deux coupes de champagne :
Sur la coupe A, les empreintes digitales ainsi que l'ADN retrouvés correspondent à ceux d'Alicia Muya. Aucune trace d'ADN n'a été détectée sur la coupe B.
En somme : l'analyse des preuves récoltées sur les lieux du crime et sur la voiture d’Hugo Malanda permet de conclure que celui-ci est le principal suspect dans le meurtre d'Alicia…
Hélas, ce rapport faisait d’Hugo le meurtrier de la pauvre Alicia, mettant ainsi fin à l'interrogatoire.
Écœuré pendant qu'on lui passait les menottes, Hugo Malanda pleurait en suppliant le lieutenant Zola, le seul qui croyait en lui, il y a encore cinq minutes :
— Je suis innocent, c'est un coup monté, répétait-il.
Mais ce dernier resta sans mot. Au vu de l'hécatombe des preuves, que pouvait-il faire d'autre ?

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