Chapitre 15

8 minutes de lecture

Cinq mètres plus loin, les deux flics observaient discrètement, sans perdre une miette de cette interview. Pendant que John écoutait les mots, Zaïre, lui, observait surtout d'autres paramètres chez Allan. Sa mimique. Sa gestuelle.


Et le moins qu'on puisse dire est qu'il remarqua certains détails qui piquèrent sa curiosité. Des détails qu'il était pressé de partager avec lui.

En le voyant approcher, Z. Zola décida d'aller à sa rencontre. Tandis qu’il emboîtait les pas, il énonça une dernière réflexion à son coéquipier :

— Au fait, John, savais-tu qu'une fourmi peut attirer l'attention d'un éléphant ? Pour cela, il lui suffit juste de savoir piquer là où ça fait mal.

Et il s'éclipsa en laissant le pauvre John abasourdi par la bizarrerie de ce raisonnement – il était sans mots.

Alors qu'il s'approchait d'Allan, Zaïre ne pouvait masquer ce rictus satisfait qu'il avait. Il était heureux que tout se soit passé comme prédit. Satisfait d'être enfin face à Allan, comme voulu.


Il était si content qu'il en oublia ses bonnes manières, engageant la conversation d'une manière peu conventionnelle :

— Quel magnifique discours vous avez fait là ! Jamais j'aurais cru voir un Simba se livrer autant en public.
— Me... merci, répondit Allan d'une voix un peu hésitante. Je vais prendre ça pour un compliment… C'en était bien un, n'est-ce pas ?
— Mais bien sûr, monsieur ! Bien sûr que c'était un compliment !
— Dans ce cas merci, déclara-t-il, plus enthousiaste.
— Vous m'avez paru si sincère lorsque vous parliez de vos sentiments pour Alicia…
— Sans doute parce que je l'étais !
— Certes, mais voilà, nous savons tous les deux que vous l'étiez beaucoup moins dans la dernière partie de votre interview.

D'un ton grincheux, Allan sursauta :

— Je vous demande pardon ? Qu'êtes-vous là en train d'insinuer ?
— Mais je n'insinue rien du tout. Je donne simplement mon point de vue. Tout à l'heure, lorsque vous parliez d'Alicia, j'ai entendu le ton de votre voix, j'ai observé votre gestuelle. Et le moins qu’on puisse dire est que c'était naturel. Vous aviez l'air, comment dire... brisé. Mais tout a changé dès lors qu'il a fallu expliquer les raisons pour lesquelles vous aviez préféré faire profil bas. Là, c'était tout de suite plus mécanique, si fluide qu’on aurait presque dit que vous aviez répété votre texte.


Entre compliments et critiques, Allan était déboussolé. Il savait pas comment réagir.

— Qu'essayez-vous de me dire, lieutenant ?
— Que je n'y ai pas cru une seconde. J'espère que vous mentirez mieux la prochaine fois.

Entre irritation et étonnement, Allan resta figé pendant un moment. Dans sa tête, une seule question tournait en boucle :

« Mais qui est ce mec ? »

Une chose était sûre, il n'appréciait pas la manière avec laquelle ce bel inconnu venait de l'aborder.

Ses insinuations, moins encore. Mais malgré cela, il ne pouvait s'empêcher d'admirer son sang-froid.

— Excusez-moi, mais il me semble qu’on n’a pas été présenté, déclara-t-il en lui tendant sa main droite. Je suis Allan.
Simba, ravi de vous connaître.
— Lieutenant Zaïre Zola.


Il venait là de serrer la main de celui qu'il considérait à ce moment-là comme le principal suspect du meurtre d'Alicia.

Dès lors qu'il l'identifia comme étant le petit copain d'Alicia, ses soupçons envers lui grandirent exponentiellement.

La veille, il avait passé toute la soirée à réviser le dossier, imaginant les raisons qui justifieraient sa discrétion après le meurtre d'Alicia.Sans succès, il n'en trouva aucune qui le discréditerait.


Installé dans la salle à manger avec sa famille, il cogitait tellement que ce succulent maboké, que Thessa avait eu tant de mal à cuisiner, avait soudain autant de goût que du riz blanc.

« Quel est cet homme qui ferait profil bas, alors que sa copine vient de se faire tuer ?
Pourquoi diable agirait-il de la sorte ? » s'interrogeait-il.

Hélas, la seule explication qui lui paraissait logique à ce moment-là était qu'Allan soit le vrai meurtrier.

« C'est le rasoir d'Ockham », conclut-il.

Et le fait qu'il ait menti sur les raisons de sa discrétion durant l'interview ne fit que confirmer ses soupçons.

Tandis qu'il lui serrait la main, un objet dur entourant l'annulaire droit d'Allan attira son attention.

À première vue, il ressemblait à un anneau, ou plutôt à une chevalière en or massif qui brillait de mille feux sous les éclats des rayons solaires.

on attention fut davantage tirée par les détails que présentait le chaton de cette belle chevalière : des feuilles de laurier semblaient occuper la périphérie.


Et là, tout au centre, il aperçut quelque chose qui ressemblait à des initiales. Pour en avoir le cœur net, il imprima volontiers une rotation interne du poignet d'Allan afin d'y voir plus clair.

Et c'est à ce moment précis qu'il aperçut ce petit détail qui lui glaça le sang : AHS.


En voilà un élément qui lui rappela aussitôt les initiales « PHS », retrouvées sur la joue de la victime, quelques semaines plus tôt.

Sans perdre une seconde, il l’interrogea discrètement quant à ce sujet, afin d'en savoir un peu plus :

— Mon Dieu ! Quelle magnifique chevalière vous portez là ! Je n'ai pas pu m'empêcher de l'admirer, remarqua Zola en serrant davantage la main d'Allan.

Cette interminable poignée de main devenait si gênante qu'Allan la retira brusquement.

— Me... merci !
— Mais dites-moi donc, que représentent ces feuilles que je vois là ?

Voilà maintenant plusieurs années qu'il la portait sur son doigt, sans que quiconque l'interroge sur les petits détails.

Mais quelques minutes seulement suffirent à ce lieutenant un peu trop fouineur à son goût :
— Ce… ce sont des feuilles de laurier. Elles symbolisent la gloire et la victoire, hésita-t-il.


Le lieutenant Zola fit semblant d'être étonné et creusa davantage.

— Que c'est magnifique ! Et ces lettres ?

Les sourcils froncés, Allan était un peu agacé par les questions du lieutenant, le jugeant un peu trop collant comme une sangsue – le genre de personnes à qui il valait mieux répondre rapidement afin de s'en débarrasser au plus vite.

— Il s'agit de mes initiales. Ces « AHS » que vous voyez là correspondent à Allan Harvey Simba.

Au fil de l'interrogatoire, le visage d'Allan, visiblement irrité, se serrait progressivement. Une chose que Zaïre remarqua illico.


Malgré tout, il prit le risque de lui poser une nième question, en espérant que ce serait la dernière… du moins, pour le moment :

— Pardonnez ma curiosité mal placée, monsieur Simba, je sais que je peux être très chiant…
— Et vous n'avez pas idée, pensa-t-il.
— Je sais que je vous importune avec mes questions depuis tout à l'heure, mais permettez-moi de vous en poser une dernière. Une toute dernière, si vous le voulez bien.

Allan hocha la tête :

— Très bien, merci. Puis-je savoir où vous l'avez acheté ? Elle est tellement magnifique que j'ai presque envie d'en offrir une à ma femme.
— Je regrette, lieutenant, mais c'est impossible !

Zola le regarda avec un air de chien battu. Il était sur le point d'exiger une explication de sa part, mais Allan voulait tellement en finir qu'il anticipa sa question :

— C'est impossible parce que c'est une chevalière sur mesure et il en existe que quatre dans le monde. Pour la petite histoire, il y a environ onze ans, pour fêter le renouveau de l’entreprise après une période difficile, mon père en commanda quatre. Une pour mon feu oncle Cyrus, puisse son âme reposer en paix ; deux pour mon frère et moi, et une autre pour lui-même, bien sûr !

Z. Zola voulait intervenir afin d'éclaircir un dernier détail, mais là encore, Allan anticipa :

— Et avant que vous me posiez la question : oui, les quatre sont uniques, ou plutôt, quasiment uniques. La seule différence concerne nos initiales respectives.

Le regard pensif, Zola semblait être perdu dans ses pensées – il venait d'avoir un éclair de génie.

— Ça y est, lieutenant, je crois que vous en savez suffisamment sur nos fameuses chevalières. Ceci dit, je vous prie de bien vouloir m'excuser, j'ai un témoignage à faire.

Il s'empressa de s'éloigner sans se retourner. Il monta ensuite l'estrade du tribunal aussi vite qu'il le pouvait.


Il était si content d'avoir enfin pu échapper aux griffes de cet étrange lieutenant.
Zola, quant à lui, resta planté là, à analyser la situation.

Dès le moment où Allan lui révéla les détails sur les chevalières de sa famille, il ressentit une sensation familière – celle de pièces d'un puzzle qui s'assemblent spontanément, dessinant ainsi une suite logique des événements.

À cet instant précis, il sut qui était le vrai meurtrier. Pour en avoir le cœur net, il prit son portable et fit rapidement quelques recherches sur la famille Simba.


En vrai, il ne cherchait guère à connaître la fortune de l'un ni le rang social de l'autre.

Tout ce qu'il voulait, c’était comparer les initiales retrouvées sur la joue de la victime avec celles d'un membre de la famille Simba – dont le deuxième prénom lui échappait encore.

Après quelques secondes de recherches, une voix forte et euphorique se fit entendre dans toute la cour.

— Eurêka, je te tiens !

Tout le monde se tourna vers lui, les visages pleins de rides.

Gêné par ce moment angoissant, le Zaïre Zola, qui savait pourtant gérer ses émotions, s’en voulut et n’eut d’autre choix que de s’excuser.

— Mille excuses !

Il était si content qu'il en perdit presque ses mauvaises manières. Le lieutenant
Lokwa, qui assistait de loin à la scène, s'approcha rapidement de lui afin de connaître la raison qui avait suscité autant de joie chez le si réservé lieutenant Zaïre Zola.

— Tu veux bien m'expliquer ce qui vient de se passer ?
— Je l'ai, John…
— Quoi… qu'est-ce… de quoi… ?

Puis, il prit quelques secondes afin de récupérer son souffle.

— Tu veux bien me dire de quoi tu parles ? insista Lokwa.
— Je peux enfin prouver l'innocence d'Hugo.
— Attends, tu veux dire que tu as la preuve sur toi en ce moment ? Dans ce cas, nous devons à tout prix en parler au procureur avant le début du procès…

Mais Zola atténua rapidement l'enthousiasme de son coéquipier.

— Tout doux mon vieux ! Ce que j'ai voulu dire par là est que je sais à présent qui a tué Alicia Muya, et ce n'est pas Hugo Malanda. Mais pour le prouver, il va me falloir du temps, beaucoup de temps.
— Dans ce cas, dis-moi de quelle piste il s’agit.
— C'est beaucoup trop long à expliquer, et le temps nous fait défaut en ce moment. Tout ce que je peux te dire, c'est qu'il faut gagner du temps, si jamais on veut parvenir à nos fins.
— Gagner du temps, tu dis ! Mais comment espères-tu y parvenir, puisque le procès commence dans dix minutes ?

Zola lui tapota l'épaule droite et prit une voix rassurante :

— Fais-moi confiance, mon vieux, j'ai un plan machiavélique. Mais je te préviens, ça risque de faire des vagues, conclut-il en ricanant.

Annotations

Vous aimez lire Vianney N. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0