Chapitre 17

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Dans la salle du procès, l'affaire Alicia Muya venait de prendre une tournure que nul n'avait anticipée.


De M. et Mme Muya, au juge Tshamala, en passant par l’accusation et tous les collègues de Zaïre – personne ne s'attendait à cette réponse brève, mais tellement intrigante.


Tous émirent des « oufs d'étonnement ».
Chez certains, la surprise fit rapidement place à de la curiosité. Ils étaient impatients de connaitre les raisons de ce soudain revirement.

Chez d'autres, par contre, la pilule avait encore du mal à passer. L'incompréhension occupait encore leurs esprits.


Le lieutenant Lokwa quant à lui, était également perplexe. Mais dans l'esprit de la substitute subsistait encore un brin d'espoir que la langue du lieutenant ait fourché.


Pour en avoir le cœur net, elle lui donna l'occasion de rectifier le tir.


— Je vous demande pardon, lieutenant ?
— Vous m'avez bien entendu, affirma-t-il, l'air serein. À la question de savoir s'il y a des éléments spécifiques qui indiquent clairement la culpabilité de l'accusé, je réponds non.
— Comment ça, non ! s'insurgea-t-elle. Je vous rappelle que c'est bien vous qui avez mené l'enquête de fond en comble. Comment pouvez-vous aujourd'hui changer de version !


Zola prit un court instant afin de penser à ce qu'il venait de faire. Pendant qu'il observait la douleur qui émanait des visages de M. et Mme Muya, il se souvint des mots que sa chère et tendre lui avait dits ce matin.


« Dans ce cas, fais ce que tu sais faire de mieux : enquête. »

Telle une douce musique, ces mots apportèrent réconfort et sérénité à Zola. Il se sentit plus apte à exposer sa thèse :

— Écoutez, j'ai analysé chaque détail de l'enquête, j'ai réexaminé toutes les preuves que nous avons récoltées… que nous pensions avoir récoltées, et vous savez quoi, ça ne colle pas. Comme soulevé par la défense, il n'y avait aucune trace d'éraflures, de marques ou d'éclats autour du cylindre de la serrure dans le domicile d'Alicia. Pas le moindre signe d'effraction. Ce qui veut dire qu'Alicia connaissait probablement son meurtrier et qu'elle se sentait suffisamment en sécurité pour le laisser entrer.
Sentant le vent tourner en faveur d'Hugo, la substitute objecta.


— Mais elle aurait bien pu ouvrir la porte à monsieur Malanda.
— C'est peu probable !


Irrité, la novice perdit son calme et haussa le ton.


— Mais tout ceci n'est que spéculation, lieutenant...
— Votre Honneur, la substitute essaye d'influencer le témoin...
— C'est une objection, maître ?
— Oui, votre honneur. Spéculatif !
— Accordé. La cour demande à la substitute d'éviter. Veuillez poursuivre, lieutenant.


Zaïre Zola esquissa un sourire satisfait. Vu la réaction de l'accusation, tout se déroulait comme voulu.


— Merci votre Honneur. Je disais que c'était peu probable qu'Alicia ait laissé monsieur Malanda entrer chez elle. Nous
parlons là d'une femme qui, d'après le témoignage de madame Sandra et monsieur Simba, était harcelée par l'accusé. Un homme qui la harcelait et qui, au passage, lui aurait brisé l'avant-bras. Je ne sais pas vous, mais je doute fort qu'elle lui aurait laissé entrer chez elle. Et ça m’étonnerait beaucoup qu’elle lui ait servi ensuite une coupe de champagne.


Et des murmures retentirent de la foule. À cet instant précis, elle mit de côté ses préjugés et commença enfin à se poser les bonnes questions.


Ces chuchotements, signe d'intérêt, montèrent tellement en intensité que le juge en fut agacé.


Alors, d'un coup de marteau, il rappela tout le monde à l'ordre :


« Silence dans la salle », exigea-t-il.


Tout le monde se tut, ce qui permit à l’accusation de poursuivre son interrogatoire :


— Tout ceci n'est que spéculation, répliqua-t-elle. Que faites-vous donc de toutes les preuves ? Dois-je vous rappeler que l'arme du crime a été retrouvée dans la voiture de l’accusé avec ses empreintes dessus ?


Le lieutenant Zola ricana :


— Comme vous l'avez si bien rappelé au tout début du procès, l'accusé est un ex-flic.
— Oui, et alors ?
— Ce que je veux dire par là est qu'il connait la routine. Il a suffisamment d'expérience pour savoir que garder l'arme du crime sur soi est la dernière chose à faire lorsqu'on vient de commettre un crime. À moins de… à moins d'être le dernier des idiots, bien sûr !


Des éclats de rire se firent entendre dans la salle, interrompant ainsi le lieutenant.

Une fois de plus, le juge dut user de son marteau afin d'exiger le silence. Une fois le calme regagné, le lieutenant Zola put continuer :


— Je disais donc qu’Hugo Malanda est loin d’être un idiot, en tout cas au vu de ses états de service. Voyez-vous, toutes ces questions sans réponses me poussent à croire que l'affaire est bien plus complexe que ce qui a été présenté jusque-là. Alors non, je ne crois pas en sa culpabilité, madame !


Puis, d'un regard perçant, il lança une petite pique aux avocats de la défense :


— Voyez-vous, chers Maîtres, c'est comme ça que vous auriez dû défendre votre client !


La substitute du procureur resta sans mot. De tous les pires scénarios qu'elle avait imaginés avant le début du procès, celui-ci, elle ne l'avait pas vu venir.

Dans ce contexte surprenant, ne sachant quoi répondre face à cet étonnant retournement de situation, elle sollicita auprès du juge une suspension d'audience pour « nécessité de réévaluer la stratégie ».

Une demande à laquelle le juge accéda sans hésitation. Lui également avait eu sa dose de faits étranges.


Ainsi fut levée la séance. Quant à la reprise des débats, elle fut renvoyée dans cinq jours.


Grâce aux affaires qu'il avait jadis résolues et qui, au passage, faisaient de lui un expert, le lieutenant Zaïre Zola avait très bonne réputation.

Son jugement avait tant d'importance. Par conséquent, son retournement de veste eut l'effet d'un big bang, créant le doute dans toutes les têtes.


Aussitôt la séance levée, les parents d'Alicia, les substituts du procureur ainsi que quelques confrères se ruèrent vers lui afin d'exiger des explications sur son témoignage.


Zaïre, sachant pertinemment ce qui allait suivre, les évita royalement en se noyant dans la masse. Il pourchassa Allan à qui il avait des nouvelles questions à poser.


Lokwa, lui, était abasourdi, limite tétanisé, essayant de comprendre ce qui venait de se passer. Il tentait en vain de comprendre quelle mouche avait bien pu piquer son coéquipier pour qu'il agisse de la sorte.

Et c'est alors qu'il se souvint de leur dernière conversation. Il ressentait encore la main droite de Zaïre sur son épaule :


« Fais-moi confiance, mon vieux, j'ai un plan machiavélique. Mais je te préviens, ça risque de faire des vagues. »


Et tout devint plus clair dans sa tête.


— C'est donc ainsi qu'il comptait gagner du temps ! remarqua-t-il.


Si une partie de lui était gênée que son coéquipier ait bâclé tout le travail accompli, une autre était tout de même heureuse de la tournure des événements.

L'idée d'envoyer un innocent derrière les barreaux le dégoûtait au plus haut point.

Assis sur ce banc peu confortable, un mini-rictus apparut sur son visage. Il ne pouvait s'empêcher d'apprécier le geste de son coéquipier.


Après ce témoignage inattendu de Zaïre Zola, il savait que celui-ci venait de se mettre à dos tout le bureau de police, qui, de base, ne l’appréciait pas tant que ça.

Entre temps, le lieutenant Zola poursuivait la silhouette d'Allan qui s'éloignait de plus en plus. Il n'avait pas arrêté de lui courir après depuis la salle du procès. Mais ce dernier, marchant à vive allure, semblait ne pas vouloir avoir affaire à lui.

Arrivé dans la cour, il était sur le point de le rattraper, quand surgit de nulle part une foule de journalistes qui, comme d'habitude, maîtrisaient parfaitement l'art de toujours tomber au mauvais moment.

Micro à la main, ils lui posèrent des questions en rapport avec ce qui venait de se passer. Sur son inattendu témoignage. Sur l'identité de celui qu'il suspectait désormais.


« Alors comme ça, ils sont déjà au courant ! » s'étonna-t-il.

En ignorant royalement leurs questions, il tentait de se frayer un chemin parmi tous ces journalistes qui n'arrêtaient pas de lui poser les mêmes questions, encore et encore.


Finalement, après beaucoup d'efforts, il arriva enfin à se dégager de cet enfer, mais il était déjà trop tard. Allan était déjà à bord de sa somptueuse Rolls-Royce. Avec un air de chien battu, il rejoignit Lokwa.

N'ayant plus de voiture depuis son divorce, il l'attendait gentiment pour qu'il le ramène chez lui.


Sur le chemin du retour, le silence régnait en maître. Au volant, Zola était trop énervé d'avoir manqué Allan de si peu. Tandis que Lokwa, voyant qu'il n'était visiblement pas d'humeur, hésitait à engager la conversation.


Il se contentait plutôt de lui jeter des petits regards qu'il croyait discrets, ingnorant qu'il s’était déjà fait repérer depuis longtemps :


— Tu as un truc à me dire ? exigea-t-il l'air agacé.


Mais Lokwa se tut et préféra continuer à le dévisager, ce qui l'énerva davantage :


— Tu veux bien arrêter de me regarder comme ça ! C'est très agaçant, je te signale. Si tu as quelque chose à me dire, fais-le qu'on en finisse une bonne fois pour toutes.


Cette fois-ci, Lokwa prit la parole :


— Tu es au courant que tu viens de te mettre à dos tout le bureau de police ?
— Oh ! Crois-moi, mon vieux, j'en ai bien conscience !
— Déjà que de base, personne ne veut travailler avec toi, je n'ose pas imaginer la tête que les autres feront quand ils te verront demain, rigola-t-il.
— C'est simple, John, j'en ai strictement rien à cirer de leurs réactions ! J'ai agi selon ce que me dictait ma conscience. Je fais ce qui me paraissait juste. Alors, ils peuvent toujours chialer, me menacer, m'insulter et refuser de me rendre service. Ils peuvent même comploter pour que je sois suspendu... mais jamais ils ne pourront m'empêcher de penser librement. Jamais ils ne me priveront de ma liberté de penser.
— Tu as sans doute raison, mais comment comptes-tu travailler dans des circonstances pareilles ?
— C’est assez simple, John. C'est là que tu interviens, qu’est-ce que tu crois !

Lokwa s'exclama :


— Quoi ! Comment ça ?


Le sourire aux lèvres, Zola rebondit.


— Ils peuvent toujours ne plus vouloir entendre parler de moi, ce qui est tout à fait normal. Disons que c'est le prix à payer après ce que j'ai fait, mais toi, ils t'adorent tous. Vois-tu, lorsque j'aurai besoin d'un service, il est clair que c'est bien vers toi que je me tournerai pour que tu me serves d’intermédiaire !


Puis, les deux hommes se turent durant le reste du trajet.


Pendant que son coéquipier roulait à vive allure sous une chaleur intense, Lokwa en profita pour faire un somme, créant une petite frustration chez Zola. Il aurait bien voulu en faire autant :


« Si seulement je lui avais cédé le volant », regretta-t-il.


Finalement, au bout d'un certain temps, ils arrivèrent devant le domicile de Lokwa qui était toujours endormi.

Fatigué et pressé de rentrer chez lui, Zola le réveilla un peu brutalement, en lui donnant des petites baffes successives sur la joue :
— Réveille-toi fainéant ! On est arrivé !
John se réveilla soudainement, la joue légèrement douloureuse.
— Oh, déjà ! s'écria-t-il, la voix un peu enrouée. C'était plutôt rapide, dis donc ! Sinon, merci mon vieux pour le service.
— C'est ça, descends de ma voiture !


Sans broncher, il s'exécuta. Il était sur le point d'entrer chez lui quand il se rappela d'un petit détail. En faisant marche arrière, il réengagea la discussion :

— Au fait, tu ne m'as toujours pas dit qui est le véritable assassin d'Alicia.
— Tu sais, John, ce n'est pas vraiment une urgence. Je suis exténué, on pourrait en parler demain, tu veux ?


Mais Lokwa insista :


— Non, je préfère que tu me le dises maintenant.
— D'accord, puisque t'insistes. Te rappelles-tu des traces post mortem laissées par un objet inconnu sur la joue droite d'Alicia ?
— Bien sûr que oui ! Pourquoi ?
— Eh bien, il s'avère qu'il s'agit d'une chevalière.
— Une chevalière, tu dis ! Tout bien réfléchi, cela tient la route. Avec une chevalière autour du doigt, un coup de poing aurait généré suffisamment de force pour laisser de telles marques. Mais comment tu l'as deviné ?


Zola donna des coups de gaz au moteur, comme pour lui rappeler qu'il était pressé.


— Allez, déconne pas et dis-le-moi.
Pressé d’en finir le plus rapidement possible, il lui répondit :


— Disons que je l'ai remarqué en observant la magnifique chevalière que portait Allan aujourd’hui. Elle était faite des rameaux de laurier formant un cercle en périphérie, ainsi que des initiales – AHS – au centre.
— Et que veulent dire ces initiales, exactement ?
— Allan Harvey Simba. Ça te rappelle quelque chose, n'est-ce pas ?
— Attends ! C'est quasiment les initiales retrouvées sur la joue d'Alicia !
— Exact ! À une exception près, précisa Zola. Sur la joue d’Alicia, ce sont plutôt les initiales – PHS – qui avaient été retrouvées.
— Quelle ressemblance troublante, susurra Lokwa.
— En effet, John ! Étant donné qu'il n'existe que quatre chevalières du même type, appartenant toutes aux membres de la famille Simba, et que la seule différence entre les quatre se situe au niveau des initiales – il est clair que le meurtrier est un Simba. Celui dont l'identité correspond aux initiales – PHS.


Puis soudain, il donna un coup d'accélérateur et prit la route, laissant derrière lui un Lokwa stupéfait et sans réponse.


Alors que celui-ci l’insultait déjà d’avoir déguerpi de la sorte, il freina soudainement à quelques mètres de là, et sortit sa grosse tête de la voiture, dévoilant un sourire moqueur.

Il prit une grande inspiration et meugla aussi fort qu’il le pouvait :


— Au fait, John, il s'agit de Peter Hector Simba.


Et il s'en alla chez lui, la conscience tranquille, le cœur rempli d'un sentiment du devoir accompli.

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