Tom et Rayan
Je pousse la trappe et gravis les dernières marches de l’escalier en bois. Le panorama est époustouflant. Du haut de la tour de Mirabel, les montagnes ardéchoises se dessinent au loin dans le clair-obscur de la nuit, masses sombres et immobiles. Les crêtes sont léchées par les froids rayons de la lune montante, pâle monarque esseulé, perdu dans un océan d’encre parsemé de diamants gelés.
Malgré la douceur de cette nuit de mai, un frisson me traverse. Mes yeux brûlent, mes tempes pulsent, mon cœur cogne trop fort dans ma poitrine, comme s’il cherchait déjà une issue.
Je me penche. La hauteur me saisit d’un coup, brutalement. Le vertige me vrille la tête. J’inspire avec force, à m’en faire mal aux poumons. Une dernière bouffée d’oxygène, comme le dernier repas du condamné.
Je suis à bout de forces. Cette douleur constante m’écrase, m’étouffe. La mort sera une véritable délivrance. Plus d’inquiétudes inutiles, plus de peurs, plus de larmes. Juste le silence. La fin, enfin.
À quoi bon aimer la vie si elle ne vous le rend pas ?
Un grincement trouble l’air immobile. Je me retourne. Il se tient en haut des escaliers. Lui. Cette raison supplémentaire d’en finir, cette faille jamais refermée.
— Qu’est-ce que tu fous là ?
Les mots sortent avant que je puisse les retenir, lourds de rancœur, presque agressifs.
— Tu te fous de ma gueule ? J’ai trouvé ta lettre !
Il brandit le papier, froissé, la main tremblante.
— Et alors ? Tu sais pas lire ?
Ma mâchoire se crispe, mes épaules se tendent malgré moi.
— Comme d’hab, t’es incapable de comprendre quand t’es de trop !
Je me détourne, la gorge nouée, étouffant un sanglot qui menace de m’échapper.
— Tout ce que je t’ai demandé, c’est d’attendre qu’on finisse le lycée !
Son regard est dur, mais inquiet. Il me détaille comme s’il cherchait une fissure, un signe, espérant un heureux dénouement. Un geste vers lui. Pour lui. Comme toujours.
— Bien sûr. Tout ce que le beau Rayan exige, le beau Rayan l’obtient. Rayan, l’athlète. Le tombeur de ses dames. L’hétéro.
Mon sarcasme fait mouche. Je perçois son hésitation, infime mais réelle. Peut-être réalise-t-il enfin l’absurdité de ses exigences.
— J’en suis pas capable…
Ses yeux brillent sous la lumière lunaire. Il serre les lèvres, comme pour contenir quelque chose de trop grand.
— Je… j’ai pas envie de te perdre, Tom…
— Tu crois sérieusement que ça changera quelque chose de me dire ça maintenant ? Y a que ton bonheur qui compte, ton p’tit confort dans ton rôle d’hétéro. Mais t’inquiète, t’auras aucun mal à faire plaisir aux autres !
Il soupire longuement. Ses narines se contractent.
— C’est toi qui veux te foutre en l’air et c’est moi l’égoïste ?
— Parce que t’aimer, c’était égoïste ?
Il se fige, baisse les yeux. Le silence s’étire, pesant.
— Te vouloir à mes côtés était une question vitale, pour moi. Respirer, avancer, tenir debout. Mais tu préfères te complaire dans le rôle qu’on attend de toi, comme si ça n’avait aucune conséquence. T’es incapable d’avoir des sentiments sincères, pour moi ou quelqu’un d’autre…
— Arrête. T’es bien placé pour savoir à quel point c’est compliqué. On a grandi ensemble, dans le même quartier pourri, t’as bien vu comment ça s’passe…
Il se pince l’arête du nez, souffle encore, comme épuisé d’avance.
— Ça a toujours été toi…
— Ouais. Et c’est moi qui me mangeais les coups, les insultes. Moi qui portais le poids de deux vies. Celle que j’avais décidé de vivre au grand jour, et celle que t’as toujours rejetée.
Je me retourne vers le vide. Le vent me chatouille les oreilles, s’engouffre dans mes cheveux. Je ferme les yeux. Mes larmes coulent librement, sans résistance.
— Qu’est-ce que ça aurait changé d’attendre ?
Mon murmure se dissout dans la brise, emporté par les premiers souffles tièdes de l’été qui s’installe.
Il s’approche. Ses doigts trouvent les miens, hésitants d’abord, puis plus assurés. Je voudrais le repousser, mais mon corps refuse d’obéir. D’un coup, nos souvenirs communs me submergent : rires volés, silences partagés, instants fugaces d’une vie dont les bonheurs me sont refusés depuis trop longtemps.
Je tourne la tête. Il fixe l’horizon, un léger sourire aux lèvres, fragile. Il est si beau que ça me fait mal.
— Si tu sautes, je sautes avec toi.
Sa voix est calme, mais chaque mot est un coup de poignard.
— Quoi ?
— J’ai tout dit…
Ma surprise m’arrache presque un vertige. Une larme glisse sur sa joue. Son sourire tremble, mais il est là, réel.
— Je pensais que ça me passerait… que j’arriverais à t’oublier…
Il se tourne vers moi, porte ma main contre sa joue. Sa peau est chaude. Mes doigts tremblent. Je me noie dans son regard, incapable de détourner les yeux.
— T’es le seul qui compte. Ils peuvent bien attendre ce qu’ils veulent de moi… leurs traditions, leur religion… je m’en bats les couilles.
Je veux répondre, protester, mais les mots se brisent dans ma gorge. Mon souffle se fait court, irrégulier.
— J’me suis voilé la face pendant trop longtemps.
Il avale sa salive avec difficulté. Sa voix se casse.
— J’arriverai jamais à passer à autre chose parce que… je t’aime, Tom…
Un vertige plus violent que celui du vide me traverse. Mon cœur s’emballe, cogne si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser. Mes jambes vacillent.
— Si tu pars, je pars avec toi. J’te suivrai n’importe où… aussi longtemps que mon cœur battra.
Sa détermination me transperce.
Il se penche. Nos lèvres s’effleurent à peine, comme un souffle retenu. J’ai rêvé de cet instant si souvent que mon corps est incapable de réagir. Puis il m’embrasse. Un unique baiser, tremblant.
Je le retiens, avide, comme si le lâcher signifiait disparaître. Sa chaleur se diffuse en moi, lente, incertaine, semblable à un nouveau souffle.
Une seconde chance, peut-être.
Ou simplement une raison de rester encore un peu.

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