Au revoir.

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Je passe les portes du tribunal, le froid me saisit. Il s’infiltre sous mon manteau, me mord la peau comme pour me rappeler que tout est réel. La neige tombe à gros flocons, le ciel du matin est plus sombre qu’une nuit d’hiver. J’inspire profondément, l’air brûle mes poumons, puis je souffle avec force, comme si je pouvais expulser quinze ans de vie d’un seul geste. Mes yeux se remplissent de larmes tandis qu’un sourire m’étire les lèvres, involontaire, presque déplacé.

Je suis libre. Enfin, presque…

Quinze ans de relation qui s’effacent en une heure de signature de documents. Des paraphes secs, des pages qu’on tourne trop vite. Tous nos biens communs séparés, vendus, disséqués, l’argent divisé équitablement. Une justice froide, mathématique. Mais quelle équité pour nos souvenirs ? Pour les nuits à refaire le monde, pour les promesses murmurées à voix basse ? Que fait-on du poids de ces années d’efforts vains, de ces renoncements consentis par amour ? Le sont-ils seulement, vains, quand ils ont façonné ce que je suis aujourd’hui ?

Je tire une cigarette de ma poche et l’allume en soupirant. Le briquet claque, banal, presque rassurant. Un mélange de soulagement et de tristesse m’envahit à la première bouffée. Deux émotions contradictoires qui se heurtent et me submergent avec plus de violence que je ne l’aurais imaginé. Pendant des années, j’ai attendu ce divorce comme une délivrance, sans jamais prendre le temps d’imaginer l’après. Comme si mettre fin à l’histoire suffisait, comme si le reste se ferait tout seul.

J’ai quarante-cinq ans et je dois réapprendre à vivre seul. Pas seulement dormir seul, ou manger seul, mais penser sans l’autre, décider sans compromis, exister sans témoin privilégié. Cette réalité me frappe violemment, me laisse étourdi. Cette rééducation à la vie a le goût amer des choses nécessaires mais douloureuses. Les sites de rencontre, les profils alignés comme des catalogues, les rendez-vous sans certitudes, les silences gênés, les plans cul censés prouver qu’on est encore désirable…

Ai-je seulement envie de recommencer, ou est-ce juste la peur du vide qui parle ?

Il y a bien le serveur du café et ses allusions à peine voilées, ses sourires insistants. Mais me plaît-il vraiment ? Ou est-ce que je projette sur lui tout ce que je n’ai plus : la légèreté, la nouveauté, l’illusion d’un possible sans passé ? Ne suis-je pas juste attiré par ce qu’il représente, par la facilité de nos échanges, par sa disponibilité immédiate, sans histoire commune, sans cicatrices partagées ?

Une présence me tire de mes pensées. Je tourne la tête et découvre mon ex-mari qui me regarde avec le sourire aux lèvres.

— Pardon de vous embêter, mais je devais absolument vous dire que je vous trouve très charmant.

Mes yeux s’arrondissent. J’entrouvre la bouche pour lui répondre, mais il me coupe.

— Ça vous dit de prendre un café ?

Je me fige. Même si mon cerveau enregistre correctement ses paroles, elles glissent sur moi sans trouver de sens. Je ne comprends pas où il veut en venir, ni ce que je suis censé ressentir.

— À quoi tu joues ?

Il glisse ses mains dans ses poches, soupire.

— Ces dernières années ont été… compliquées, c’est un fait. Mais malgré tout, je n’ai jamais cessé de t’aimer, et je suis persuadé que toi non plus.

Je reconnais la sincérité dans son regard, son sourire en coin, sa posture familière. Celle que je connais par cœur. J’avais oublié à quel point il est beau, ou peut-être avais-je simplement cessé de le regarder. Je baisse les yeux, serre les lèvres, comme pour retenir ce qui menace de remonter.

— Et si on recommençait ?

— Quoi ?

— Plus rien ne nous enchaîne. On peut faire ce qu’on veut.

Une larme roule sur sa joue, lente, silencieuse. Sa vulnérabilité n’a jamais été aussi palpable, presque douloureuse à regarder.

— Tu crois pas que c’est trop… facile ?

Il lève les yeux au ciel, les essuie d’un revers de main, maladroitement.

— C’est pas facile de vivre. Encore moins d’aimer. Mais tu crois pas qu’on a fait le plus dur ?

J’incline la tête, incertain. Ses mots résonnent, trouvent des échos en moi que je préférerais ignorer.

— On a traversé tant de choses ensemble, on vient même de divorcer et on est toujours là.

Il se tourne et prend mes mains dans les siennes. Elles sont chaudes, familières. Son souffle me réchauffe le visage, son parfum me chatouille les narines, déclenche une mémoire physique que je croyais endormie. Mon cœur se serre, traître.

— Je crois… qu’il est trop tard…

Son visage se décompose, l’éclat dans ses yeux décline, comme une lumière qu’on éteint trop brusquement.

— On ne serait pas là si on avait réussi à surmonter cette « mauvaise passe ».

Ses bras retombent, ses mains quittent les miennes, laissant un vide immédiat. Il souffle, longuement.

— Alors… c’est tout ?

Je soupire. Son regard m’implore, mon cœur cogne, partagé entre l’envie de céder et la certitude que reculer serait plus cruel encore.

— Si nous sommes vraiment faits l’un pour l’autre, nous nous retrouverons…

Je dépose un dernier baiser sur sa joue. Il me retient, m’embrasse sur les lèvres, un réflexe désespéré. Ses mains glissent sur mon visage. Nos larmes coulent, se mêlent, sans bruit.

Je le repousse doucement, pose mon front contre le sien.

— Au revoir…

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