Le dernier combat.
Je pénètre dans l’arène et ma gorge se sert aussitôt. La salle est bondée, grouillante. Les hurlements, la lourdeur de l’atmosphère, l’odeur, tout m’incommode. Je regrette d’avoir accepté son invitation. Incertain, je me dirige vers une place et m’assois, les yeux rivés sur le ring.
La cloche retentit. Le silence s’abat. Les combattants apparaissent.
Je reconnais son short rouge brillant, les lettres dorées qui scintillent à sa ceinture. Il monte sur le ring et la foule scande son nom, ce patronyme qui me traverse comme une douleur sourde.
Il est grandiose, parfaitement à sa place.
Je ravale ma salive avec difficulté, incapable de détourner le regard, tandis qu’une tension familière m’enserre la poitrine.
Il lève les bras, les acclamations redoublent. Je suis pris de vertiges, mais je reste immobile. Un sourire de vainqueur lui fend le visage, sa musculature ébène luit sous les spots braqués sur lui.
Il tourne sur lui-même, conquérant.
Puis il se fige, son sourire se fade, son regard de feu m’a trouvé. Je ressens sa fougue, sa force, jusque dans mes os. Les souvenirs affluent : sa chaleur, la rudesse de ses mains habiles, la douceur dissimulée sous ses muscles, ses baisers, ses yeux suspendus aux miens.
Je manque d’air. Il ne domine pas seulement le ring, et je lutte pour rester impassible.
Il baisse les bras et la tête, puis laisse son rival parader à son tour. Mais les huées qui montent ont déjà scellé son sort, condamné pour le spectacle.
La cloche retentit de nouveau et ils s’élancent l’un vers l’autre, tels deux fauves affamés. Les coups pleuvent : poings, pieds, genoux. La violence transcende l’audience qui s’égosille. Je n’entends plus rien, absorbé par sa seule présence.
L’adversaire s’écroule. Ses membres tremblent, son visage tuméfié abdique. Le champion savoure sa victoire, le sang coulant sur ses joues gonflées. La foule explose, m’écrase de sa ferveur.
Je retiens un sanglot, mais une larme s’échappe. Il la remarque. Ses yeux se plissent, sa bouche se sert. Derrière la liesse, je ne perçois chez lui qu’une profonde lassitude. Cette prison qu’il a choisie.
Brusquement, son visage se durci. Il soupire longuement. Je baisse les yeux.
Un frisson me parcourt lorsque sa voix résonne dans l’arène :
— Viens.
Sa main pointe ma direction. Le monde se tourne vers moi dans un silence pesant. Je suis incapable de bouger.
— Je t’en prie, mon amour, supplie-t-il sans détour.
Mon cœur s’emballe, mon souffle se fait court. J’ai tant espéré cet instant que je peine à comprendre ce qui m’arrive. Un bruit lointain enfle autour de moi.
La foule frappe dans ses mains, suspendue à mon choix.
Je me lève avec peine, mes jambes hésitent. Je descends vers le ring. Son regard voilé ne me quitte pas.
Il sait.
À quelques mètres, je distingue son odeur, la chaleur de sa peau. Un sourire m’échappe lorsque je glisse ma main dans la sienne. Il m’attire doucement à lui, ancrant son regard dans le mien.
— Je suis enfin libre, et c’est grâce à toi, murmure-t-il avant de m’offrir un baiser…

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