Chartreuse, Pleine Lune et Ordres de Washington
Giles, d'ordinaire si prompt à rappeler le Scooby Gang à ses devoirs, s'était lamentablement affalé dans une confortable chaise longue en teck, un léger ronflement s'échappait même de ses lèvres entrouvertes. Le déjeuner avait été un enchantement. Arwen était une hôtesse attentionnée, et très conviviale. Sa conversation était absolument passionnante, passant d'anecdotes sur la cour de Byzance à des considérations sur la musique avec une aisance déconcertante, le tout émaillé de plaisanterie. Et sa cave...
Après ses deux verres de whisky irlandais, Giles, guilleret, avait suivi avec enthousiasme les suggestions gastronomiques et œnologiques d'Arwen. L'Elfe avait affirmé, avec un clin d'œil entendu, que l'excellent saumon fumé – qui, de toute évidence, ne provenait pas du supermarché du coin mais probablement d'une lointaine rivière écossaise – devait impérativement être accompagné, non seulement de blinis tièdes et d'une crème fraîche épaisse parsemée d'aneth, mais surtout, de petites rasades de vodka polonaise Żubrówka, servie glacée.
Ensuite, un fabuleux Cornas rouge, puissant et velouté, avait magnifiquement accompagné les magrets de canard sauce Périgueux. Un Tokaj de Hongrie, liquoreux et doré comme le miel, avait suivi avec le Roquefort, avant qu'un soufflé glacé aux fruits de la passion, d'une légèreté aérienne, ne vienne clore le repas en apothéose. Et comme si cela ne suffisait pas, après le café, Arwen avait fait amener un mathusalem – une bouteille de six litres ! – de Chartreuse "Vieillissement Exceptionnellement Prolongé". Elle affirma à Giles, qui commençait à ne plus trop savoir où il en était et baignait dans une douce euphorie, que ce breuvage divin, élaboré par des moines depuis des siècles, ne pouvait avoir aucun effet indésirable sur la santé, bien au contraire.
Giles avait commis l'erreur fatale de vouloir suivre Arwen au fil des verres. Mais si l'Elfe, après ce festin digne de Valinor, était restée parfaitement imperturbable et sa conversation toujours aussi pétillante, lui, le respectable Observateur, ronflait maintenant paisiblement au soleil, assommé, malgré son entraînement de jeunesse dans les pubs enfumés d'Oxford où il avait, jadis, une solide réputation de joyeux compagnon.
Le Scooby Gang, attablé autour des restes du festin, riait de bon cœur en voyant le digne bibliothécaire momentanément hors service. Tous s'étaient montrés beaucoup plus prudents avec l'alcool, surtout après l'expérience peu glorieuse de Xander à l'apéritif.
Buffy et Willow étaient restées presque totalement sobres, se contentant de la sangria et d'eau fraîche. Cordelia et Faith, elles, avaient légèrement goûté aux différentes boissons proposées par Arwen, trempant à peine leurs lèvres dans chaque verre, ce qui avait seulement attisé leur gaieté naturelle.
- Arwen, sérieusement... comment fais-tu pour tenir aussi bien l'alcool ? Giles est un pro d'habitude, mais là, il est K.O. technique. S’interrogea Buffy
- Oh, ceci n'est rien, vraiment rien à côté de ce qu'il fallait parfois ingurgiter en compagnie des Nains lors de leurs banquets souterrains, ou même avec des Hobbits ! Leur soif et leur appétit sont inversement proportionnels à leur taille, je t'assure. Après une soirée chez les Gamgie ou les Sacquet, un mathusalem de Chartreuse paraîtrait une simple tisane. Et puis, disons que cette... capacité... m'a parfois été bien utile, surtout lorsque je travaillais avec Winston Churchill. Ses déjeuners de travail étaient souvent, toujours même... copieusement arrosés.
- Buffy jeta un coup d’œil vers son observateur et repris… Bon, pour la stratégie anti-Sauron avec Giles, je crois qu'on repassera demain matin. Avec beaucoup de café pour lui. En attendant, il y a autre chose... Il y a deux vampires particulièrement dangereux qui traînent en ville depuis quelque temps : Spike et Drusilla. Spike est... imprévisible et très puissant. Drusilla est complètement folle, mais ça la rend encore plus dangereuse. Si un mauvais coup se prépare à Sunnydale, il serait vraiment surprenant qu'ils n'en soient pas, d'une manière ou d'une autre.
- Spike... Ce nom ne m'est pas familier.
- Mais si ! Tu nous en as parlé hier… Cheveux blond platine, style punk rock, très porté sur le cuir noir et les insultes...
- Guillaume le Sanglant... ce crétin peroxydé et braillard. Oui, bien sûr. Le comparse d'Angelus et Darla et de cette pauvre folle de Drusilla. Tu as raison, Buffy. Si ce duo infernal, est dans les parages, il est fort probable qu'ils soient attirés par les remous que pourrait causer Sauron, ou qu'ils cherchent à en tirer profit. Il faut absolument leur mettre la main dessus pour les faire parler. Savoir ce qu'ils savent, ce qu'ils préparent.
- Ce ne sera pas si simple... Ce sont deux adversaires redoutables. Spike a déjà assassiné deux Tueuses dans le passé. Et les faire parler... c'est une autre paire de manches. Ils sont coriaces.
- Ne t'inquiète pas pour cela. J'ai quelques... arguments... pour délier les langues les plus récalcitrantes. J'en fais mon affaire personnelle, rétorqua Arwen avec un sourire vraiment pas du tout rassurant...
Buffy songea qu'elle n'aurait vraiment, mais alors vraiment pas, aimé avoir Arwen pour ennemie. Il y avait une puissance tranquille et parfois implacable chez l'Elfe bien plus terrifiante que la fureur brute des démons. Elle rendit grâce à Faith, que la question « Angel » ait été résolue…
Willow les rejoignit, l’air inquiet.
- Les filles... La nuit commence à tomber. Et... c'est encore une nuit de pleine lune. Oz... Oz a disparu. Il n'est plus près de l'étang. Je ne le vois nulle part.
- Il faut qu'on retrouve cet idiot de loup-garou avant qu'il ne provoque un drame dit Arwen.
*****
Donan sortit estomaqué, du bureau lambrissé du Conseiller à la Sécurité Nationale, un jeune et brillant général de l'Air Force. Alors qu'il s'apprêtait à quitter son service et montait dans sa Ford de fonction banalisée, un sergent des Marines, l'avait rattrapé au pas de course.
- Monsieur, l'Agent Spécial en Chef Johnson, vous demande immédiatement dans son bureau, Monsieur.
L'Agent Spécial en Chef Sarah Johnson, le supérieur direct de Donan, chef du détachement de protection présidentiel, était une femme d'une quarantaine d'années au physique athlétique. Diplômée de Yale, son l'élégance naturelle rappelait un peu celle de l'actrice Andie MacDowell. Elle l'accueillit avec un sourire amical.
- Salut Dan, assieds-toi. Le Conseiller à la Sécurité Nationale vient de me demander de lui désigner un homme de confiance absolue pour une mission sensible. J'ai pensé à toi. Viens, il veut te voir tout de suite.
Intrigué, Donan suivit Sarah jusqu'au bureau du Conseiller.
- Agent Donan, on m’a dit le plus grand bien de vous. J’espère que c’est vrai. Vous partez immédiatement pour la Californie. Une petite ville du nom de… il hésita un instant… Sunnydale. Là-bas, vous vous mettrez à l'entière disposition de Lady A qui s’y trouve en ce moment.
- Sunnydale... Lady A... Quelle sera ma mission sur place, Monsieur ?
- Mon vieux, pour être tout à fait honnête avec vous, je n'en ai pas la moindre idée. Comme d’habitude s’agissant de Lady A, l'ordre vient directement du Président. Tenez ceci pourra vous être utile.
Il tendit à Donan une carte plastifiée ornée du sceau présidentiel qui lui permettait de réquisitionner à peu près tout ce dont il pourrait avoir besoin, et de faire tout ce qui lui paraitrait utile, sauf peut-être de déclencher la Troisième Guerre mondiale…
Donan n’avait pas encore fini de digérer sa surprise que la porte du bureau du Conseiller s'ouvrit sur le Président en personne.
- Donan. Votre mission est simple : conformez-vous scrupuleusement, et en toutes circonstances, aux instructions de Lady Undómiel. Elle vous dira ce qu’elle jugera utile à propos de votre mission et vous lui obéirez scrupuleusement.
- A vos ordres Monsieur. Le président avait déjà disparu, laissant Donan sidéré.
Il obtint l'autorisation de repasser rapidement chez lui prendre quelques affaires et de revenir au plus vite. Il partait ce soir même de la base aérienne d'Andrews, d'où un avion banalisé l'emmènerait directement à Sunnydale.
Il repensa à Miller. Quelle coïncidence se dit-il et comment cet idiot avait-il pu se débrouiller pour rencontrer Lady A ? Qui sait, il l’avait peut-être importuné pour une broutille, un excès de vitesse ou autre… Cela lui fit soudainement repenser à une anecdote de l'école de police. Miller, alors élève en dernière année, avait grossièrement rabroué une jeune femme aux allures d'étudiante qu'il avait pris pour une nouvelle recrue un peu perdue. Il avait rapidement compris son erreur lorsque la jeune femme s'était révélée être, non seulement un professeur d'Harvard, mais aussi un capitaine de réserve du corps des Marines, venue donner une conférence sur les techniques d'interrogatoire. Miller avait frisé le renvoi et n'avait dû son salut qu'à une intervention de dernière minute d'un instructeur apitoyé et à de plates excuses.

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