Libre chienne
Prologue.
Je ne pensais pas ressentir un sentiment si puissant de libération en claquant une porte. Vous savez ce gros "clac" des portes anciennes sans poignées des immeubles parisiens. Celles qui vous narguent quand vous oubliez vos clés à l'intérieur.
Et pourtant, ce "clac" correspond parfaitement au "clap" de fin de mon histoire..
Si quelqu'un était venu me dire, que tu viendrais consciemment recroiser mon chemin, plus de dix ans après notre dernière rencontre et bien évidemment je ne l'aurais pas cru.
J'ai finalement eu ce que je voulais, il peut rester là ce sourire hautain sur mes lèvres. Mais je crois que tu savais très bien au fond de toi que cela arriverait. Quand je t'ai aperçue dans le fond de cette librairie, mon livre à la main, attendant dans la queue pour une dédicace, j'ai cru à une farce. La trentenaire blonde, aux cheveux mi-longs, les traits de ton visage identiques à ceux de mes souvenirs, cette personne là ne pouvait être qu'un sosie. Soudain, je ressentis brutalement ta présence : l'aura de ton être était si intense que j'en étais abrutie. "Tu te souviens de moi n'est-ce pas?" . Sa voix de velours résonnait indéfiniment en moi pendant que je signais le livre. Ses yeux d'un marron profond fixaient mes lèvres en attente d'une réponse.
Alors j'aurais pu dire "non", puisque le cercle vicieux auquel tu appartiens, j'avais réussi à le fermer. Mais je t'ai fait un signe de la tête. "Tu voudrais bien me voir après, ou boire un verre quand tu auras un moment?" . J'aurais pu dire non, néanmoins j'ai dit oui. En te voyant là, je savais par avance ce que tu étais venue chercher.
J'ai sans aucune difficulté pu discerner au fond de tes pupilles tes pensées les plus éphémères. Tu me scrutais et tu voyais la réussite, un peu d'argent, beaucoup de confiance mêlée à une touche d'élégance. Te trouver ici, au milieu de cette allée bordée de livres en tout genre, c'était improbable. Tu étais toujours aussi iconique. Tu aurais pu être ce genre de visage qu'on accrochait autrefois aux murs des maisons russes.
J'ai tant souffert d'avoir vénéré ton visage qu'il est vrai que la sensation d'avoir toutes les cartes en main était très plaisante.
Il y a dix ans, lorsque j'ai croisé ton regard pour la première fois, je suis à l'instant tombée amoureuse de toi. C'était alors inconcevable pour moi de regarder une autre femme avec tant de désir, d'admiration et de respect. Tu es magnifique, tu le sais, et j'ai vite compris que ceux que tu appelais "tes amis" n'étaient en réalité rien d'autre que des bouffons de commedia dell'arte, des bouffons qui, comme moi, constituaient un impressionnant harem silencieux.
Je suis persuadée qu'encore aujourd'hui tu t'entoures de ce même style de personnes car voilà, tu es une libre chienne.
Cela n'a rien d'insultant, loin de là car c'est précisément ce qui à mes yeux t'a fait surgir de la foule indivisible. Oui, tu es chienne en ce sens que tu as en toi une indéfectible envie d'aventure, de curiosité et que le monde paraîtrait presque neuf et beau en ta présence. Tu es chienne dans l’énergie que tu déploies dans tous les aspects de ton existence ; ton désespoir, ta joie, tes agacements ou tes attentes. Tu es chienne dans ton amour car ton seul amusement est de te faire aimer du plus grand nombre, sans jamais rien donner en retour. La bête humaine, en voilà un exemple si particulier.
Notre amitié, personne n'y croyait vraiment, les gens venaient à moi en me demandant si tu m'aimais. Je répondais d'un rire stupide. Tout le monde pensait que tu étais l'amoureuse. Quelle ironie. Car vois-tu j'avais l'art inutile de feindre mes attentes, je n'avais pas l'âge d'assumer tout cela et surtout nous venons du style de famille qui ne laisse pas ce genre de libertés. Les faux semblants sont pourtant stériles. Quand j'ai pris mon courage à deux mains, tu étais avec quelqu'un d'autre et tu ne voulais pas me donner ne serait-ce qu'une chance.
Je n'étais pas un homme. Je n'étais pas un homme avec une situation. La beauté, l'humour et l'intelligence que tu me prêtais ne suffisaient pas. La beauté, l'humour et l'intelligence, j'en dispose toujours mais ce qui te fascine, et ce pour quoi tu es revenue, c'est la réussite. Et je crois aussi pour savoir si tu peux encore m'atteindre.
Aujourd'hui ça ne me touche guère plus et je m'amuse de tout ceci, de toi, du claquement de porte pourtant j'en ai mis du temps à comprendre. Tu n'as jamais été cette libre chienne que j'imaginais jusqu'alors, cette âme débordante et explosive, cet esprit vif qui ne déçoit jamais.
Non en réalité, tu es simplement la chienne qui garde une belle maison de campagne, l'animal au delà de la palissade blanche qui ne fait qu'aboyer de temps à autre. Tu feins de montrer les crocs pour effrayer les quelques inconnus perdus qui passent parfois devant ta porte. Tu aimes dominer ta petite propriété, ce microcosme qui te donne l'illusion d'avoir un quelconque pouvoir. Parfois tu t'échappes, tu veux susciter l'angoisse auprès de ceux qui partagent ton quotidien -les âmes soumises qui te rendent grâce avec tant d'amour- ; cependant soyons franches, tu ne vas jamais très loin. Tu empruntes des chemins bien connus sans l'once d'un danger, tu fais juste ce petit tour pour te prouver que tu existes; mais tu finis toujours par rentrer, par revenir à ta vie fade, à ta maison bourgeoise et c'est tout ce dont tu seras à jamais capable.
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