I - Tempête tropicale

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    Six heures du matin et personne dans les rues. La bise sanglante devait dissuader les gens d'aller acheter des croissants ou une baguette. Même les joggeurs les plus aguerris n'étaient pas en train de s'échauffer.
J'étais là, en bas de ton immeuble, j'aurais pu partir immédiatement, mais non. J'étais beaucoup moins décidée qu'il y a quelques instants, lorsque j'ai claqué lourdement la porte.

Tout ce dont j'étais maintenant capable, c'était de m'asseoir sur le banc le plus proche. J’emmitouflais mon visage dans mon écharpe à grosse maille. Je sors de mon sac un étui à cigarettes. Je passe mes doigts sur les gravures du métal précieux qui dessinent un visage art déco. Je saisis fermement l'objet légué par mon aïeul. C'était agréable ce silence, il y avait presque quelque chose de fascinant à observer la vie urbaine calme.

Je prends une cigarette que j’allume aussitôt. J'admire la fumée qui s'échappe et qui danse au dessus de moi. Ma silhouette sur ce banc, la lueur de cette cigarette et la lumière au loin du réverbère; rien n'aurait été plus proche de cette réalité qu'un tableau en clair obscur.

J'étais perdue dans mes pensées, tout un tas de questions venait à moi et il était certain que les réponses ne seraient pas immédiates. Je fume, je fume sans m'arrêter. Plus fortes sont les bouffées, plus fortes me reviennent alors les images d'hier soir.


Un bar et des banalités, voilà pour le début de soirée.
Je ne sais même plus quel prétexte elle m'a donné pour m'inviter chez elle. Chez elle, enfin plutôt dans cette garçonnière au deuxième étage d'un immeuble cossu. Je la suivais dans les escaliers, la main gauche sur l'élégante rampe en bois, j'étais déjà enivrée par les effluves de son parfum.
A peine entrées dans son appartement, elle essaya de m'embrasser. J'eus un léger mouvement de recul. Je ne pouvais pas lui donner immédiatement ce qu'elle voulait.
Sans l'ombre d'une contrariété, elle déposa son trench beige sur les patères de l'étroit couloir où nous nous trouvions.

Je pénétrai alors dans son appartement, petit mais confortable. Il y avait très peu de décorations ou d'affaires personnelles. Je restai interdite dans cet environnement quelque peu déconcertant.

-Tu veux quelque chose à boire? Du vin ou un alcool plus fort?

Avant même qu'elle ait pu atteindre son globe en bois verni renfermant bouteilles et verres, je lui retins le bras, peut-être un peu fermement car son visage se crispa sobrement.

-Tu ne vas quand même pas me faire le numéro que tu sors aux amants que tu amènes ici?

Elle retira son bras, ses yeux me foudroyèrent littéralement et elle me répondit sèchement :

-Pour qui tu te prends?


Soudain une intenable colère s'empara de moi. Je poussai Charlène sur son canapé et lui saisis fortement les poignets. "Pour la seule personne qui t'aie jamais vraiment connue" lui répondis-je. Un tel débordement d'émotions n'était pas quelque chose de commun chez moi. J'étais moi-même surprise de cette intense montée de sarcasmes et d’agressivité. Lorsque ces ardeurs négatives s'échappèrent enfin au bout de quelques instants, je me sentis stupide. Je me redressai vivement et cherchai mes affaires pour pouvoir m’éclipser. J'ai dû m'accroupir pour ramasser les quelques objets qui étaient tombés de mon sac et qui s'étaient éparpillés par terre durant cette scène improbable. Je m'apprêtais à partir quand à mon tour, on me saisit le bras.

-Reste, je t'en prie, murmura-t-elle comme une enfant.


J'aurais pu dire non mais je ne le pouvais pas. Je n'avais pas besoin de présenter d'excuses. Elle le savait et elle n'en attendait pas. L'amertume et la colère elle savait au fond d'elle qu'elle y aurait  droit (non pas pour ce simulacre de séduction) parce qu'elle m'avait brisé le cœur de la pire des manières il y a des années de cela. Cette entité de regret et de haine que j'étais devenue subitement ne pouvait pas exister, il ne pouvait pas perdurer et même s'il avait le droit d'être ici, il ne pouvait demeurer aux côtés de Charlène. J'étais l'amoureuse, je l'avais toujours été et c'est la seule personne que je pouvais être.


Elle se tenait là en face de moi, dans sa robe couleur émeraude. Elle était si proche que je sentais son souffle imprégner l'air nous entourant. Dos au mur, je la scrutai en train de s'effeuiller, son vêtement tombant avec grâce à ses pieds. Elle enleva ses escarpins.
Elle, œuvre d'art, magnifique, statue antique.
J'ai cru que je serais incapable de l'approcher, incapable de la toucher. Parce que tout simplement cela me semblait irréel et inconcevable.  En quelques instants à peine, elle était à nouveau rentrée dans ma vie, je reconnaissais tout d'elle :  de sa silhouette à l'intonation de sa voix. En quelques instants à peine, j'avais retrouvé tout ce que j'avais perdu.

Finalement, je déposai un baiser sur son front, puis un autre sur sa joue et enfin un dernier sur sa bouche. C'était si profond et si fort que même les plus intenses moment de mes histoires passionnées paraissaient fades en comparaison de cet instant.  Sa bouche chaude, l'odeur de sa peau, ma main dans ses cheveux d'or et de soie, c'était parfait. J'exaltais et souffrais à la fois.
L'étrange chaleur et la vitale fraîcheur de son corps à moitié dénudé traversaient mon être de part et d'autre. Elle déboutonna lentement mon chemisier, mon envie suffocante se liquéfiait au fur et à mesure; ses baisers s'égaraient à la base de mon cou, au creux de ma poitrine et sur mon ventre.
Je la voyais me déshabiller complètement, et je la voyais ensuite à genoux, je me foutais de qui avait pu la toucher avant moi, car maintenant elle était mienne. Ma cuisse tout contre son visage et ma main posée sur sa tête, je fermais les yeux, je tressaillais quand des vagues frissonnantes m'agitaient  ; enfin la raison s'envolait, je ne pensais plus. 

Je fondais littéralement...tout ce qui comptait, tout ce que j'aimais, tout ce que j'avais toujours voulu : c'était être un jouet entre les crocs de cette chienne.

  

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