IV- Ave
Je sortis du studio agacée et contrariée. Hadrien, l'assistant au nom d'empereur coulait ses pas dans les miens sans piper mot. Nous devions déjeuner dans un bistrot non loin mais je me refusais à ingurgiter quoi que ce soit. Avec une facilité déconcertante, il désamorça toutefois mon refus. "Vous avez encore trois interviews à donner cette après-midi, il vous faut de l'énergie". J'essayais de me reprendre tant bien que mal et d'être professionnelle, car après tout ce jeune homme, lui, ne m'avait rien fait.
-Vous avez tout de même bien réagi toute à l'heure, me lança-t-il entre deux cuillères de spaghettis qu'ils dégustait méthodiquement.
-J'en doute, rétorquai-je. Mais je fais de mon mieux. Après tout, la communication, la bienséance c'est plutôt vrai métier si je ne m'abuse?
-Oui, c'est pour vous épauler si je suis là. Certes, je suis peut-être novice pour certaines choses mais j'aimerais collaborer avec vous du mieux possible, si vous le voulez bien?
Je dodelinai de la tête en signe d'acquiescement tout en triant les infâmes câpres de mon carpaccio. Il continua ensuite de me parler des différentes choses qu'il avait planifiées par la suite mais je l'écoutai seulement d'une demie-oreille. Il me glissa également une feuille avec différents commentaires pré-écrits au cas où je me laisserai déborder par les prochains journalistes. Je me foutais complètement de ces excuses clichés griffonnées au bic; néanmoins je pris le papier et le mis dans la poche de mon manteau. Je préférais m'abaisser à des paroles plates plutôt que de faire subir un nouvel affront à mon ego. Il valait quand même mieux avoir un plan B au cas où je n'arriverai pas à noyer les abrutis conservateurs dans le flux de leurs paroles inintelligibles.
Mon esprit partait maintenant dans d'autres rêveries. En effet, j'avais à peine pris le temps de scruter Hadrien depuis son arrivée. D'après les vagues souvenirs de bustes en marbre que j'avais vus du dirigeant romain, il s'avérait que mon assistant portrait bien son prénom. Malgré des traits encore juvéniles, il portait une belle barbe châtain, aussi rebelle que ses cheveux. Toute sa pilosité virevoltait avec irrévérence.
Mais c'était bien là sa seule folie. Ses manières d'agiter les mains, sa façon de parler, le choix de son costume : tout révélait l'ambition d'un petit empereur. Il était beau, les épaules bien dessinées et son timide charisme qui ne demandait qu'à rugir. Je me perdais dans des considérations esthétiques et psychologiques sur le nouvel être qui intégrait mon microcosme.
Soudain, il se leva, je repris mes esprits. Il me posa sa main sur mon épaule et me dit "Vous verrez cette après-midi passera en un instant. Et demain, vous aurez une séance de dédicace dans une librairie que vous appréciez."
Je lui souris rapidement. C'est vrai que j'aimais rencontrer mes lecteurs. Je m'inventais toutes sortes de choses à leur sujet et j'adorais me gargariser de leur compliments. Toutefois, les fêtes de fin d'années arrivaient à grands pas. On aurait pu m'injecter une dose de bonheur pur, me gaver de mets délicats, me plonger dans une piscine de champagne, cela n'aurait pas le pouvoir d'effacer ma déprime et mon désamour pour cette période du calendrier.
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