V- Incubation
Je jetais un dernier coup d’œil à mon reflet avant de partir. Mes cheveux longs et châtains avaient un beau volume, je n'avais pratiquement pas de cernes et j'étais bien habillée.
Le top départ pouvait donc être donné. Tout au long du trajet en métro, l'excitation de commencer mes études supérieures me tenaillait sans discontinuer. Enfin, je disais adieu à l'académisme des collèges et lycées, bonjour la liberté des sciences humaines !
Je sortis de la station et marchai avec une assurance toute relative jusqu'au campus. Heureusement que j'avais prévue des ballerines et un peu d'avance, car je n'étais pas sûre de trouver du premier coup l'amphithéâtre "061. B" du bâtiment Copernic.
Mais le destin était avec moi car il faisait beau et j'avais réussi à alpaguer un groupe d'étudiants en master qui m'avait très bien indiqué le chemin jusqu'à la salle en question.
Je me postai en bonne élève près des portes encore closes. Évidemment, la première personne qui parvint à me rejoindre était la petite blonde que j'avais croisé lors de ma première venue à la faculté. En vérité j'avais le nez rivé sur mon portable en train de taper un rassurant sms à ma mère, lorsque je fus interpellée par un "Tiens la pote d'amphi!"
J'étais très physionomiste et je la reconnus immédiatement.
-Tu es la première qui a réussi à me rejoindre, lançai-je.
-Mais attend ça fait plus de trente minutes que je tourne! Je suis tombée par hasard sur un vieux plan mal imprimé dans un autre bâtiment. ! C'est pire que le Labyrinthe de Pan ce campus!
-Tu m’étonnes. Mais heureusement, ici c'est moins flippant que dans ce film bizarroïde!
-Tu l'as dit, me répondit-elle amusée en me tapant sur l'épaule. Au fait, moi c'est Charlène, et toi?
-Je m'appelle Laure. Ravie de te connaître.
-Moi de même.
On continua de discuter ainsi jusqu'à l'arrivée progressive des autres étudiants et même après pendant la réunion d'accueil. Elle me glissait de temps à autre des subtilités humoristiques sur les différentes personnes qui allaient être les responsables de notre cursus cette année. On enchaîna directement avec nos premiers cours. En réalité, les professeurs énuméraient seulement la liste de livres qui nous devrions acheter à la librairie spécialisée du coin.
A la fin de la journée, Charlène et moi échangeâmes assez naturellement nos numéros de téléphone. On se promit de s'attendre à la station le lendemain matin pour que nous puissions rejoindre ensemble la classe des travaux dirigés.
D’habitude j'étais plutôt réservée quant à l'opinion que je me faisais des gens; mais là j'accordais déjà toute confiance à cette fille.
Des semaines plus tard, notre groupe s'était élargi. Nous passions dorénavant le plus clair de notre temps avec William, un sportif recalé de sport étude qui avait voulu faire plaisir à ses parents en s'inscrivant quelque part; Anita, une petite boule d'énergie avec des origines espagnoles et un esprit très aiguisé, ainsi que Richard et Sophie, amoureux depuis le lycée qui se promettaient de ne se séparer pour rien au monde.
J'enviais ces amoureux transits car leurs sentiments paraissaient tellement sincères et forts que leur affection éclaboussait toutes les personnes autour d'eux. Ils me rappelaient que moi aussi, j'avais aimé sans discontinuer Thomas pendant deux années entières. Autant dire toute une vie à nos âges. Lui pourtant avait préféré mettre fin à notre relation, peu après les résultats du baccalauréat pour "vivre sa vie".
Qu'il la vive sa vie tiens! J'étais partie de ma province et j'étais certaine qu'une multitude de choses exaltantes m'arriveraient ici...
J'appréciais réellement mes amis. Ils étaient tellement surprenants et atypiques. Alors c'est vrai, je passais plus de temps à sortir avec eux qu'à travailler mes cours. Mais je me sentais libérée, je me sentais plus vivante, plus intelligente. J'avais l'impression que le monde me mettait enfin en phase avec des personnes de mon caractère. Chacun d'entre nous avait un humour qui transcendait les autres. Peut-être qu'on peut dire qu'on était une expérience sociologique à nous tout seul, qui sait?
Une chose était certaine : on aurait pu être trois, on aurait pu être dix ou vingt inséparables, Charlène et moi étions indissociables parmi les autres. S'il fallait s'asseoir à côté de quelqu'un c'était toujours la chaise à côté de moi qu'elle occupait. S'il y avait un devoir à rendre en binôme, c'était moi qu'elle choisissait. Si pendant nos soirées, nous restions chez William ou quelqu'un d'autre pour dormir, c'était dans le canapé où j'étais qu'elle se frayait une place.
En dehors de la faculté, de nos sorties, il arrivait à Charlène de passer chez moi, complètement à l'improviste. Elle disait souvent qu'elle était dans le coin. Ma porte n'était jamais close.
Je ne cherchais pas ses marques d'affections mais je les aimais. J'avais la sensation d'avoir une importance toute particulière, sans avoir fait quoi que ce soit.
Je pensais que notre amitié était simplement plus forte que toutes celles que j'avais connues auparavant.; toutefois je ne comprenais pas la raison de cette puissante attraction.
Sans que je comprenne pourquoi, Charlène déversait sur moi les trésors de son âme, j'étais seule confidente de ses inquiétudes les plus profondes; jamais révélées sans ma présence, inquiétudes insoupçonnables pour autrui.
Nos amis se demandaient comment quelqu'un comme elle, qui ne donnait à voir que superficialité et légèreté, pouvait s'entendre aussi bien avec quelqu'un comme moi, de plutôt énigmatique, qui semblait être hantée par une multitude de pensées en permanence.
Je ne pouvais pas leur répondre, je leur disais simplement que leur opinion était trop tranchée et que chacun d'entre nous était léger à sa manière. Après tout, nous passions la majeure partie de notre premier semestre à cuver dans un bar en se racontant conneries sur conneries.
Je voulais qu'ils la voient comme je la voyais, comme une personne vive et maligne.
Ils l'aimaient évidemment. Mais ils ne lui accordaient pas le même crédit que moi. Ils avaient su voir au-delà des lignes avec elle.
Tout ceci je l'ignorais.
Car déjà, il était trop tard pour moi. Je ne voulais pas voir dans mon être ce qui demeurait là depuis le premier instant. Je ne voulais pas comprendre que je succombais à cet être aux allures de perfection. J'étais contaminée par la maladie, bien que déjà contractée par le passé, je ne reconnaissais cette fois-ci aucun des traditionnels symptômes liés à l'amour.
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