VI- Récital
Ma mère toqua à la porte, attendit une demie seconde et rentra dans ma chambre. J'étais devant la glace en train de me maquiller. Certaines de mes affaires étaient encore étendus sur le lit, je m'apprêtais à entendre une remarque à ce sujet mais il n'en fut rien.
-Il va être midi trente, tu viens déjeuner?
-Oui, j'arrive tout de suite.
Avant de repartir, elle me fixa.
-Qui y'a-t-il ? lui dis-je.
-Tu as déjà les yeux poudrés, ne rajoute pas de rouge à lèvres ou cela te donnera un air vulgaire.
Elle attendit que je repose le tube avant de regagner au rez-de-chaussée. Ses mocassins, eux, étaient moins sévères : je les entendais à peine effleurer les marches. Légèrement contrariée, j'essayais toutefois d'effacer toutes expressions négatives de mon visage.
A mon tour, je rejoignis ma famille, déjà attablée. Ma mère avait sortit le service de fêtes, mon père assurait le remplissage des coupes avec le traditionnel kir-cassis. Je m'assis à la droite de mon père, j'avais le privilège d'être l’aînée et de pouvoir consommer de l'alcool depuis deux ans.
Mon frère pourtant bientôt majeur ne pouvait prétendre qu'au jus de fruit, au même titre que ma petite sœur de 7 ans.
-Midi trente cinq passé! Allons, allons, commençons, lança le pater familias.
Vous le devinez certainement, mon père gérait tous les aspects de notre vie. Il aurait été excellent dans le commandement militaire pourtant en dehors de son service de jeunesse et ses missions de pompier volontaire, sa vocation était d'être dirigeant d'entreprise. Tout devait aller selon les règles fixées, nous étions programmés comme des machines, répondant à des instructions précises à des heures précises.
Si j'avais mis du rouge à lèvres, j'aurais commis un acte de trahison. Si, en plus, j'avais mis une jupe trop courte j'aurais été instigatrice d'une révolution.
-Doucement chéri, profitons, c'est quand même l'anniversaire de notre petite Laure... Et maintenant, nous ne la voyons plus aussi souvent qu'avant, rétorqua ma mère.
Mon père hocha la tête et commença à me questionner en long et en large à propos de la faculté, de mes amis, d'ailleurs surtout à propos de mes amis : y'avait-il un homme dans ma vie? Etais-je convoitée? C'est à peu près tout ce qui l'intéressait.
Nous déjeunâmes assez rapidement car j'écourtais chacune de mes réponses ( il m'avait déjà interrogé pendant les fêtes de Noël donc il ne risquait pas d'y avoir du nouveau!). En plus, personne n'avait le cœur à engloutir un repas copieux supplémentaire. Mes anniversaires sont toujours un ersatz de fête : c'est le lot des personnes nées en début d'année. On trinque le champagne, on mange un bout de tarte au citron, et voilà j'ai 20 ans. Le cadeau de mes parents? Un parfum délicatement choisi par ma mère; ainsi que le droit de conserver un studio dans la capitale et d'être intégralement prise en charge financièrement parlant. Ma petite sœur m'avait fait un beau dessin, je comptais bien le faire trôner sur mes murs. Mon frère m'offrait un cd d'occasion. D'un groupe que je connaissais même pas.
Pendant que mon père parlait avec son fils prodigue, j'aidais ma mère à débarrasser. Je la remerciais d'avoir préparé mon gâteau préféré, ainsi que de m'avoir laissé un peu souffler pendant les vacances. Elle souriait gentiment, comme elle l'avait fait toute sa vie. Elle était institutrice, elle savait donc comment manier douceur et gentillesse pour arriver à ses fins.
-A quelle heure est ton train déjà ?
-15h30.
-Bien, n'oublie pas de dire à ton frère de préparer son sac car il serait bien capable de partir sans affaires!
En effet, mon frère repartait avec moi sur Paris. J'avais prévu une fête ce soir avec mes amis, il s'était tout bonnement incrusté car lui aussi, voulait voir un bout de civilisation. Il se doutait bien que sous l’appellation "restaurant entre amis" se cachait "grosse beuverie en discothèque". Bien entendu, j'avais refusé en premier lieu mais le petit chéri s'était plaint à papa-maman, et grâce à ses péripéties verbales j'étais forcée de le prendre pour le week-end avant la reprise des cours...
Pour oublier ce contretemps, je préférais passer mes dernières heures ici avec ma petite sœur. On jouait assises par terre sur le tapis près de la cheminée. J'adorais ce petit être, l'incarnation idyllique de la tête blonde, souriante, joyeuse et altruiste. Elle avait le privilège d'être choyée par tout le monde, y compris et surtout par mon père. J'enviais en de rares occasions son innocence et sa place dans notre famille. Mais je l'aimais infiniment et c'était la seule personne que je regrettais réellement de ne plus voir tous les jours. J'essayais de fixer dans ma mémoire l'image de son visage lumineux.
Le reflet des flammes dansait sur ses cheveux. La chaleur du feu nous enveloppait toutes deux. Le sapin trônait non loin, mais plus pour longtemps puisque les lourdes décorations faisaient déjà pliées certaines des plus frêles branches. Dès mon départ, mon père se ferait un plaisir d'aller déposer le conifère à la déchetterie. Comme cet arbre, j'avais la forte sensation que mon utilité se limitait à figurer sur les photos familiales.
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