VII- Attirance toxique
-C'est ton mec ?
Mon petit frère fendait le silence de notre voyage avec un ton inquisiteur.
-Mais non, c'est mes potes pour ce soir, répondis-je agacée.
Je rangeais tout de même mon smartphone. En fait, c'était Charlène. Elle n'avait cessé de m'écrire toute la semaine, elle voulait venir nous accueillir à la gare toute à l'heure. J'avais décliné car je voulais emmener Grégoire voir la tour Eiffel, passer devant la pyramide du Louvre... etc. Elle était vexée. Je laissais couler cette fois-ci.
Il me scrutait comme si j'avais quelque chose à cacher. Je n'aimais pas ça. Je n'aimais pas la façon dont il s'était imposé, ce qu'il irait peut-être raconter en rentrant...C'est fou comme même les réactions de notre propre sang peuvent nous surprendre en bien ou en mal.
Après toutes nos ballades, un rapide passage par la douche du studio, nous étions enfin prêts pour rejoindre William, Anita et les autres. On s'était donnés rendez-vous dans un bar à tapas. Ils étaient tous là, tous beaux avec le sourire aux lèvres. Ils avaient même gonflés des ballons kitch à l'hélium et disposés une banderole "happy birthday" sur notre table. Charlène ne boudait plus et malgré le froid tenace, elle était vêtue d'une robe très courte et cintrée. Tout était parfait. J'étais moi-même, la présence de mon frère n'était en aucun cas dérangeante, au contraire j'avais l'impression qu'il était complètement différent. Il profitait simplement de l'occasion et ne faisait ni le lourd ni le gamin.
Vers minuit, nous nous dirigeâmes dans une boîte de nuit qui se situait à peine à quelques stations de métro. Nous sommes rentrés sans encombres alors que j'étais bien éméchée. En riant, Charlène avant de rejoindre la piste de danse me dit "Si il y a des relous, je te roule une pelle, je serai tranquille comme ça!" . Je restais plantée là, un peu gênée, je préférais la regarder au loin bouger avec Grégoire qui l'accompagnait. Le reste de nos amis et moi-même nous nous sommes cotisés pour acheter une bouteille, des shots ainsi on pouvait occuper tables basses et canapés.
Anita et moi restèrent assises à essayer de discuter dans le brouhaha. On parlait de nos vacances dans nos familles respectives, de nos projets à la rentrée etc.
Ce dont je me souviens parfaitement, c'est Charlène et Grégoire revenir vers nous en étant mort de rire et suants. Ils étaient assis en face de moi et commencèrent à boire verres sur verres. Je ne sais pas ce qu'ils se racontaient. J'essayais de ne pas me préoccuper d'eux, à mon tour, j'allais et venais pour danser.
Je me souviens simplement, qu'à un moment, ils ne riaient plus du tout. Elle avait la main allant et venant sur la cuisse de Grégoire, elle était affalée sur lui, la bouche près de son oreille essayant, je présume, de lui murmurer des mots en sucre.
Il était figé, certainement surpris, pétri par son désir et son ivresse. Je pouvais sentir jusqu'à moi la tension moite de leurs deux corps. J'étais traversée par une colère froide et immense. La fumée de cigarettes, encore autorisée à l'époque, ne brouillait pas assez cette vision dégoûtante. Je buvais ce qui restait sur la table, les yeux fuyants. Je faisais tout pour que le noeud de ma gorge parvienne à glisser avec la vodka. J'étais incapable de faire ou dire quoi que ce soit.
La libération arriva. Anita revint du bar, un gobelet d'eau à la main. D'un geste maladroit, elle le renversa intégralement sur le pantalon de mon frère. Ils arrêtèrent ce petit numéro aussi sec.
Je ne sais plus trop comment s'est déroulé le reste de la soirée. Je me souviens simplement que j'étais blue , que nous sommes rentrés à pied mon frère et moi car les métros ne circulaient plus. Je me souviens qu'il a déplié la chauffeuse, qu'il s'est endormi d'un trait et qu'il a ronflé. Moi, j'ai basculé raide morte sur mon lit sans un mot.
J'aurai dû être foudroyée par le sommeil et l'alcool qui circulait dans mon sang. La face contre l'oreiller, les larmes chaudes et silencieuses ne cessèrent de couler. Oui, certainement la fatigue.
Je me retournai et scrutai le plafond. Soudainement, je fus saisie par une émotion effroyable que je n'avais jamais ressentie jusqu'à présent. Je n'étais absolument pas fatiguée. J'avais le cœur en bandoulière, il se débattait, il palpitait face à la terrible vérité. Le désespoir qui m'accablait n'était aucunement justifié. Les larmes, l'incapacité de se maîtriser, le goût acide de ma bouche : tout ceci était dû à une seule et unique personne.
Tout ceci était dû à l'amour que je portais à un autre être.
J'étais amoureuse.
Jalouse.
Honteuse.
J'étais transpirante, ivre, le regard vide. Un mélange hybride de pleurs et de sueurs. Je me dégouttais. J'étais honteusement triste. Pourquoi faut-il que l'on soit toujours misérable et sale quand nous vivons les pires moments de notre existence?
Effectivement, ma vie venait de basculer. Mes pieds tremblants étaient au bord d'un gouffre sentimental qui venait de fendre la terre pour m'engloutir et m'emporter. J'ai arrêté d'hésiter et j'ai sauté.
Cette lutte entre la norme et mes sentiments ne faisait malheureusement que commencer. Lutte entre mon esprit et mon corps. Lutte avec ma famille. Cette lutte avec moi-même et le reste du monde.
Cette lutte pour Charlène.
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