VIII- Uranium
Six heures trente.
Ça y est, le spectacle de la vie urbaine commence. Je suis toujours sur mon banc, une troisième cigarette à la bouche. Au loin, une vieille femme vêtue d'une doudoune fluo promène son petit chien. Des camionnettes de livraisons vont et viennent, les warnings clignotent de toutes parts. Un joggeur sort de l'immeuble en face pour entamer une course.
Je suis toujours perdue dans les méandres de mes pensées, je ne sais pas ce que j'attends dans le froid sec qui attaque la moindre parcelle de peau à l'air libre.
Il faut que je quitte ce quartier, que j'oublie cette nuit, que je t'oublie.
Comment est-il possible que tu exerces une telle puissance sur mon existence? Tu obtiendras toujours ce que tu veux de moi.
Je veux te claquer, te refermer comme une lourde porte, mettre fin à cette histoire.
Je sursaute de ce banc et m'éloigne d'un pas rapide. Je réprime l'envie de te gifler, je ne peux que fuir.
Environ une demie heure plus tard, je suis chez moi.
Comme une flèche, j'ai traversé les rues, monté les escaliers, ôté mes vêtements pour m'abriter dans ma cabine de douche. L'eau ne me purifie pas, ne me bénie pas et ne me noie pas. Ce n'est qu'une vive avalanche de gouttes pour rincer ce qui peut rester d'elle, ma peau doit oublier l'odeur de miel de Charlène. Mais, ses traces d'ongles au milieu de mes omoplates ne partiront pas si vite. J'avais même l'empreinte de ses dents sur le haut de ma cuisse gauche. Ce n'est pas très profond, juste assez pour que cela me rappelle qu'elle m'a possédée.
Je souris avec une grande amertume. Il n'y a eu qu'un instant, trop court à mon goût, où elle s'est abandonnée totalement. Elle n'avait plus son regard hautain quand je basculais dans son corps. Elle me griffait les épaules pendant toutes ces longues minutes, autant par défi que par nécessité. Je collais ma joue sur son visage, je percevais son souffle plus fort et plus moite.
Toute mon âme, tout mon esprit, tout mon corps avait envahi son être; dépourvue de ses forces, elle était enfin confrontée à l'intégralité de ce que j'avais éprouvé toutes ces années, à l'intégralité de mon existence. Les miroirs de son âme étaient pétrifiés par cet infini mélange de sensations. Je n'oublierai jamais le regard qu'elle a eu pendant cette seconde; comme si, pour la première fois, elle prenait conscience de la possibilité d'un nous grandiloquent. Elle ne jouait plus, elle ne faisait plus semblant, elle vivait et de cette vie pouvait éclore quelque chose de beau.
Mais au final, c'est tout de même moi la perdante. J'ai été exposée aux radiations de sa présence, et bien que j'ai survécu une première fois, je ne sais pas si je pourrais encore surmonter une telle chose. Il serait enfantin de croire qu'une telle personne peut changer. Elle est vouée à détruire les gens qui l'aime.
Je sors les cheveux encore trempés, je prends à peine le temps de les sécher et je m'affale sur le canapé. Les yeux dans le vide, le corps hagard, je m'interroge.
Je vis dans un magnifique loft que j'ai fait aménagé comme il me plaisait. Je vis très bien de quelques mots que je couche sur le papier. Je ne sais pas si j'ai un avenir, simplement j'ai des amis, des histoires, des possibilités.
Alors quoi, qu'est-ce qui ne va pas?
De quoi ai-je besoin?
Je ne suis pas un homme : je n'ai pas envie de plus ou de mieux.
Là, tout de suite, j'aimerais juste pouvoir parler à ma petite sœur.
Avec le décalage horaire, chez elle, c'est le début de la nuit.
Là, tout de suite, j'aimerais juste pouvoir donner un bout d'existence à quelqu'un.
Tiens, prends ce morceau de vie, je te l'offre, fais en ce que tu voudras. Ce n'est pas grave si je meurs un peu plus tôt, je vais me consumer de toute façon ; autant que quelqu'un essaie de flirter avec le bonheur.
Il y a bien quelqu'un sur cette putain de terre qui saura quoi faire d'un morceau de vie en rab, non? Pourquoi, n'ai-je pas le droit de faire quelque chose de vraiment utile pour une fois?
C'est la musique électro du voisin du bas qui m'a réveillée. J'ai eu une seconde d’égarement je ne savais plus exactement où j'étais. Cela fait des siècles que je n'avais pas ressentie une telle impression.
Je me pèle avec cette serviette humide sur moi. Je repars dans la salle de bain, me blottit dans un peignoir en nid d'abeille. Je m’assois sur la chaise haute de la cuisine américaine, saisis un verre posé sur le comptoir et y verse une grande vague de gin.
Je consulte mon téléphone. Quelques mails et spams, un sms d'Hadrien pour me souhaiter à nouveau des bonnes fêtes ainsi qu'un "Je resterai disponible si vous avez un impératif, je vous contacterai en cas d'affaires urgentes" . D'affaires urgentes? C'est bon, je ne suis pas chef d'état non plus. Qu'il mange sa bûche de Noël en paix !
Je rafraîchis mes notifications sur les réseaux sociaux. Il y a des centaines de messages, je me demande, combien de remarques haineuses pour quelques compliments ?
Une vibration secoue ma main. C'est ma mère. Je vide d'un trait mon verre, juste avant de prendre l'appel.
- Bonsoir Laure, comment vas-tu?
-Bonsoir maman, très bien et toi? (Je tente d’éclaircir ma voix)
-Oui, merci. Je sais que tu as été...occupée ces derniers temps, et tu ne m'as pas dit si tu venais finalement demain?
-Pardon, je croyais avoir répondu à tes messages mais j'ai dû oublier...S'il y a une place pour moi, alors oui je viendrai. Pour le dîner ?
-Parfait! Viens pour 18h. Grégoire, Sophie et les enfants arriveront en milieu d'après-midi. A demain.
-A demain.
Merde. Je n'ai pas de cadeaux. Je n'ai pas su exploiter les qualités de mon assistant! Tant pis. Je ferai un chèque comme tous les vieux cons. L'obscurité gagne déjà le vaste espace qui m'entoure. C'est la fin de journée et j'ai dormi sans m'arrêter. Même l'air devient plus pesant et gris.
Je me ressers un verre et j'allume la télévision pour qu'elle me crache son flux d'horreur, d'informations étonnées, d'opinions tronquées. Je me cale gentiment dans ma bergère de style directoire.
Soudain, on cogne à la porte.
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