X- Noël bis
Le soleil déclinait sensiblement, j'avalais sans broncher les kilomètres qui me séparaient de la résidence familiale. J'abandonnais parfois la concentration nécessaire à la conduite pour jeter mon regard vers le ciel, immensité bleue-grise parsemée de quelques nuages menaçants, fendue entre un éclair pamplemousse et la pénombre naissante.
Je pourrais rouler aussi vite que possible, l’obscurité gagnerait le paysage en grignotant chaque arbre, chaque bande de bitume, chaque être.
Je décidai de m'arrêter dans un centre commercial pour acheter du champagne et des chocolats. Ma mère excuserait le retard mais pas l'absence de petits présents.
Je garai la voiture sur le trottoir, j'interchangeai mes baskets pour une paire de talons hauts et je m'avançai dans le chemin de graviers. J'avais toujours détesté ce bruit de grincement, j'avais l'impression d'être aussi discrète qu'un hippopotame se jetant dans un étang.
Une fois à la porte, je tapai et rentrai sans attendre. Je laissais ma petite valise dans l'entrée et déposai ensuite le champagne au frais. Le frigo renfermait une myriade de plats en tout genre. Comment pourrions-nous manger tant de nourriture? Une famille entière atteinte du syndrome de Prader Willi nous rejoignait-elle?
J'entendais déjà les petits pleurs de bébé et le fracas de ma nièce à peine âgée d'un an avant même de rejoindre le salon.
-Tiens, voilà ma belle-sœur préférée, me lança Sophie. Tu tombes bien, je crois que ton neveu te réclame!
A peine avais-eu je le temps de vouloir répondre que je me retrouvais avec le nourrisson dans les bras. Mon frère riait et me déposa une bise rapide sur la joue. Ma mère me fit seulement un hochement de tête en guise de salutation car elle essayait de peigner, en vain, les cheveux de Solange.
Sophie en profita pour aller se chercher un verre de jus de fruit. Les yeux marqués par des poches, elle aurait pu tuer pour avoir une minute à elle. Toutefois, elle était toujours naïve, toujours rieuse et j'appréciais sa présence détonnante dans notre salon terne.
Vous l'avez reconnue? C'est bien la Sophie de la faculté ! Le destin, quel farceur... Je n'aurais jamais misé une pièce sur eux...pourtant des années après la fameuse soirée en boîte de nuit, ces deux là se sont revus, et voilà maintenant quatre ans ans qu'ils sont ensemble. Le mariage au bout de deux ans de vie commune, et ensuite deux bébés à la suite : bam , rapidité, efficacité !
Nous avons discuté, nous avons réussi à prendre l'apéritif entre les allaitements, les crises de nerfs de la petite. Édouard était un bébé à croquer et Solange une magnifique enfant également. J'étais persuadée, que conscients de leurs beautés et de leurs charmes respectifs, ils se faisaient un malin plaisir à faire tourner leurs parents en bourrique ! Au détour d'une porte, je glissais à mon frère, un chèque d'un montant à trois zéros. Il pourrait ainsi déposer cet argent sur le compte épargne de ses rejetons. Il n'avait aucunement besoin de tout cela, puisqu'il était ingénieur et qu'il gagnait très bien sa vie. Il me remercia très poliment et s'empressa de me rappeler qu'il aimerait me voir plus souvent, qu'il aimerait que ses enfants passent du temps avec moi. J’acquiesçai sans renchérir.
L'avantage du temps qui passe, c'est qu'à de très rares occasions les relations s'améliorent. Avec Grégoire, les choses se sont arrangées d'elles-mêmes. Une fois la vingtaine passé, son diplôme pratiquement en poche, il est soudainement devenu moins haineux, moins insolent, moins agaçant.
-Sophie, si nous dînons dans vingt minutes cela ira pour les enfants? demanda ma mère qui était en train de s'agiter dans la cuisine.
-C'est parfait belle maman, répondit-elle.
Entre deux confidences avec Sophie, nous nous affairions à préparer la table à manger. Il y avait des codes à respecter : la disposition du chemin de table, le nombre de bougies à placer minutieusement, le bon service à installer etc..
Dorénavant, c'était ma mère qui trônait en bout de table. J'étais à sa droite. Je demeure certaine qu'elle aimait plus que tout être assise à cette place symbolique. C'est peut-être la mort de mon père qui nous a tous rapprochés en réalité. Oui, c'est cela qui a participé à la bonne transformation de mon frère et à celle de ma mère.
Elle était la matriarche maintenant, elle pouvait jouir du pouvoir qui lui avait échappé dans sa vie passée.
-Je pensais que nous pourrions peut-être passer un appel vidéo à Nathalie? proposai-je avant le premier coup de fourchette.
-Oui, c'est une excellent idée, Laure, vas y .
Je sortis la tablette et lançai le logiciel. Coup de chance ma petite sœur répondit dès la deuxième sonnerie. Elle était resplendissante. Elle nous sourit de toutes ses dents dès que la connexion fut établie.
-Oh bonjour tout le monde!
-Bonjour Nathalie!
-Comment vas-tu ma chérie? demanda ma mère
-Très bien maman, merci . Et vous? Vous vous apprêtez à dévorer un chapon ?
-Comme chaque année! rigola Grégoire
-Ahah..Faites moi voir, mon neveu et ma nièce, oh, ils sont magnifiques, j'ai hâte d'embrasser ce petit nourrisson..!
-Reviens vite de ton semestre aux États-Unis alors, lança Sophie.
-Oui! Je termine dans deux mois maintenant, que ça passe vite! Vous me manquez tous tellement ! Je vais devoir y aller malheureusement, les autres étudiants du campus organisent un déjeuner et je ne voudrais pas rater ça!
-Veinarde! Ça sera peut-être une dinde fourrée au beurre de cacahuète, m'empressai-je de dire.
Elle riait à nouveau. Elle passa sa main dans ses cheveux châtains et m'interpella avant de raccrocher.
-Au fait, Laure, dis donc tu en fais des coups d'éclats!
-Tu es au courant de ça ? demandai-je, gênée de devoir évoquer ce sujet sensible.
-Tu parles! Ça fait un petit buzz ici! La tête de la présentatrice quand tu la dragues et après quand tu arraches ta chemise ! Les américains adorent (enfin pas les puritains évidemment). Ils pensent que tu es la petite sœur française de Lyv Tyler. Excellent ! Bon allez, je te laisse, joyeux Noël, je vous aime !!!
J'avais simplement souri et dodeliné de la tête pendant sa remarque. Même si ma mère était moins rigide depuis la mort de mon père, elle n'était pas devenue une partisane du monokini pour autant. J'imaginais déjà un débat houleux mais il n'en fût rien. Grégoire s'empressa de nous raconter des anecdotes sur son petit garçon et on traversa sans encombres la zone de turbulences.
Installés près de la cheminée pour déguster un digestif, le calme était revenu. Les petits dormaient, nous n'étions plus obligés d'hausser la voix pour nous parler. D'ailleurs nous n'étions même plus contraint de parler. Il était tard, un lointain bruit de télévision mêlé au crépitement des bûches nous berçait tous. Dans quelques années, nous ne profiterions plus tout à fait de ce moment de retranchement. Il faudra simuler la venue du Père-Noël et regarder avec effroi, l'arrachage violent du papier-cadeau. Encore quelques années et je pourrais vivre ces instants précieux. Des instants que jamais cette maison n'avaient vécus car nous n'en avions pas le droit.
Je repensais à Charlène, à sa venue et à ses mots. "Mon mariage est une supercherie". Comment peut-on arriver à prononcer ce genre de paroles?
En quoi était-elle bafouée?
Elle m'avait racontée dans le bar, suite à notre rencontre dans la librairie, que cela faisait sept ans qu'elle s'était mariée. Ils étaient partis s'installer au Brésil, puis à Los Angeles et n'étaient revenus en France que depuis six mois.
Sept années, sans enfants. Je ne lui avais pas demandé la raison de cette absence. Je m'en fichais. Maintenant que je me perds dans ces égards, cela a une importance. Pourquoi n'avaient-ils pas d'enfants?
Pourquoi avait-elle parlé de supercherie?
Après tout, elle le trompait, et je parierai volontiers que lui aussi. Mais ça, ça peut être un style de vie issu d'un consentement. J'ai bien couché avec des hommes mariés. Avec des femmes mariées. Même avec le mari et la femme, séparément ou parfois simultanément. Je ne peux pas me placer en juge dans de telles situations.
Que lui avait-il fait? Quel pouvoir exerçait-il sur elle? Je jure devant Dieu que s'il l'a frappée, je vais le...
Sans que je m'en aperçoive, la main qui était posée sur le fauteuil s'est crispée, s'est fermée pour devenir un poing. Mes ongles ont marqué ma paume. Mes veines sont enflées. La seule certitude qui m'habitait était qu'indéfiniment pour Charlène, je demeurai une chose colérique, en proie aux plus graves tourments.
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