XI-Hydrocution
Six mois se sont écoulés depuis l'horrible soirée en discothèque. Six mois identiques où j'ai continué de nier ce que j'étais, ce que je ressentais. Malgré sa tentative de séduction auprès de mon frère, malgré le récit de ses aventures d'une nuit, je n'arrivais pas à lui retirer mon affection. En conséquence, parfois je lui parlais très sèchement, je m'éloignais ou je buvais tout simplement à l'excès pour qu'elle ne soit plus qu'une brume dans mon champ de vision. Jamais pendant ce laps de temps, je ne suis parvenue à me guérir.
Pour le reste, je ne me suis pas arrangée non plus. J'ai dû passer mes examens du premier semestre au rattrapage. Là, je me tiens devant le panneau d'affichage du couloir, et je comprend que je vais devoir recommencer pour ceux-là aussi. J'entends déjà le ton de mes parents, leurs déceptions et la phrase fétiche de mon père "Comme si les sciences humaines servaient à quelque chose. Voilà ce qui se passe quand on te fait confiance!"
J'avais envie de lui répondre : voilà ce qui se passe quand les sentiments foutent notre vie en l'air. Parce que ça faisait six mois que je luttais contre mon amour, amour toxique que je ne parvenais pas à combattre. C'était une épreuve douloureuse et sournoise. L'être aimé est là, chaque jour. L'être aimé te prend tout ton temps, toute ta considération, tout ton humour, toutes tes larmes et toutes tes joies. Oui, tout dépendait de son existence.
Quelle infâme soumission!
Il était prévu que j'aide mon père au mois de juillet dans son agence immobilière. Il voulait que je classe toutes les archives, que je m'occupe du courrier etc.. Il était donc contrarié par mes rattrapages qui ralentissaient son calendrier initial. Contre temps de seulement une semaine mais qui paraissait être une avalanche de drames. Peut-être que cet éloignement de Paris me permettrait de prendre un nouveau départ, qui sait?
J'ai eu mon année, pas brillamment mais je l'ai eue. Anita et Richard également dès la première session. William, évidemment non (encore fallait-il qu'il soit présent en cours), Sophie et Charlène non plus.
Je me rendais donc à la conclusion fatale qu'elle ne ferait plus partie de ma vie d'ici quelques semaines. Du moins, elle ne serait plus omniprésente. Elle ignorait encore dans quelle voie se diriger mais je savais que son père la forcerait à trouver un métier plus pratique, certainement dans le médical, comme lui. De plus, elle partait au moins pour un mois avec son géniteur en vacances à l'étranger, elle aurait tout le temps de se faire sermonner.
Avant de partir chez mes parents, nous avons fait une virée au club de natation de William, nous pouvions ainsi contrer une chaleur devenue étouffante et exceptionnelle pour un mois de juin.
Pendant cette journée dans la mare chlorée, il y a eu des dizaines de rires et des esquisses d'avenir : nous avons planifié des sorties car nous voulions continuer à nous voir tous ensemble.
Le soir venu, alors que je frottais ma peau et mes cheveux, je vis Charlène passer devant les douches communes et s'arrêter devant moi. Elle était déjà habillée et prête à partir, certainement voulait-elle me faire une dernière bise avant les vacances. Il n'en fût rien.
Elle ne me salua pas, elle ne me parla pas. Elle est restée là à m'observer. L'espace d'un instant avec la puissance du jet et la brume des gouttes, je n'étais même pas sûre que c'était elle. Mais c'était elle. Jamais depuis notre rencontre je n'avais croisé son regard de panthère. Elle me jeta dans les yeux un désir si intense qu'un frisson me traversa entièrement.
J'ai continué de passer les mains dans mes cheveux et je n'ai pas baissé mes yeux bleus. J'étais langoureuse. J'étais sexuelle. Ma cage thoracique se soulevait plus fortement, j'aurais aimé qu'elle me rejoigne, je voulais qu'elle glisse en moi des heures durant. Après ces longues secondes, elle a simplement détournée la tête et est partie.
C'est là que j'ai eu un déclic. Il devait certainement y avoir des indices évidents depuis tout ce temps mais j'étais tellement stupide que je ne voulais pas y croire. Cette complicité, cette omniprésence, il fallait bien être deux pour que ça fonctionne. Elle n'aimait pas que mes blagues, mon intelligence ou ma capacité à écouter. Elle n'était comme ça avec personne, ni de près ni de loin. Alors elle devait aussi aimer mon corps, mes yeux, mes bras.
J'ai compris et je l'ai laissée partir. Je pensais que c'était mieux ainsi parce que j'étais lâche et puis parce que la vie n'est pas un film, il n'y a pas de musique palpitante ou une voix off qui te pousse à un acte de bravoure.
Les semaines suivantes, comme prévu, je n'avais pas de nouvelles de sa part. Comme la vie était fade ici, sans elle. Les enveloppes et les boîtes en cartons semblaient même moins tristes que moi.
Ce temps stérile et cruel me permit de prendre une grande décision. Il fallait que j'exprime mes sentiments. Il fallait que ma bouche ait le courage d'aligner les bons mots, des mots précis et forts. Il était indispensable que je choisisse avec application mes paroles.
"Je t'aime" .
Que c'est compliqué! Que c'est dur! Que c'est commun! Et si je lui écrivais? Non, je n'ai plus quinze ans. Bon alors juste un papier de secours au cas ou je bafouillerai? Non. Allez. Mon père ne cesse de me dire qu'il faut prendre ce que l'on désire avoir dans la vie.
C'est cela alors, je la veux?
Les gens ne sont pas des objets, on peut pas les acheter, on ne peut pas en disposer, on ne peut pas les changer. Mais je veux la posséder. Spirituellement. Physiquement. Entièrement. Exclusivement. Je lui donne déjà tout de moi. Il est temps que je lui confère le pouvoir de décider de la suite, elle en a le droit. Volontairement ou non, la vérité est qu'elle m'a réduite en esclavage dès notre première rencontre.
Voilà, j'avais décidé que le 7 août, avant notre soirée chez Richard, je lui parlerai sincèrement et peu importe ce qui arriverait ensuite.
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