XII (1ere partie)

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-On y va?

-Oui !

Une joie immense s'empara toute entière de moi. La cause de ce soudain emportement était bien entendu, de revoir Charlène après ces semaines interminables. Elle resta sur le pas de la porte le temps que je saisisse la petite pochette cadeau destinée à Richard. Nous faisions le chemin ensemble jusqu'à chez lui.
J'avais passé la journée à choisir la meilleure tenue. L'heureuse élue était une jupe cintrée noire accompagnée d'un chemisier ocre. J'avais attaché mes cheveux à la manière d'une couronne tressée, pour que mes yeux perçants et ma bouche rehaussée de rouge illuminent mon visage. Hors de question d'être seulement de sosie de Lyv Tyler.
Pour se rendre à la station de métro, il était préférable de passer par un parc pour gagner du temps.
C'était là que j'avais décidé d'agir.


Au fur et à mesure que nous nous dirigions vers les jardins municipaux, mon myocarde se contractait plus fortement. J'essayais de canaliser son rythme par de profondes inspirations, mais rien n'y faisait. Il était temps.

-Au fait,  est-ce que tu aurais une minute j'aimerais te parler de quelque chose, lançai-je à Charlène

-Oui, heu...à vrai dire moi aussi il faut que je te dises quelque chose, rétorqua-t-elle.

-Très bien, mais laisse moi commencer s'il te plaît. Asseyons-nous.

J'essayais de me caler le mieux possible sur un banc en fonte, toutefois, je trépignais trop pour trouver la position idéale. Elle était à ma droite, je posai mon coude sur le haut de l'assise, pour me donner un air naturel et aussi pour mieux la voir.
Avant même que j'ouvre la bouche, je remarquai qu'elle avait l'air un peu absente. Je me convainquis que cela était dû à la fatigue de son voyage. Tout en tentant de canaliser mon trac, je m'imprégnais une seconde de mon environnement.
J'aimais la chaleur douce de la fin de cette journée, la chaleur reposante de ce mois d'août. Il n'y avait personne autour de nous, fait improbable la majeure partie de l'année. Le son de la petite nature  nous entourant paraissait idyllique : une légère brise animait le feuillage d'arbres dont le nom m'était inconnu, il me semblait percevoir le chant fin d'un étourneau sansonnet. La lumière orangée et le parterre des plantes en fleurs au loin faisait pétiller mon regard.
J'éclairais enfin ma voix et me lançai dans la récitation des mots que j'avais préparé.


-Ecoute Charlène, je ne sais plus si je te l'ai déjà dit mais, je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme toi auparavant. J'aimerais pouvoir dire à quel moment, j'ai changé mais j'en suis incapable. Je n'ai pas envie de tout gâcher entre nous, mais  vois-tu, j'ai compris que notre amitié, ce n'est pas ce que je souhaite...

-Je ne comprends pas? me coupa-t-elle

- ...Je suis amoureuse de toi. Et c'est moi qui ne comprend pas pourquoi ou comment, pourtant je sais maintenant que ce que l'on vit n'est pas banal, ce n'est pas de l'amitié qui nous lie. Je pense que, d'une certaine façon, tu le sais et que toi aussi tu ressens quelque chose de similaire.


C'était dit. J'aurais voulu m'échapper comme une petite souris. Il fallait toutefois, continuer à avoir la tête haute, à oser la regarder pour attendre une réaction, un signe, une réponse.
Elle regardait droit devant elle. Elle me laissait languir devant son profil. Elle mordilla sa lèvre inférieure. J'ignore combien de temps cela a duré. Une minute? Une demie-seconde?

Elle se retourna enfin, et comme un robot elle me dit :

-Laure, je...Non mais j'ai quelqu'un maintenant.

Je reçois une première salve de tirs. J'encaisse. Je rebondis.

-Attend, tu pars un mois et tu te cases? C'est quoi cette amourette de vacances? Je te parle de quelque chose de vrai là ! Explique moi, répond moi. 

-Je ne peux pas te mentir, je suis en couple. Si c'était différent peut-être que...mais c'est trop tard maintenant.


Cette fois encore, je découvrais une facette méconnue de son visage. Malgré son bronzage, elle était livide. Oui c'est ça. Elle dégageait une aura toute particulière, une aura stridente.

-Pour tout le temps que l'on a passé ensemble, sois sincère, tu me dois bien ça.
Est-ce que tu es entrain de me dire que tu ressens aussi quelque chose pour moi? Que si je t'en avais parlé avant, ça serait différent entre nous?

-Je ne sais pas...je suppose...

Je m'approchai d'elle, assez près pour discerner la crispation de ses mains ainsi qu'un médaillon trônant sur sa fourchette sternale. J'étais à bout, néanmoins dans un dernier élan, je lui chuchotais ces mots là :

-Tu te rends compte de ce qui se passe? Putain quelle ironie. Je t'en prie, c'est ridicule, on ne va pas gâcher ce qu'on est...Ok, reste avec ce gars si tu veux mais donne moi une chance. Oui, laisse moi une chance. Je suis certaine que si on se laisse cette possibilité, tu prendras conscience entièrement de...

-Être quoi, ma maîtresse? C'est ridicule voyons !

-Alors qu'est-ce que ça peut faire? Je suis certaine que si on se laisse cette possibilité, tu prendras conscience entièrement de...

-Non, arrête. Je suis en couple avec William.


Elle venait de me tirer une balle à bout portant. J'étais assaillie par une peine incommensurable, un éclair d’incompréhension me foudroyait au sommet du crâne. J'étais abasourdie, interdite. Et elle continua.

-Je ne savais même pas où nous devions partir avec mon père...Il se trouve qu'à l'aéroport, nous étions à la même porte, dans le même terminal. Sa famille et lui partaient dans le même club que nous en Croatie... J'ai passé tout ce temps là-bas, avec lui, je n'étais pas au courant de ses plans de vacances...Un drôle de hasard.

Je dodelinai la tête, les yeux dans le vide, la bouche sèche.

-Hmm, ok . Heu, bon, je viens de me rendre compte que j'avais oublié les bouteilles de mousseux pour Richard et Sophie.. pars devant, je vous rejoindrais là-bas.


Sans attendre la moindre réponse, sans jeter un dernier coup d’œil à cette femme, je partis.

Les passants croisaient un futur cadavre.
Je m'imaginais titubante, la peau trouée par un puissant fusil à pompe.
Mes pas n'étaient qu'une traînée continue de sang chaud.

J'ai cru que je ne retrouverai jamais mon studio.
Ce kilomètre était aussi long qu'un semi-marathon. Le son de la nature avait disparu.
La chaleur devenait fournaise, mes poumons se remplissaient d'une lave épaisse.

Une fois la main sur la poignée de ma porte, un tsunami de larmes me submergea.
Et je n'avais pas même pas mis de mascara waterproof...!



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