XII (2ème partie)

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En une fraction de seconde, j'étais passée d'un état euphorique à un tourment sadique. Mon amour pour Charlène me remplissait d'un éventail de sentiments, de sensations et d'impressions. J'avais découvert un arc-en-ciel d'émotions, et malgré leur complexité il m'avait rendue plus complète et plus intéressante. Mon désir, mon admiration, mon respect pour elle comblait mon être d'un bouillonnement permanent et sans limites depuis un an.

Maintenant que je m'étais mise à nue, que j'avais ouvert tout entier mon âme devant elle, je ne ressentais plus rien.


Une fois chez moi, bien sûr, j'ai pleuré. J'ai pleuré sans m'arrêter comme une misérable. J'étais une cascade de tristesse. J'avais envie de tout casser chez moi, de sortir, de tambouriner aux portes de mes voisins, de crier que je souffrais, je souffrais à en crever. Il fallait qu'on m'achève. J'avais envie d'aller dans la rue, de casser la gueule au premier passant venu.

Je n'ai rien fait de tout cela évidemment. Mais c'était ce que je ressentais au plus profond de mon intimité. J'ignore combien de temps je suis restée ainsi. Cela m'a paru être une éternité.
Comment l'horloge pouvait-elle encore tourner? Pourquoi le monde ne s'était-il pas effondré? J'aurais aimé que tout s'arrête, se fige et devienne poussière.

Une seconde après l'autre, une respiration après l'autre, la tempête s'était calmée.
Je ne ressentais plus rien désormais. J'étais vidée, exténuée. La peine nous enlace et nous laisse las. On m'avait assené le plus gros coup de massue de ma vie. Je ne parvenais toujours pas à comprendre.

Puis, j'ai eu la réaction la plus étrange qui soit. Je me suis relevée, je suis allée dans la salle de bain enlever les traînées de maquillage,  j'ai pris les bouteilles et le cadeau, et je suis repartie. Pas comme si de rien était, plutôt comme si c'était mon devoir. Le destin ainsi que ce qu'il me restait de dignité voulaient que j'aille à cette soirée. "Ce sont mes amis pas les siens". "Elle m'a eu mais elle ne les aura pas eux aussi". "J'ai le droit de vivre".

Telles étaient mes pensées sur le trajet. Sur le quai en attendant ma correspondance pour le rer, j'étais attirée par les reflets des rails. La même attirance morbide que lorsque je suis près du vide. Un homme de l'autre côté du quai me surveilla jusqu'à l'arrivée du train. Il redoutait peut-être que je saute devant la machine entrant en gare.
Même si le strapontin à côté de moi était vide, personne n'osait venir s'asseoir à cette place. Je devais dégager un malheur si intense que les inconnus avaient peur d'une contagion. Mes yeux bouffis et encore rouges auraient même fait fuir le diable en personne.

A peine avais-je franchi le seuil de la maison de Richard, qu'Anita me prit le bras et m'emmena dans la cuisine.
-Tu es au courant? C'est quoi ce cinéma?

-Hein?

-Pour William et Charlène!!! ll nous a balancé ça dès qu'il est arrivé. Je n'y crois pas.

J’acquiesçai le plus faiblement du monde. Elle continua ses confidences sur un ton un peu plus discret.

-De toute façon, elle me dégoûte elle depuis qu'elle a chauffé ton frère en boîte. J'étais trop heureuse de renverser mon verre!

Je souriais. J’étais idiote, je ne m’étais même pas rendue compte que son geste était prémédité ! Anita méritait bien toute mon amitié.

-Et puis, a priori il y a un certain temps, William aurait dit à Richard qu'il avait un béguin pour toi...

-Quoi?

-Richard vient juste de me confier ça...Évidemment si je l'avais su avant, je te l'aurais dit!

Même révélé, ce secret n'aurait eu aucune importance. William était simplement un ami. Il se la joue toujours mannequin, grand sportif, c'est ridicule de dire qu'il a pu avoir le béguin pour moi. Je suis une intello; peut-être une intello médiocre mais une intello quand même. Il est tellement fier de toutes ses conquêtes... En fait, c'est peut-être pour ça que Charlène et lui se mettent ensemble...Ils sont pareils...

 

(La voix d'Anita se fait encore plus basse)
-Et Charlène...On est tous persuadés qu'elle a des sentiments pour toi...je suis certaine qu'elle se la joue hétéro nymphomane pour ne pas penser à toi...

Je crispe un peu ma bouche, comme pour imiter un sourire. Je lui sors "Non en réalité c'est moi qui aime Charlène". Je n'ai pas voulu croiser ses yeux. J'imagine qu'elle a été surprise. Après tout, ce soir, nous n'étions plus à une révélation près. Je reprends d'un air presque décontracté :

-Où je peux poser les cadeaux?

-Moi, j’ai laissé mon paquet dans la chambre de Richard.

 

En montant les marches, j'imaginais déjà la drôle de soirée nous allions passer. Je resterais sûrement près de Sophie et Anita. Je me soûlerai certainement et passerai la nuit à dormir sur un fauteuil. Oui j'imaginais déjà l'ambiance étrange, les sourires faussés. Je pénétrais dans la chambre de Richard.

Là, William, assis sur une chaise de bureau, le shirt sur les pieds. Sa tête pend dans le vide, ses bras également. Lui qui devrait être fort et tonique ressemble plutôt à un mort. Peut-être est-il déjà ivre, peut-être est-il déjà sous l’emprise de drogue.
Là, Charlène, entièrement nue, sa robe laissée par terre à quelques centimètres de moi. Transpirante Andromaque allant et venant d'avant en arrière. Dans sa main droite, elle tient fermement une poignée de cheveux de William. Elle a les yeux rivés sur le mur en face d'elle. Accrochées là, des photographies de nous, de notre groupe d'amis, de notre année. Elle va, elle vient, elle soupire, son regard est fixe. elle s'acharne telle une diablesse; elle aimerait jouir mais son amant manque cruellement de vigueur et de présence.  Soudain elle se sent observée et se retourne vers moi.

 


"Inutile de continuer. Le cœur a lâché. Heure du décès : 21h32".

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