XIII (1ère partie)
Une seconde, une respiration, des crises de nerfs, des crises de pleurs et encore une longue et fastidieuse respiration.
Le temps a passé ainsi. Une semaine, un mois puis six.
Évidemment, au début, Charlène ne m'a pas accordée beaucoup de répit. Il y a eu des appels, des sms et des venues inopinées sur le pas de ma porte. Que j'ai laissée close. J'ai tout effacé d'elle peu à peu et je présume qu'elle aussi.
Et une année s'est écoulée. J'ai eu mon Deug, certainement grâce à l'aide de Richard et Anita. Ils ont étaient adorables. Ils ne me parlaient pas de choses futiles, ils me soutenaient sans jamais prendre un air trop grave. Ils avaient refusés de faire les messagers entre moi et notre ancienne amie. Bref, les choses auraient pu rentrer dans l'ordre.
Pourtant, c'est fréquemment lorsque l'on pense s'être sorti d'un mauvais pas que l'on déraille le plus. Je ne suis pas parvenue à éviter l'accident.
A la fin de mon cursus, j'ai tout simplement décidé d'abandonner la fac. J'ai supplié mes parents de me reprendre chez eux. Je ne parvenais plus à faire semblant, la normalité ne m'avait pas guérie. Le nénuphar n'était pas seulement dans un poumon, il englobait mon myocarde et semblait atteindre chaque tissu, chaque veine, chaque cellule.
J'avais juré à mes parents de trouver un petit boulot et de reprendre l'année suivante mes études car je ne pouvais pas encore prétendre au titre de psychologue avec seulement le deug en poche. Je leur ai aussi dit que l'on m'avait brisé le cœur. Mon réquisitoire téléphonique avait dû être excellent car ils avaient à peine grommelés. A mon arrivée sur le quai de la gare, mes cernes, mes joues creusées et ma mine défaite ont atténuées considérablement leurs réactions de mécontentement.
Voilà que je retrouvais la prison dans laquelle j'avais vécue pendant toute ma jeunesse. Bien entendu, ce n'était pas une prison en tant que telle. J'ai un toit, je suis nourrie et blanchie mais je suis bien prisonnière de cette immense maison en pierre du XIXe siècle. Nous vivons dans un quartier bourgeois, comme déjà mes grands-parents avant moi. A leurs morts, mon père nous a fait nous installer ici. Je ne sais pas ce qu'il chérit autant dans cet endroit.
Moi, je déteste tout.
Passé le lourd portail, il faut traverser un long chemin de gravier qui mène à des petits escaliers, une fois montés le palier s’offre enfin à nous. Là, encore, un terrain vaste permet la récolte d'un nombre incalculable de fruits. L'été, évidemment, ce paysage de verdure est éblouissant. Les meilleurs moments que j'ai vécus, je les ai vécus étendue dans cette herbe en train de savourer une poire fraîchement cueillie.
Mais le reste de l'année...Je me souviens surtout que le chemin de gravier semblait être interminable pour sortir et rejoindre l'arrêt du bus. Les jours de pluie, j'avais la sensation de m'enfoncer inexorablement dans la boue. Foutus cailloux.
Cette maison possède deux étages et une multitude de pièces. Dans certaines, je n'y suis rentrée qu'une ou deux fois comme dans le bureau de mon père par exemple. Il nous est encore interdit, même maintenant que nous sommes adultes. Je me rappelle avoir bravé l’interdiction une fois et d’avoir pénétré dans son antre qu’il avait laissée accidentellement ouverte. Son meuble de travail était imposant et il y avait tout un tas d’objets précieux placés dessus. J’étais particulièrement attirée par des petites fleurs prisonnières dans des boules de verres. L’une d’elles retenait toute mon attention : un cristal renfermait une pensée jaune et violette sur une tige à sept feuilles. Je n’ai que très rarement revu un objet aussi beau et fascinant. J’aurais aimé contempler le végétal séquestré pendant des heures. J’aurais aimé la saisir dans mes mains pour lui insuffler de la chaleur et la libérer, néanmoins j’étais une enfant très sage et obéissante. J’étais sortie rapidement après ma découverte, habitée par la peur de me faire prendre.
Depuis ce jour, je me suis souvent demandée si le sulfure avec la pensée était toujours sur le bureau. Mon père s’en servait-il toujours comme un vulgaire presse papier ? L’avait-il finalement glissé dans un de ses tiroirs, lassé de voir cet objet tous les jours ? Je ne sais pas. Toujours est-il que souvent ces derniers temps, j’ai repensé à cette fleur. Je m’assimile à elle, figée dans un environnement froid et immobile, d’autant plus que maintenant je demeure ici.
Pour moi, cette maison a toujours été un labyrinthe étrange où je croisais aléatoirement ma famille. L'escalier principal s'enroulait comme un serpent, mon regard se perdait vers un plafond imperceptible lorsque je devais appeler en vain mon frère pour le dîner.
J'étais une enfant relativement déconnectée de la réalité. L'argent que nous avions, j'en avais conscience car vivre ici, c'était vivre dans un luxueux passé. Les meubles style empire, les horloges de maître, les portraits de famille, la vaisselle : tout était figé dans une lointaine époque. Pourtant, je ne comprenais pas la raison de toutes ces possessions. A 8 ans, j'ai demandé à mon père "Pourquoi y'a-t-il des sdf dans la rue? Nous avons une si grande maison, nous pourrions peut-être aider certaines de ces personnes?"
J'ai effacé de ma mémoire sa réponse exacte, mais sa réaction, elle, demeure en moi intacte : il a soupiré ironiquement, a froncé ses gros sourcils et m'a renvoyé dans ma chambre.
J’ai toujours ressenti le poids de nos ancêtres sur mes épaules alors que je ne me souviens que très peu d’eux. Mes grands-parents sont morts relativement jeunes dans un accident de voiture. C'est peut-être cela qui a rendu mon père ainsi? Sans communication, l'esprit se perd en suppositions, en hypothèses rationnelles pour expliquer les murs auxquels nous sommes confrontés. Même mes études en psychologie ne m'ont pas aidées à percer ce mystère familial.
Je n'ai jamais vraiment cru que j'irais mieux en revenant vivre chez mes parents. Disons simplement que c'était la seule solution qui s'offrait à moi en cet instant présent. Il est certain que pour vraiment avoir du recul sur sa vie, on ne peut qu'appuyer sur la détente.
Sans âme, le corps n'est qu'une machine. Une machine à forniquer, une machine à déféquer, une machine biologique évanescente. J'étais, à peu de choses près, dans cet état léthargique.
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