XV ...et puis là-bas
Une des premières choses qui s'est déroulée là-bas, c'est ma rencontre avec le thérapeute responsable du service où j'ai séjourné.
Après m'avoir scrutée de haut en bas pendant environ cinq minutes, et face au mutisme dont je faisais preuve, il m'a demandé d'une voix grave :
-Vous ne vouliez pas vraiment vous tuer, n'est-ce pas?
J'ai hésité quelques instants avant de lui répondre sèchement.
-Ah bon et comment vous pouvez le savoir? Vous êtes à ma place peut-être?
-Généralement, les gens que je rencontre la première fois qui se tiennent sur cette chaise n'ont pas l'air soulagé. Vous semblez presque...heureuse d'être ici...
Il continua dans ses considérations sans attendre vraiment une réponse de ma part. Il scrutait simplement certaines de mes réactions corporelles pour savoir s'il visait juste dans ses théories.
-Vous ne vouliez pas mourir mais vous avez failli vous vider entièrement de votre sang. Vous n'avez pas fait cet acte pour susciter l'inquiétude ou l'intérêt, vous l'avez fait pour vous, peut-être pour vous prouver quelque chose? ... Certains adolescents qui passent ici ne font que s’égratigner maladroitement les poignets. Vous, votre entaille est profonde, longue, verticale et vous aviez bu. Une autre au genou ou sur l'autre bras et les secours n'auraient rien pu faire.
Vous n'avez pas fait de lettre d'adieu non plus. Non, vous ne vouliez pas mourir mais vous avez failli y rester...Bon...et bien, Bienvenue ici! Vous verrez, un nouveau départ s'ouvre à vous. Veinarde!
Rocambolesque...comme tout là-bas.
Ma chambre dans cette "maison de repos" était vraiment plus clinquante que celle dans laquelle j'ai grandi. Non vraiment. Chez moi, les murs sont d'un blanc pur, presque anxiogène, interdiction de clouter quoi que ce soit sans l'aval du pater familias.
Trop de posters d'adolescente scotchés? J'en retrouvais la moitié dans la poubelle.
Alors qu'ici dis donc, ils n'ont pas peur de la couleur. Dans chaque partie de l'établissement, on trouve des pièces tantôt jaune pivoine, bleu ciel ou encore mauve pétant. Peut-être une thérapie expérimentale pour aider les gens qui broient du noir, ahah...
Pendant quatre mois, j'ai partagé mon alcôve avec une femme d'environ trente ans, qui ne disait rien. Vraiment rien. Peut-être que le bleu turquoise coupait ses transmissions nerveuses et ses capacités de langage et de communication? Quand même, tout ce temps sans piper mot, c'est fort.
Heureusement, j'étais libre de mes mouvements dans l'enceinte du centre, je n'avais donc pas à rester cloîtrée avec la muette. Toutefois, j'évitais de sortir trop souvent de notre bâtiment car les colocataires des autres services étaient vraiment effrayants. Nous, les suicidaires, on est relativement tranquilles. Les calmants shootent les plus énergiques, les timides restent timides dans leurs coins, les dépressifs s'abrutissent en regardant les dvd disponibles. Nous sommes les plus courageux des lâches. Oui, on est des gens lambda qui avons pété un câble, mais on n'a agressé personne, on n'a fait de mal à personne d'autre que nous.
Les autres, eux, sont vraiment "déséquilibrés".
Une fois, j'ai surpris un petit homme aux épaules voûtées, la face collée contre la vitre de notre réfectoire. Il nous observait fixement chacun notre tour. J'ai baissé les yeux dès que mon regard a croisé le sien, j'ai senti au plus profond de mon être qu'il représentait un danger crédible, réel.
Je l'ai immédiatement signalé à l'infirmier. Des vigiles sont venus chercher le voyeur juste après, il n'avait même pas résisté. Même si la scène n'a duré qu'une seconde, son visage s'est imprimé dans ma mémoire et un frisson me parcoure chaque fois que je repense à son crâne dégarni, sa grande bouche bée et ses yeux noirs.
L'infirmier, quelques jours plus tard, m'a expliqué qu'un stagiaire avait oublié de fermer l'une des portes de l'aile voisine. Le centre se passerait dorénavant de ce type de personnel pendant quelque temps. Les accidents ou les fuites survenaient rapidement, les accès libres étaient une très mauvaise chose pour la sécurité de tous.
J'ai eu envie de lui demander qui était cet homme et la raison de sa présence mais j'avais préféré m'abstenir. J'étais certaine que je détesterais ce que j'entendrais à son sujet. Je me demandais combien d'autres personnes comme lui se situaient dans un rayon de moins de 100 mètres, s'ils étaient vraiment traités ou juste enfermés pour éviter les drames. Je m'interrogeais sur les électrochocs (pas ici, mais dans d'autres pays moins scrupuleux), les camisoles de force ou encore les neuroleptiques...
Une future psychologue qui a peur des comportements inhabituels... Avant ma venue là-bas et l'épisode du réfectoire, je ne m'étais jamais vraiment posée cette question concrète "Est-ce que traiter des bourgeoises en crise de la cinquantaine serait vraiment utile?" ... Non. "Est-ce qu'il faudrait se réorienter vers la médecine pour soigner les gens qui en ont particulièrement besoin?" ...Non. Je n'étais pas faite pour ça, tout compte fait...
Une autre réalité que j'avais clairement comprise est qu'il n'existait pas de structure adaptée pour les gens comme moi, et pour les gens comme eux. Je me disais que dans d'autres pays, il n'y a pas seulement des déséquilibrés qui subissent des atrocités, il y a aussi les homosexuels, les opposants...Soudainement, ma petite personne n'avait plus d'importance. Je me perdais plus sérieusement dans des réflexions profondes et globales sur la vie que nous partagions tous sur cette planète.
Pourtant, trois à quatre fois par semaine, je devais me concentrer sur ma thérapie avec le Dr Chino. Finalement, j'aimais bien cet homme. C'est vrai qu'il avait fait fort lors de notre première entrevue, néanmoins, j'avais perçu en lui quelque chose de bon et de juste. Il avait attendu mes confessions. Il les avaient comprises. Il m'avait convaincue d'une chose : il a du ciment partout pour reboucher ses failles.
En plus, il portait toujours une chemise bien taillée, sa préférence pour les tons bleus, gris et noir contrastait avec sa blouse immaculée de médecin et lui conférait une présence élégante. Ses petites lunettes rondes et sa coiffure en bataille me font encore penser au professeur Tournesol. En moins vieux quand même.
"Il me semble que vous êtes une personne sensible, préoccupée par son entourage. Je vous crois altruiste et patiente (d'ailleurs c'est bien cela qui vous a poussée à étudier l'esprit des hommes, non ?) mais vous avez subi des épreuves émotionnelles intenses qui ont fait surgir en vous des attitudes dé-raisonnées et extrêmes...Vous vous êtes fait du mal car vous aviez accumulé trop de non-dits, de peines et des considérations.
Les gens n'ont pas répondus à vos attentes -c'est fréquent malheureusement- , maintenant il vous faut compter sur vous, croire en vos capacités, rebondir et conjurer ce mauvais sort. Laure, je vais vous faire une confidence. Cela fait maintenant dix huit ans que j'exerce ce métier, et je vous l'assure, vous n'avez rien à faire ici, vous n'avez pas à vous tourmenter, vous-même en êtes consciente.
Vous savez, il y a des gens perdus. Réellement. Des êtres qui passent un point de non-retour et qui demeurent dans une sorte de force malheureuse permanente. C'est vrai, il y a des gens damnés qu'on ne peut pas sauver, dire le contraire serait d'une folle naïveté. Mais vous, vous avez quelque chose de spécial, et je suis certain que vous parviendrez à de grandes choses.
Alors jeune fille, partez d'ici, devenez qui vous voulez, aimez qui vous voulez, vivez simplement pour vous pour le moment et quand vous serez prête vous laisserez les bonnes personnes agir positivement dans votre vie."
Voilà ce qu'il m'a dit lors de notre dernière séance. Dans les périodes de faiblesse, dans les périodes de doutes, j'ai repensé à ce discours et j'en ai tiré de grands enseignements.
Vous savez, paradoxalement, j'étais très bien là-bas. Quatre mois sans ma famille c'était plus que bénéfique.
Les visites étaient contrôlées voire interdites, à mon grand bonheur. De toute façon, je ne souhaitais pas que ma petite sœur croise un type étrange dans les allées. Je n'ai que déjà trop abîmé ce petit ange... Soutenir le regard de ma mère disant "ma fille vit avec des fous" aurait été rageant. Non, non ça aurait été horrible de les avoir sur le dos, même une heure.
Oui, là-bas, ce n'était pas si mal. Cela m'a permis de prendre les plus grandes décisions de ma vie. Je m'étais décidée à devenir quelqu'un d'autre, à acquérir pouvoir et influence, pour pouvoir ensuite me consacrer à des causes justes et bénéfiques.
J'avais compris que pour le moment, je ne pourrais pas être une douce, immobile nuit bleue et fraîche qui soigne les âmes. Je ne pourrais plus faire de nouveau éclater cette nature au grand jour, car chaque fois que j'avais commis cette erreur j'avais perdu un nombre de plumes conséquent.
Pour exister, pour réussir à survivre parmi vous, je devais devenir céleste. Je voulais dorénavant être semblable au soleil brûlant et furieux d'une journée caniculaire.
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