XVI-Souriez, vous êtes filmés
En haut du verger suspendu, je grillais une cigarette au milieu des arbres fruitiers endormis. L'air était gelé mais la météo, capricieuse, n'offrirait encore aucun flocon de neige cette année.
J'écrasais mon mégot sur une vieille pierre nue lorsque je sentis une vibration dans ma poche.
Hadrien !
J'hésitais un instant. Que pouvait-il bien avoir à me dire un 27 décembre? J'avais envie de laisser mourir cet appel, néanmoins je me remémorais son esprit consciencieux et son dernier message avant les fêtes "s'il y a quelque chose d'important...". J'appuyais sur l'icône du téléphone vert.
-Oui?
-Laure? Pardonnez-moi le dérangement mais ...
-Pas d'excuses, dis-moi ce qui me vaut le plaisir de ton appel, ironisai-je.
-Alors, je ne sais plus si j'ai eu l'occasion de vous en toucher un mot mais j'ai toujours des contacts avec mes anciens de camarades de promotion, l'un d'entre eux travaille maintenant dans un journal, enfin plutôt dans les locaux d'une presse à scandales...
-Et?
-Il vient de m'appeler pour me prévenir que des photos de vous allaient paraître, répondit-il d'un ton inquiet.
-Mais en quoi c'est important? Cela fait déjà trois semaines que la presse montre mes seins à tout va. Rien de nouveau !
-Non, non rien à voir avec ça. Il faut que vous compreniez que dorénavant vous suscitez l'intérêt...en fait des paparazzis vous ont suivi. Ils ont des clichés de vous avec une jeune femme blonde dans un bar, votre main sur la sienne...
-C'est une blague ! lançai-je furieuse.
-Je crains que non...
-D'autres clichés?
-Je ne sais pas. Mon ami m'a uniquement parlé de la scène du bar. Il m'a déjà rendu un sacré service, en me prévenant de votre apparition dans le tirage de demain.
-Tu as bien fait évidemment, je te remercie.
-Nous devrions peut-être commencer la rédaction d'un communiqué, vous ne croyez pas? De plus, je devrais normalement prévenir le directeur de la communication de la maison d'édition...
-Surtout pas! Je te l'interdis et j'assure l'entière responsabilité de cette décision. Il vaut mieux que la maison n'en sache rien. Nous ferons les surpris. Écoute, Hadrien, ma vie privée ne regarde que moi. Je n'ai rien à cacher mais je veux simplement préserver l'identité de la jeune femme qui m'accompagnait ce soir-là. La maison me pourrit déjà assez la vie, je n'ai pas à justifier mes fréquentations ou à me comporter différemment pour préserver leur image à la c**.
-Oui, je comprends.
-Tu es un excellent assistant et je te remercie d'avoir pris le temps de me joindre. Je te laisse le soin de rédiger un message à poster les réseaux sociaux. D'accord?
-Faisons cela. A demain.
-A demain.
Je n'en revenais pas. Comment avais-je pu louper des gus en train de m'observer? Je me souvenais très nettement de ce moment, où, j'avais posé ma main sur celle de Charlène. En réalité, mes doigts tâtonnaient son alliance en or blanc, serti d'un insolent diamant. C'est alors que je lui avais demandé depuis combien de temps elle était mariée. C'est à cet instant, quand j'ai vu ses pupilles mornes, quand j'ai entendu sa réponse que j'ai su, que je lui succomberais à nouveau.
J'ouvrais le lien qu'Hadrien m'avait fait parvenir sur ma boîte mail.
Stupéfaite, je découvris la capture d'écran de l'article avec ce titre :
" Elle les aime blonde!! ;) "
Je me souvenais de la venue de la déesse à mon loft il y a quelques jours, et je redoutais par dessus tout qu'elle soit la victime d'un éclat de jalousie marital.
De plus, si cet homme s'avère finalement être une menace, toutes les relations intéressantes que je me suis bâtie pendant toutes ces années pourraient être détruites d'un simple geste de sa part. Je confiais donc à Hadrien le soin de m'aider à y voir plus clair. Cela ne me faisait guère plaisir de l'impliquer cette affaire mais dans ce cas de figure, je n'avais que très peu d'appuis : son réseau et sa discrétion m'étaient plus que nécessaires. Je lui envoyais un sms avec mes prérogatives.
" -Il faut que tu me trouves toutes les informations disponibles sur l'époux de Charlène S..... Il doit diriger, ou être actionnaire d'une multinationale cotée en bourse. Je ne l'imagine pas médiatique, donc, cherche bien et indique moi quelles sont ces relations, ces passe-temps, bref, toutes ces conneries. Merci"
Un instant encore, je restais dans le verger familial. Je profitais de ce dernier instant de réclusion avant de regagner la maison et de prévenir ma mère de mon départ soudain. Évidemment, je ne lui en donnerais pas la raison, c'était mieux ainsi.
Je levai la tête vers le ciel gris, l'obscurité poserait bientôt son linceul sur cette nature maîtrisée. En cette seconde si calme et si loin de tout, je scrutai l'immensité cosmique tout en songeant à mon père décédé.
Tout en marmonnant des considérations à mon sujet, il devait certainement déplorer aussi le travail du jardinier qui avait taillé les rameaux à la hâte et sans réelle maîtrise.
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