XVII- Médousa

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    Une multitude de pensées m'assaillirent pendant mon retour en voiture sur Paris. Elles étaient encore présentes lorsque je pris le métro jusqu'à l'appartement où j'espérais trouver Charlène.
J'avais hésité, pendant ces deux heures et trente, sur la justesse de ma venue. Elle était en droit d'être prévenue, en droit de réfléchir à qu'elle voulait dire ou faire à la suite de cet événement inattendu.
Mais, je n'avais pas prévue de la revoir. En fait, malgré sa venue chez moi il y a quelques jours, j'avais commencé à envisager le fait que ça n'avait été qu'une simple aventure. Je n'avais pas son numéro, je n'avais pas de grandes réponses à son sujet, j'avais simplement l'adresse de cette garçonnière et aucunes certitudes quant à son éventuelle présence. Au moins j'aurais le mérite d'avoir essayé.

Les époux devaient être dans une quelconque résidence, savourant champagne et toasts, critiquant les émissions politiques que l'on diffuse sur les chaînes de télévision bcbg.

La raison et la morale triomphent finalement sur mes appréhensions, j'ai dû mal à contrôler les tremblements de la main qui sonne à l'interphone de l'imposant immeuble. J'appuie sans discontinuer sur la lourde touche  "S....." , son nom de jeune fille.

Je peux encore m'en aller. C'est certain il n'y aura personne.


Une seconde s'écoule, longue et difficile, puis l'appareil crache un lointain "Oui ?"

-Est-ce que tu es libre pour parler, seule à seule, quelques minutes, c'est important, lançai-je d'une voix décidée.

Pas de réponses, seule la porte se met à crier : l'accès est libre.
Je monte les escaliers timidement, je ne retrouve aucunement l'empressement que j'ai connu quelques jours plus tôt. Sa porte est déjà entrouverte, personne ne m'attend sur le seuil : j'imagine que c'est une forme de dédain  "c'est seulement car tu as dit que c'est important que j'accepte de te voir".
En réalité, ce n'était pas du dédain. A peine avais-je pénétrée dans le salon que je vis son corps élancé à peine recouvert d'un peignoir de satin d'inspiration japonaise. Elle était posée là, divinement sur son canapé de cuir ocre, un verre de vin rouge à la main. Même les icônes les plus envoûtantes du cinéma n'auraient pu mieux incarner la femme dans toute sa splendeur. 

Malgré moi, je déglutis bruyamment et je commence immédiatement à parler comme si de rien n'était. Je redoute de croiser les yeux de la Gorgone, de me pétrifier de désir jusqu'à en perdre la raison.

-Je suis désolée de te déranger si tardivement... Si j'avais su comment te joindre, je ne serai pas venue, je n'étais même pas certaine de te trouver ici.... Je voulais te prévenir que demain, il y aurait parution photo de nous deux au bar la semaine dernière...J'ignorais que j'étais épiée et j'imagine que ce n'est pas une bonne nouvelle pour toi non plus...

Je m'approche légèrement d'elle et dégaine mon téléphone pour lui montrer l'article.
J'esquive toujours son regard, comme si ma vie en dépendait. Je devine alors son soupir d'embarras, et puis, elle saisit mon avant-bras pour m'intimer l'ordre de prendre place à côté d'elle.
Elle se meut légèrement pour trouver une position agréable d'où elle peut m'observer plus aisément. Elle s'éclaircit la voix et finit finalement par me rétorquer :


-Effectivement, c'est gênant. Je dirais surtout que cette police Comic rose pétante est déplorable !

Je laisse échapper un gémissement moqueur.
J'ignore si c'est son désespoir ou son ironie accentuée par l'alcoolqui lui fait dire cela. Elle reprend alors :

-Ça ne signifie rien leur torchon. Tu n'as qu'à dire que nous sommes amies et voilà tout. Moi je ne dirais rien de plus si on me le demande. Sauf si, évidemment (elle me parle plus doucement) tu désires m'inclure dans ta vie, disons, de façon plus régulière...

C'est l'effet de surprise qui m'a décontenancée et qui m'a fait faiblir : j'ai plongé pleinement mes prunelles dans les siennes et je suis restée bouche bée pendant quelques secondes. Involontairement, je fronce outrageusement ma ride du lion parce que ce qu'elle me dit m'est inintelligible.

-Je suis venue parce que je ne veux pas que tu aies des problèmes, avec ton mari ou qui que ce soit d'autre...

-Fabio n'en saura rien, il ne revient pas en France avant une quinzaine de jours, il n'était même pas là pour les fêtes donc c'est tes inquiétudes sont stériles, me répliqua-t-elle froidement.

-Ah...je l'ignorais...Tu es certaine qu'il ne sera pas de retour tout de suite ?

-Les agendas de nos téléphones sont synchronisés donc oui, j'en suis certaine. Il m'a téléphonée toute à l'heure pour prendre de mes nouvelles. Quelle blague.

-Bon ok...Je ne veux pas que tu sois injustement traînée dans la même boue, c'est tout.

Elle semblait si rieuse, si insolente, j'avais dû mal à cerner son attitude. L'appel d'Hadrien à ce moment là m'a semblé salvateur. Je suis sortie rapidement, je préférais lui parler en étant seule, la cage d'escalier était parfaite pour avoir un peu d'intimité.

-Oui?
-J'ai les informations dont vous aviez besoin, vous regarderez vos mails?

-Je te remercie infiniment.
-Toutefois, je vous préviens, il n'y avait pas grand chose...!

-Ce n'est pas grave, je sais que tu as fait de ton mieux.

-C'est le cas. Quand serez-vous à Paris pour que nous puissions nous entretenir des différentes actions ?

-Je te dirais. Mais je suis rentrée chez moi donc pas d'inquiétudes. !

-A bientôt.


Je consultais rapidement le .pdf sur mon smartphone. J'avais quelques photos de Fabio M...C... deux autres documents fort déconcertant. J'étais soudainement face à une réalité à double tranchant. Je pouvais très bien partir en courant, en me disant que j'étais peut-être incluse dans une sorte de plan perfide, ou me ressaisir, laisser le bénéfice du doute à Charlène et exploiter discrètement ce que je venais d'apprendre, comme des atouts dans un tarot.

J'allais retourner dans l'appartement, simplement pour prévenir de mon départ; et là derrière la porte je trouvais Charlène, debout, elle venait très certainement d'écouter la conversation que j'avais eu au téléphone.

-Qui était-ce? me lança-t-elle
-En quoi cela t'intéresse-t-il?

Elle hésita un instant et me jeta au visage un "Tu vois quelqu'un d'autre, c'est ça?"

-Quoi? Non mais même si c'était le cas, je ne vois pas en quoi ça te concerne...

Je la regardais droit dans les yeux, sans détour, je renouais avec tout mon héroïsme pour affronter la Méduse. Ce couloir où nous nous trouvions n'était plus du tout aussi érotique que lors de ma première venue. Allait-on s'affronter maintenant? Je repris, confortée par une arrogance certaine.

-Qu'attends-tu de moi? Pourquoi as-tu fait irruption dans ma vie ? Tu veux que je sois quoi...une sorte de passe-temps? Ta maîtresse attitrée? Alors maintenant que tu es mariée, que tu es une épouse installée, la moralité tu t'en dispenses; mais il y a dix ans, quand tu avais ta pauvre amourette avec William là c'était impossible...!


-Ah ! ça suffit avec tes suppositions à deux balles, ton air hautain, ta réussite, c'est bon, tu n'es pas supérieure, tu ne sais rien de moi ou de ma vie actuelle! Pourquoi tu n'arrives pas à croire une seule seconde, que j'avais simplement envie de te revoir dans le but de faire amende honorable?

-Ce n'est pas l'impression que tu donnes, Charlène...Tu as surgi avec tes cheveux parfaits et ta robe émeraude, ne me fais pas croire que tu voulais me faire des excuses, ce n'était pas de ça dont tu avais envie...


Elle se rapprochait discrètement de moi, elle inclinait la tête de façon plus calme, comme pour chuchoter un secret.

-Me donner à toi aussi sauvagement.... entièrement...Te prendre passionnément... tu n'as pas trouvé que cela ressemblait à une demande de pardon?

Je ne succomberais pas, malgré les intonations enjôleuses de sa voix de velours. Je ne me laisserais pas berner. J'essayais de m'exprimer sans détours.

-Peut-être que pour toi ça y ressemblait...Moi j'ai simplement profité de ce que tu voulais bien m'offrir...ce que j'attends de toi, c'est plus que ça. Si tu as des choses à me dire, dis les maintenant, crevons cet abcès une bonne fois pour toute, et tu ne m'entendras plus parler du passé.

J'ignorais si elle laisserait triompher sa nature de chienne folle en me mordant de tous ses crocs, ou en me griffant d'un coup de patte; ou si elle persisterait dans son attitude de panthère, sensuellement féline. J'étais simplement incapable de  reconnaître son vrai visage, celui que j'avais connu parfaitement il y a si longtemps maintenant...Elle avait dû ajouter des cartes à son jeu, elle avait du apprendre de nombreuses autres manières de mimer ses sentiments, ses pensées, ses intentions. Le temps et l'éloignement me l'avaient prise. Maintenant que j'étais là, maintenant qu'il faisait nuit, je n'étais rien d'autre qu'une prisonnière de ce petit couloir. Rien d'autre qu'une proie à ses yeux.

-Et bien, disons que là, tout de suite, je préférais que ma bouche me serve à autre chose...

Persée donne-moi ta force !

-Arrête ton numéro. Tu m'épuises.

Elle presse sa bouche contre la mienne, elle veux me faire taire, elle passe sa langue moelleuse sur mes lèvres.  Je suis si faible.
Je la repousse finalement, dans un dernier effort, et sans même réfléchir je lui envoie cruellement :

-Et tu comptes me dire que tu vas adopter un enfant avec ton mari, pendant ou après que l'on ait fait l'amour?


La claque que je reçois est franche et propre.
Je m'en vais sans hésiter de cet endroit, tiraillée entre la fierté et le remord de mes propos. Je m'engouffre dans la cage d'escalier, puis dans la rue mal éclairée.
Je suis vraiment une piètre joueuse de cartes.


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