XX- La chanson des vieux amants (1ère partie)

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-Tu as une sacrée marque tout de même, marmonna-t-elle en passant sa paume sur ma joue meurtrie.

-Tu n'y est pas allée de main morte non plus, souriais-je timidement.

-Pardonne-moi...

-Tu es pardonnée, ne t'inquiètes pas...Il faut dire que je l'avais mérité. Toi aussi, pardonne moi...

Elle cacha un peu plus son visage dans l'oreiller. Peut-être espérait-elle que je ne perçoive pas ses rondes larmes naître et mourir le long de sa peau. Instinctivement, je me rapprochai d'elle et la pressai contre mon corps. Cette forte mais douce étreinte fit redoublée ses sanglots, je sentis chaque secousse de tristesse l'envahir et me faire trembler en même temps. Je passai ma main dans ses cheveux d'or, je la relâchai juste assez mes bras pour pouvoir baiser ses pleurs salés.
J'avais peur que jamais elle ne puisse retrouver le calme cours de sa respiration, qu'elle soit incapable d'endiguer le flot du torrent de peine dans lequel elle se noyait.

Finalement, après de longues minutes douloureuses, elle se dégagea de mes bras et tenta de se ressaisir en attrapant un paquet de mouchoirs dans son sac au pied du lit, pour essuyer toutes traces de désespoir.

Elle me donna un très simple baiser, qui semblait dire "merci".

Elle mordillait ses lèvres comme pour se retenir de sombrer de nouveau dans une quelconque lamentation. Je remerciais la fée électricité et le bon positionnement des lampadaires pour deviner suffisamment toutes ses expressions, et ce malgré l'absence d'un plafond étoilé scintillant.

-Excuses acceptées, évidemment. Je te dois beaucoup d'explications, je suppose, finit-elle par me dire.

Je lui fis un petit signe de tête.

-C'est vrai pour la demande d'adoption...mais c'était il y a des mois de cela, dans un ultime sursaut d'espoir. On n'avait aucune chance de toute manière : un père absent qui voyage sans cesse, une mère sans un vrai métier, un tissu familial délavé...personne ne nous aurait confié un enfant.

-Pourquoi vouloir adopter? demandai-je prudemment.

-Fabio, il...il ne veux pas avoir d'enfant biologique...

-Comment ça? Il ne peux pas en avoir, tu veux dire?
-Non, non, il ne veux pas.

Je me taisais, je ne voulais pas insister, je cherchais les raisons de cet éventuel refus dans une quelconque logique.

-Il a déjà des enfants, me susurra-t-elle  dans un dernier soupir.

-...D'un précédent mariage?

-D'un mariage...actuel.


Heureusement l'obscurité cachait mes yeux écarquillés.
Elle venait de surmonter la terrible honte qui pesait sur son union avec Fabio. Maintenant que son aveu était fait, le reste de ses confessions se fit naturellement.

-Je n'en savais rien évidemment lorsque l'on s'est rencontrés...Il était brillant, moderne, plein de promesses. C'est vrai que très vite, nous nous sommes mis ensemble et sans vraiment réfléchir, nous nous sommes mariés dans la foulée. Ça me semblait naturel et je n'avais aucune raison de me "méfier".
Pourtant, j'ai commencé à avoir des soupçons assez rapidement, notamment lorsque nous sommes partis s'installer au Brésil, son pays natal. Nous vivions à Rio, dans un appartement confortable, lui pouvait ainsi être plus présent dans sa société, créée dans cette ville...C'est surtout lorsque j'ai rencontré ses parents pour la première fois que j'ai senti un étrange malaise..Ils vivaient dans une campagne reculée (cela ne m'étonnait pas particulièrement, je savais que Fabio venait d'une famille modeste et il m'avait expliquée que c'était des personnes très croyantes, un peu méfiantes, et surtout déconnectées du monde moderne ce qui expliquait d'ailleurs leur absence à notre mariage)...Et tu ne peux pas t'imaginer où je suis tombée...J'avais l'impression d'être chez des amish...
Ses parents ne m'ont adressés ni la parole, ni un regard de la journée. Je ne comprenais pas ce qu'ils disaient entre eux parce que je commençais à peine à apprendre le portugais...J'étais simplement au milieu d'une vingtaine de personnes, et des enfants, comme un phénomène de foire.

-Non mais ce n'est pas possible, lançai-je révoltée.

-Je ne les ai plus revus depuis cet épisode. J'ai mené notre vie comme si de rien n'était. Après tout, ce n'était pas avec eux que je partageais mon quotidien. Avant même que je puisse vraiment m'acclimater au pays, nous sommes partis à Los Angeles. Là, c'était mieux, je me sentais plus à l'aise aux États-Unis, j'ai même repris des études, j'ai suivi un cursus de prothésiste dentaire, un peu pour faire plaisir à mon père et aussi pour avoir un métier. Pourtant, je ne suis pas allée jusqu'au bout car ce ne plaisait vraiment pas. Fabio assumait tout, je n'avais pas honte d'être entretenue, c'est vrai...
Les années passaient et il est venu un temps où mon entourage, nos amis nous demandaient si nous allions fonder une famille. Là, j'ai rapidement saisi que quelque chose n'allait pas, le comportement de Fabio était plus renfermé, presque agressif quand j'abordais le sujet.

-Il ne t'a jamais fait du mal dis-moi?

-Non, il n'est pas brutal ou violent. Il me repoussait pour me cacher la vérité. Finalement, au bout d'un moment, il m'a avoué son secret...Sa famille fait partie d'une communauté chrétienne ultra-conservatrice... (je n'étais pas loin quand je parlais des amish). A l'âge de ses quatorze ans, on l'a unit spirituellement à une autre gosse de cette secte. Évidemment, légalement au Brésil ou ici, je suis sa seule et unique femme; toutefois aux yeux de ses parents, il est un infidèle, un paria,un traite...Lorsqu'il a eu ses dix huit ans, il est parti, s'est lancé dans la vie sans rien envers et contre tout, mais il avait quand même eu quatre enfants avec cette femme...

-C'est inconcevable.

-Il considère que l'on a forcé à se marier, mais que personne ne l'a forcé à faire des enfants donc...

-Comme il est déjà très brouillé avec ses parents parce qu'il t'a épousé, il ne veut pas d'autres progénitures de son sang : ce serait l'ultime affront, concluai-je. 

-Voilà...Et ce sont ses parents qui s'occupent de ses enfants, donc il ne veut pas qu'ils subissent une quelconque rancœur.

Elle me prit la main et la pressa moelleusement. Ce qu'elle venait de me révéler, je ne pouvais guère le soupçonner. Je savais qu'il y avait d'autres éléments dans son histoire, des choses que pour l'instant elle préférait taire. Je ne voulais pas la forcer, mais je voulais tout de même profiter davantage de son élan de révélations.

-Mais pourquoi te forcer à rester avec lui?

-Je...Je voulais tout faire pour essayer de surmonter ça...d'où mon retour en France il y a six mois et le dépôt de la demande d'adoption... Même si toutes ces histoires sont ahurissantes, j'ai tenté de nous accorder une autre chance. C'est la seule personne, hormis toi, à qui j'ai accordé toute ma confiance, et sept années de vie ça ne se balance pas aux oubliettes comme si de rien n'était. Mais il y a d'autres réalités qui rentrent en compte, des enjeux compliqués, je ne veux pas en parler, pas maintenant pas ce soir...


Je laissais le silence s'appesantir sur nous. Ses confidences avaient dû lui coûter beaucoup. Moi aussi, cela m'avait coûté. Parce qu'elle avait aimé Fabio, elle avait construit sa vie avec lui et entendre ça, malgré tout, c'était difficile. Je n'imaginais pas qu'elle puisse ouvrir son cœur plus profondément. Et bien si.


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