XXI- La chanson des vieux amants (2ème partie)
-Je crois, reprit-elle, qu'il est temps que je te demande pardon pour tout ce qui s'est passé, il y a dix ans.
-Charlène...
-Si, si, il faut que tu comprennes...essaie de me croire quand je te dis que je n'ai jamais voulu qu'on se fasse autant souffrir... Mais ce qu'il faut que tu saches surtout que j'étais effrayée par tout ça... Je ne crois pas aux histoires fleurs bleues, je redoutais déjà nos amis, les gens dans la rue, et par-dessus tout, ma famille...Te souviens-tu de mes parents? Est-ce que tu as la moindre idée de ce qu'ils auraient dit si j'avais parlé de mes sentiments à ton égard? Ils m'auraient coupés les vivres, ils m'auraient jetés aux oubliettes, c'est certain...
J'étais vraiment trop jeune...je préférais les aventures d'un soir parce que je n'avais pas de responsabilités, je n'avais pas à m'investir et à composer avec quelqu'un d'autre.
Ce que je ressentais pour toi, c'était si puissant, j'avais l'étrange sensation qu'une tension permanente me traversait quand tu tenais près de moi. D'une certaine façon c'était trop. Je n'étais pas assez forte, pas comme toi, même ensemble je t'aurais fait souffrir d'une façon ou d'une autre...
Il m'était impossible d'aller au-delà de mes appréhensions, de mon éducation, des conventions. Malgré tout ce temps passé ensemble, tous les désirs que tu faisais naître en moi, je ne pouvais pas rien t'offrir de plus...
J'aurais dû mettre de la distance entre nous, j'aurais dû me consacrer entièrement aux études, mais tout ce que je parvenais à faire, c'était t'accaparer. Et quand finalement tu devenais trop proche, lorsque tout ceci était insoutenable, je choisissais un homme avec qui passer la nuit, quelqu'un qui me faisait t'oublier une soirée...
William et moi, c'était une gigantesque erreur... Je t'ai aimé bien avant de me mettre avec lui, je t'ai aimé pendant, je t'ai aimé après lui. Je pense, non, je sais que nous nous sommes mis ensemble pour combler notre amour pour toi. On était tous les deux attirés par toi mais on ne pouvait pas te posséder. Quel mélodrame triangulaire! Nous étions désespérés et quelque peu destructeur, c'est vrai, mais c'était la seule façon pour nous d'exister...Bien sur, c'était tordu, stérile et pitoyable, j'en ai conscience...Toutefois, sais-tu ce qui nous a fait nous séparer un an plus tard?
-Je l'ignore, répondai-je, le cœur en bandoulière après ce long discours.
-Toi.
-Je ne comprends pas, rétorquai-je doucement.
-William et Richard étaient toujours plus ou moins amis. Il a téléphoné lorsque tu as... (Elle passait sa main sur la cicatrice de mon coude) Ça était une sorte de déclencheur pour moi. Je me suis dis que j'avais vraiment tout fait de travers, je ne pouvais plus supporter cette comédie avec lui... Jamais je n'aurais cru que tu serais capable de te faire ça tu sais...
-Je te rassure, ce n'est pas uniquement à cause de toi. Et je n'ai jamais voulu mourir, c'était un égarement, une bêtise, rien d'autre !
-Il n'empêche...Si tu avais réussi ton coup...je ne me le serais jamais pardonné. Je sais que j'ai bousillé quelque chose en toi. Mais toi aussi. Tu m'as changée pour toujours. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme toi, je n'ai plus jamais ressenti ce lien si spécial...Quand je t'ai vue aux informations il y a quelques semaines, je n'en suis pas revenue, j'avais l'impression de contempler une amazone. J'ai longuement hésité à venir te voir, dans cette librairie, mais je ne regrette pas. Je ne suis pas parvenue à te dire tout cela avant, j'aurais dû, néanmoins être là, cette nuit, allongée près de toi, presque comme avant, cela me procure une joie intense et particulière.
Elle se tut. Certainement attendait-elle une quelconque réponse, mais que rajouter à cette déclaration? Je crois en chacun de ses mots, je bois ses douces paroles comme une enfant. J'avais besoin de ses mots. Pourtant, la souffrance que j'ai connue, les douleurs physiques et morales subies ne pourront s'effacer aussi simplement. Je ne pourrais jamais lui pardonner. Mais je pourrais faire semblant d'oublier le passé pour être avec elle. Car elle est unique.
Je regardais ses paupières se fermer délicatement, et sa main serrer mon bras.
Encore un instant, je luttais moi-même pour ne pas couler dans un sommeil largement mérité. Je voulais profiter de ce moment hors du temps, hors de la banalité, hors de tout.
S'il existait un Dieu, une intelligence supérieure, une force créatrice (appelez ça comme vous voudrez, je n'y prête aucune importance) et bien à cet instant, je ne pouvais que la remercier. En effet, il est rare dans une existence -et je suis certaine que vous le savez aussi bien que moi- de pouvoir croiser à nouveau une personne chère notre à cœur, une personne qui s'est évanouie de notre paysage il y a bien longtemps.... Cette seconde chance qui permet de dévoiler toutes les choses que nous aurions dû dire, avant. L'entité avait décidé que je pourrais entendre de telles confidences.
Nous ne nous sommes rien promis ce soir-là.
Pourtant, s'il avait fallu s'éteindre, j'aurais aimé m'éteindre ainsi. La providence si elle le souhaitait, pouvait souffler sur le grain de sable que je suis, elle pouvait disperser dans l'atmosphère ma poussière d'existence. J'étais, enfin, relativement en paix.
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