XXIV- La rage au ventre

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Pour atteindre la stratosphère et la voûte céleste, il ne fallait pas simplement éclabousser ses compères de remarques subtiles ou de décolletés avantageux.
J'aurais pu écrire le meilleur des articles, j'aurais pu déployer mille et une comédies pour émerveiller mon auditoire, rien ne se passerait sans les bons contacts, sans les justes appuis de la phallocratie où je naviguais.

Et, un soir qui aurait pu être comme un autre, la personne qui permettrait la mise en place de mon jeu est venue à moi.
Étrangement, ce n'était pas le Roi. Je ne l'avais encore jamais aperçu lors d'un de mes déplacements. C'est un adjoint au maire qui m'a présentée Mr. T... , ancien médecin à l'hôpital qui revenait d'une mission humanitaire longue de deux années au Moyen-Orient.
Au moment où nos mains se sont pressées l'une contre l'autre pour nous saluer, j'ai senti que mon destin basculerait. Cette sensation étrange ne m'effrayait pas, j'étais plutôt comme galvanisée par ce fracas hors-du-temps.

Ce n'était pas de l'amour, c'était un puissant sortilège qui prenait part de ma personne alors que j'essayais de rassembler mes esprits en discutant avec l'homme d'une quarantaine d'années qui se tenait devant moi.
Il était là, de toute sa stature, un bon mètre quatre-vingt-dix avec des épaules saillantes et des cheveux bruns bouclés qui, parfois lui revenaient sur le visage. Sa peau était hâlée, les plus pressés ou les plus naïfs en auraient déduit qu'il avait eu le luxe de se prélasser pendant des vacances. Néanmoins, ses traits creusés, sa barbe fournie et désordonnée indiquaient une vérité plus cruelle et terre à terre. Ses yeux verts étaient fracassants  et faisaient me perdre en banalités lorsque je sentais son regard s'attardait sur moi. Je me sentais bête et comme inadéquate face à quelqu'un fort d'un profond aura.

-Donc vous écrivez pour Régis c'est cela? me demanda-t-il d'une voix rauque.

-Oui, depuis plusieurs mois maintenant. Je couvre essentiellement les manifestations locales mais, lorsqu'il est de bonne humeur, Régis me laisse faire une chronique de temps à autre sur des sujets de mon choix.

-Ce sont vos études qui vous ont menées ici?, lança-t-il d'un ton sarcastique et en regardant autour de nous.

-Non, je ne dirais pas cela. Et vous, pourquoi êtes-vous venu ce soir?

-Des vieux amis ont insisté pour me voir et comme je ne reste que quelques semaines en France, j'ai accepté volontiers l'invitation.

-Vous allez repartir prochainement au Moyen-Orient?
-En effet. Ma femme et moi restons la majeure partie de notre temps là-bas. Quand je rentre, je passe l'essentiel de mes jours à convaincre des investisseurs privés et les pouvoirs publics à nous donner des fonds pour que nous continuons nos actions. Mais je suppose que tout ceci ne vous intéresse guère mademoiselle, répliqua-t-il avec un sourire narquois.

J'avais été trop déstabilisée pour voir qu'il portait une alliance, et peut-être encore trop naïve pour penser qu'il aurait pu être intéressée par quelqu'un comme moi. Piquée au vif, je lui adressai la seule réponse qui me vint alors :

-Vous vous trompez autant que vous êtes acerbe, Monsieur.

Je détournai le pas, m'appliquant à trouver une peinture que je pourrais contempler en toute tranquillité. Il fallut moins d'une minute à Mr T... pour me rejoindre et se confondre en excuses. Il n'avait plus l'habitude des réunions "mondaines", des convenances, son quotidien dans les régions en guerre n'était qu'impuissance, douleur, risque et terreur.
Je pardonnais sans effort ce manque de courtoisie et nous passâmes finalement le reste de la soirée en tête à tête. J'ignore combien de verres de vin j'ai bu mais ce ne sont pas les quelques amuse-bouches dégustés qui auront suffit à endiguer une ivresse croissante.

A la fin de la soirée, les propriétaires vinrent saluer leur ami et lui proposèrent de rester un peu. Il déclina en prétextant une lourde fatigue.
Sur le pas de la galerie, alors que je m'apprêtais à regagner ma voiture, il me dit :

-Ce n'est peut-être pas sérieux de conduire dans votre état?
-Vous avez autant bu que moi il me semble, non?
-En réalité, j'ai préféré les cocktails sans alcool tout au long de notre discussion, ria-t-il.
Je vous ramène?

-Volontiers.

Installée dans son confortable coupé, je me sentais euphorique, rieuse. Je ne donnai pas mon adresse à Mr T... expliquant que je vivais chez mes parents (encore!), et que surtout je ne désirais pas rentrer. Mon cœur battait plus fort, le sang affluait dans chaque partie de mon corps plus intensément. Il n'y avait plus de timidité, plus de fierté.

-Emmenez-moi quelque part, j'ai envie de vous, lui lançai-je sans l'ombre d'une hésitation.
Sans l'ombre d'une hésitation non plus, il démarra la voiture et nous conduit devant un bel hôtel du centre-ville. Une fois à destination, le frein à main enclenché, j’empoignai de mon étreinte cet homme et lui donna un baiser langoureux.  Il était gêné mais pas moi.
Peut-être n'avait-il pas l'habitude de ce genre de choses? Moi en tout cas, je n'en avais plus l'habitude. Cela faisait plus de trois ans que personne ne m'avait touché, trois ans depuis Thomas, mon copain du lycée.

J'ai mis du temps, j'ai eu du mal, maintenant j'étais certaine que je pouvais à nouveau me laisser apprivoiser, au moins pour une nuit.
C'était bon ce débordement d'énergie, c'était bon de ne plus philosopher  sur l'amour et de juste agir.


Il glissa dans ma main des espèces et me demanda de prendre la chambre à mon nom, ce que je fis. La peur d'être découvert par sa femme, j'imagine.
A peine avions-nous franchi le seuil de la porte que je pressai mon corps contre lui, telle une diablesse indomptable, je le déshabillai, je le voulais nu, je voulais sa chaleur.
Je devinais le vert incrédule de ses yeux face au numéro que je déployais.
Il aurait certainement préféré plus de tact, néanmoins sauter sur lui comme une gazelle n'a pas éteint son ardeur respectueuse. Il m'a fait l'amour sur la table, sauvagement car c'était ce que mon corps me dictait et Mr T... s'appliquait à me satisfaire. Je le griffai et le serrai contre moi avec tant de fougue que c'en était outrageant.

Nous avons fini au lit, plus sagement  il m'a prise en cuillère, me faisant tanguer avec sensualité. Je glissai sur sa figure de proue et lui donnai milles et une vagues à affronter , naturellement, comme si nous nous connaissions depuis toujours.

A mon réveil, j'étais seule. J'avais encore les yeux ensablés quand j'ai discerné une carte de visite sur l'oreiller voisin, j'avais son numéro et un mot "Merci pour cette nuit. Tu peux profiter du petit déjeuner et d'un retour en taxi, je me suis occupé de tout.  D...."
Évanouie l'ivresse, place à la déconfiture. Je n'avais pas honte, non bien au contraire. Je me disais juste que j'avais totalement oublier d'envoyer un message à mes parents pour dire que je ne rentrerais pas. J'imaginais déjà la tête de ma mère et le long discours moralisateur qui s'en suivrait à mon retour. Vie de merde. 


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