XXV- Mr. T

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Il me semble que Tchekhov a écrit : "Une femme ne peut devenir l'amie d'un homme qu'après avoir été une camarade puis une maîtresse".

Disons que Mr. T et moi-même avons sauté le stade de la camaraderie pour devenir de vrais amis. La nuit passée ensemble ne l'a pas éloigné, il n'a pas été dégoûté du spectacle légèrement vulgaire que j'ai donné. Le vouvoiement ne servait plus à rien, j'avais désormais le privilège de tutoyer cet homme au dessus de tout.

Le laps de temps qu'il a passé en France, il l'a passé en grande partie avec moi. Notre complicité était évidente, incompréhensible mais bien réelle. Mr. T m'a présenté à tout son cercle de connaissances et n'a pas tari d'éloges sur moi. J'ignorais si cet élan était dû à mon charisme, à notre amitié ou à la nuit passée ensemble.
Sans qu'il ne me demande rien non plus, je le gratifiais en retour d'un article complet sur son parcours honorable ainsi que son action humanitaire. Mon directeur de publication, Régis, a adoré. Tous les notables de la ville se réjouissaient que l'un des leurs soit porté aux nus, surtout que par le passé, beaucoup d'entre eux avaient été opéré par Mr. T.
Par la suite, il me confia la tâche de faire un portrait d'une personnalité locale tous les quinze jours. Je ne rechignais pas, mais je pensais sincèrement que personne ici n'avait autant d'importance et d'intérêt que Mr. T.

Mon nouvel ami et moi-même ne nous fréquentions désormais que dans des lieux publics. Il ne m'invitait pas chez lui, je ne l'invitais pas chez mes parents. Cet accord tacite reflétait notre profond respect mutuel. En effet, je n'aurais pas aimé pénétrer dans sa maison, son intimité marital. Je ne voulais pas être l'intrus qui déséquilibre un havre de paix. Et lui, il n'aurait certainement pas apprécié les discussions maladroites avec mes parents, être témoin de cet univers morne et étouffant.
Non, non, c'était mieux ainsi.

Au détour d'un café, il m'avait confié quelques jours après notre aventure :

-Tu sais, je n'avais jamais fait cela avant, avouait-il dans un soupir.
-Je ne sais pas si j'arriverais à te croire, répliquai-je avec un sourire taquin.
-Mais non, je t'assure, avait-il insisté.

Même s'il était particulièrement charmant et charismatique, je croyais tout de même entièrement à sa confession. J'avais aperçu une photo de sa femme sur le fond d'écran de son téléphone, et effectivement il n'avait pas de raisons apparentes de la tromper.
C'était un homme au dessus des petites crises existentielles merdiques que son âge peuvent générer, c'était un homme qui vouait sa vie à une cause altruiste, c'était un homme à qui, j'en étais sûre, on ne pouvait pratiquement rien reprocher.
Je ne me sentais pas honteuse d'avoir provoqué son infidélité temporaire. Attention, je ne dis pas que j'en tirais une quelconque fierté, ça, non; néanmoins je ne regrettais pas la trouvaille qu'il était. De plus, cela n'avait pas été  une aventure stérile et animale : c'était la rencontre de deux esprits complémentaires, c'était la rencontre avec mon "mentor", mon alter-égo...

-Pourquoi ne fais-tu pas des études de journalismes, si ça te plaît d'écrire? m'avait-il demandé, un soir alors que nous dînions à la terrasse d'un food truck.

-Hum...non...la faculté ça nous éloigne de la réalité..., disai-je entre deux bouchées de mon burger. Et puis, tu vas trouver cela choquant mais je ne sais pas encore ce que je vais faire de ma vie, je veux dire, ça me plaît d'être pigiste pour l'instant.

-Ne te méprend pas, je trouve ça logique que tu n'aies pas encore de vocation ou de métier défini. Tu as quoi, vingt-cinq ans? Ça peut arriver de se tromper ou de faire des erreurs. Toutefois, je crois que tu as un gros potentiel,  les gens te rencontrent  une fois et ils t'adorent, tu as un bon relationnel et un  sens de l'analyse pointu. Il faut que tu exploites tes qualités!

-J'aurai bientôt vingt-deux ans...Exploiter mes qualités...oui bien sûr, mais tu sais, être une femme et avoir de l'ambition c'est presque incompatible encore aujourd'hui! Avoir de l'influence, avoir du pouvoir, bien évidemment c'est ce que je recherche. Je dois prouver ce dont je suis capable; je cherche à exorciser cet sorte de cercle vicieux familial où on s'essuie les pieds sur les femmes...  Et même quand tu n'as pas de prétentions, lorsque tu désires vivre ta vie simplement, tu te fais agresser dans la rue, tu te fais traiter de pute parce que tu as eu le malheur de mettre une jupe "trop courte". C'est bien beau de parler de possibilités, de parler de carrière mais quand tu passes la majeure partie de ton temps à lutter contre ce sexisme quotidien, parfois, tu veux tout bêtement abandonner et vivre en recluse tellement tout ça peut être pesant.

Mr. T secouait la tête pour signifier sa totale approbation avec mes propos.
Il semblait compatir sincèrement, il me raconta même quelques anecdotes peu reluisantes que sa femme avait vécu.

-Tout le monde n'est pas héroïque, repris-je plus doucement, tout le monde n'a pas de belles causes altruistes à défendre, tout le monde ne peut pas être comme toi à sauver des vies. Franchement, nous sommes que des pantins sans réelle utilité.

-Les héros...des fantasmes. Voyons, on essaie juste de réparer ce qui peut l'être. En tout cas, c'est ce que je tente de faire.

-Toi, tu sais réparer les corps, rétorquai-je. Moi, je voulais réparer les âmes mais c'est tout bonnement impossible.

Nous avons continué à discuter là en pleine rue, encore une heure ou deux, jusqu'à ce que le cuisinier ferme son volet, remballe le matériel  et démarre le moteur de son camion.



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