CHAPITRE UN
Playlist :
Everything I Wanted – Billie Eilish
L’Âme du Phoenix – YustonXIII
× ♪ ×
LÉANDRE
— Viens-là.
Je marmonne un truc. À mi-chemin entre le gémissement et le mot. Je suis même pas sûr que ce soit cohérent. Enfoncé entre les coussins du canapé, le garrot toujours serré autour de mon biceps, je fixe les fêlures du plafond.
Je crois qu’il y en a une nouvelle. Pas sûr. Le crépi gondole entre les taches verdâtres et noires. Les volutes de mousses et les craquelures me fascinent.
Γαμώτο... J'ai le crâne éclaté…
Je sais même pas où j'ai foutu la seringue. Je l'ai posée ? Depuis quand ? Peut-être qu’elle est encore plantée dans mon bras.
J’essaie de tourner la tête, de vérifier, mais mes muscles sont morts. Mes membres ne répondent plus.
Je ris.
Enfin… je crois que je ris. Le flash m'emporte déjà loin. Ailleurs. Hors des murs de cet appart' minable, des bouteilles éclatées, du sang séché dans le coin du tapis. Loin de cette merde. Loin de lui.
Ça remue à côté de moi, mais je ne suis plus là. Mon esprit s’est planqué. Là où il ne pourra pas m’atteindre.
Je souris.
On m'agrippe au cou.
Je ne réagis pas alors que mon dos quitte le confort du sofa. Je grogne, juste pour la forme, à demi conscient. Mais il me manipule comme un putain de pantin.
— Viens-là, je t'ai dit !
Mes muscles me font mal. Je frissonne de froid ou autre chose, mais mon cerveau est bien trop perché pour piger quoi que ce soit. Au bord de la rupture, mes lèvres s’étirent : enfin la dose de trop ?
Depuis le temps que je t’attends, toi, Λήθη. Que j’attends de me dissoudre complètement, plus profond encore que les abysses où il m’a entraîné.
Trop lâche pour mourir simplement. Trop minable pour vivre.
— Putain, t'es vraiment une merde, Léandre.
Un soupir. Du dégoût.
La prise se resserre autour de ma gorge. L'héroïne ne suffit pas à me sauver de ses mains. Il m'en faut plus. Je suffoque, mais l’urgence est ailleurs. Je tâtonne mollement sur le tissu collant du canapé. Où est cette putain d’aiguille ?
La vision trouble, je rencontre ses yeux sombres, brillant de désir. Mon bras abandonne. Je n'ai plus la force de chercher ni de lutter. Paumes vers le plafond constellé de craquelures, je laisse faire, sans le repousser.
Y a longtemps que j’ai arrêté de me battre contre lui. C’était pire quand je résistais.
— A... Ach... tend... le.
Les syllabes se mélangent, se heurtent les unes aux autres. Il en a rien à foutre. Un râle pitoyable s'échappe de mes lèvres lorsqu'il me plaque plus fort.
Je me dégoûte.
J'ai envie de vomir.
Son corps devient ma prison. Il m'écrase contre le synthétique déchiré du sofa. Il est trop lourd, trop fort. Ou c’est moi qui suis devenue trop faible…
Ses genoux s’insèrent entre les miens. Ses mains sales s’insinuent sous mon t-shirt. Je cherche refuge auprès des vestiges de ma dernière dose. Mais la descente me rattrape déjà. La réalité m’attends, patiente, les bras ouverts.
— J'ai tellement envie de toi, ψυχή μου…
Son souffle me brûle la peau. Mon cœur se soulève dans un soubresaut écoeuré. Ce surnom – mon âme – me dépèce. Avant, j'adorais lorsqu'il m'appelait comme ça, les fourmillement que je ressentais. Maintenant, ces mots me condamnent un peu plus à chaque fois.
Une malédiction sournoise et cruelle, qui me pousse à croire qu’il m’aime encore. Qu’il ne sait pas ce qu’il fait. C’est la drogue qui tire les ficelles, qui a transformé mon Achille, Καρδιά μου.
L'estomac au bord des lèvres, mon regard accroche désespérément à la tapisserie déchirée sur le mur de droite. La marque de mes propres ongles tracent des sillons fins sur les motifs. Pour ce soir, ces stigmates seront mon ancrage.
Les minutes s’étirent, interminables. J’en perds le compte.
Parfois... un son m’atteint : la friction entre mon dos et le tissu du canapé. Un écho lointain, presque étranger.
— Mon... sieur…
Une douleur lancinante irradie le bas de mon dos à chacun de ses coups de reins.
— Monsieur ?
J'ai mal. Mais c'est normal d'avoir mal... C'est ce que me répète Achille depuis quatre ans.
— C’est si bon, ψυχή μου, grogne-t-il dans le creux de mon cou.
— Monsieur ! crie une voix féminine.
Je me réveille en sursaut, les ongles plantés dans les accoudoirs de mon siège. Mon cœur est sur le point d'exploser.
Ses doigts sont encore là, partout, chaque centimètre de ma peau irradie, mes cicatrices lancent sous mes vêtements. La douleur fuse toujours dans le bas de mon dos.
Je balaie l’espace du regard et reconnais enfin l'intérieur de l'avion. Je ferme les yeux un court instant, forçant sur ma respiration pour en ralentir le rythme.
Il n’est plus là…
Foutus cauchemars !
Mes yeux croisent le visage inquiet d’une hôtesse de l'air : jeune, brune, chignon parfait, foulard noué. La compagnie aérienne doit être fière de compter un élément aussi stéréotypé dans ses rangs.
— Vous allez bien, Monsieur ?
J'acquiesce, la gorge encore serrée.
Sa main sur mon épaule me dérange. Ses yeux marrons suivent les miens et l’embarras empourpre son visage. Elle s’éloigne aussitôt, se confondant en excuses.
— L'avion a atterri il y a dix minutes… si vous souhaitez un instant…
— Εντάξει, ευχαριστώ, la coupé-je froidement.
Silence.
Elle fronce les sourcils, confuse, et je comprends que je viens de parler ma langue natale sans le vouloir. Je me passe une main sur le visage, comme si ce geste pouvait effacer la fatigue qui m’accable.
— Ça ira, répété-je, en français cette fois, avant de me lever.
Le crâne en vrac et les jambes encore engourdies par les heures passées assis. Je récupère mon sac à dos qui avait glissé sous le siège durant le vol et le jette sur mon épaule. Je visse mon casque sur mes oreilles, prêt à affronter la foule présente dans l'aéroport.
L'hôtesse me sourit poliment. Je ne lui adresse aucun regard quand je passe devant elle. J’en ai rien à foutre de passer pour un connard, je veux juste sortir, fuir l’oppression des allées et des sièges.
Aussitôt sorti de l'avion, la chaleur étouffante de Paris me frappe de plein fouet. Septembre dans l’Hexagone pèse comme un bon mois de juillet. Rien à voir avec le climat méditerranéen de la Grèce : ici, le vent est aussi brûlant que de la vapeur d'eau. Mais l'air marin est sans doute la seule chose que je regretterai de mon pays natal.
Certainement pas mes amis inexistants. Encore moins notre villa à Nafplio. J’en avais assez de passer mes journées à aider à l’hôtel de ma mère : tantôt réceptionniste, tantôt homme de chambre. Je croulais sous les corvées et le travail parce que, sois disant, il fallait que je reste occupé.
L’Aegean Airlines roule sur le tarmac, les moteurs grondent, et le cliquetis des roues sur l’asphalte m’accompagne jusqu’au débarquement. Tous ses bruits me parviennent étouffés par les coussins de mon casque.
Dans ma bulle, accompagné par les notes de L’Âme du Phoenix, je traverse les passerelles, longe les espaces d’attente bondés de Charles-de-Gaulle, croise des familles débordées, des voyageurs pressés. J’avais entendu dire que les parisiens vivaient à mille à l’heure, mais voir tout ce monde courir, m’épuise.
Le parfum de café froid et de pain chaud titille mes sens, me rappelant que je ne suis plus chez moi. Le hall principal s’ouvre sous mes yeux : des sandwicheries, l’incontournable duty free, le ballet des valises.
Je retire enfin le mode avion, et mon téléphone se met à vibrer sans discontinuité. « μαλάκα » s’affiche sur mon écran, accompagné de dizaines de notifications flottantes de l’application SMS – que je n’ai pas le temps de lire. Puisque l'écran fourmille entre mes doigts : appel entrant.
Je décroche.
— Quoi ?
— Toujours aussi aimable ce gosse, marmonne mon frère à l’autre bout du fil.
— Colin, grommelé-je.
Je contourne un groupe de gens agglutinés devant les panneaux d’affichages. Normalement Colin a réceptionné mes affaires la semaine dernière, elles doivent m'attendre dans ma chambre à la coloc.
— Je viens à peine d’atterrir. J’espère au moins que t’appelles pour me dire que tu m’attends dehors…
Mes mots flottent à travers le combiné. Le silence est perturbé par le son du moteur de ce crétin.
— Alors ! Comment dire… ? Il se pourrait. Je veux dire… D’un point de vue purement hypothétique que…
— Accouche, μαλάκα ! l’interromps-je.
— Ta voix douce et chaleureuse m’avait manqué, p’tit frère…
Ma langue claque contre mon palais à cause de l’impatience qu’il fait naître en moi.
— Je suis bloqué dans le périph’ parisien. J’arrive dès que je peux, Léandre.
Malgré ses taquineries, je peux sentir que Colin est sincèrement embêté par ce retard.
— T’inquiète.
Je raccroche sans lui laisser le temps de répondre – ça s'éternise toujours avec lui – et relance ma playlist, avant de ranger mon portable dans la poche de mon jean.
Je soupire. On sent à peine l'air conditionné à cause de la grande entrée qui s'ouvre et se ferme au rythme des allées et venues des voyageurs.
Quelle merde !
Je m'affale sur un banc, paupières closes. Je laisse la mélodie des accords de guitare m'emporter au gré des notes – comme pouvait le faire l'héroïne y a un an. Je frissonne. Je déteste penser à « avant ». Parce que ça me ramène inévitablement à lui.
Je voulais profiter du vol pour avancer sur l'écriture de ma prochaine chanson, mais il a fallu que je m'endorme.
Je déteste dormir, je redoute cet instant. Je joue à cache-cache avec Morpheus, mais si ça continue, Μελινόη finira par me rendre fou. Les souvenirs affluent dès que j’ose m’assoupir, des images fragmentées qui flottent entre rêve et cauchemar.
Parfois, ce sont les premiers mois avec Achille. Quand il était doux, gentil, parfait. Je me rappelle l’avoir aimé dès que mon regard s’est posé sur lui dans cette boutique de vinyles. Comme si nos âmes étaient prédestinées à se croiser dans cette vie…
J’avais quinze ans, lui dix-neuf. Il a été toutes mes premières fois. C’est sans doute pour ça que j’arrive pas à l’oublier ?
Je passe une main dans mes boucles noires, comme si ce geste suffirait à effacer sa silhouette de mes pensées.
Ces derniers mois ont été éprouvants. J'essaie de retrouver une vie normale depuis ma sortie de l’hôpital – ou du moins, une version bricolée, bancale, qui tient debout juste assez pour qu’il y ait un « après ».
Le temps de réapprendre à vivre.
Je pouffe. On dirait une blague. Comme si c'était si simple. Quelques regards se braquent sur moi : le fou qui rit tout seul.
Tous les jours sont une lutte, un pas de plus dans la survie. Évidemment que je veux guérir, aller de l'avant...
Mais chaque fois que je ferme les yeux, ses prunelles noires me transpercent, m’aspirent, comme un trou noir.
Je me rappelle la sensation de ses mèches sombres entre mes doigts, cette tendresse que je croyais éternelle. Puis les réminiscences se brouillent : ses mains passent de la caresse aux coups, traçant sur ma peau une cartographie de douleurs que je porte encore. Marqué au fer rouge.
Je m’accroche désespérément aux premiers mois, à ces instants où j’aurais juré qu’il m’aimait vraiment. Mais plus le temps passe, plus je doute qu’ils aient existé. Ils se dissolvent sous les cris, les insultes, les menacent ; il ne reste que les relents d’alcool, de tabac froid, de poussière moisie… et de sang.
Tout ce que nous avons été s’est effacé derrière ce qu’il est devenu.
Et pourtant… ce que nous étions me manque.
Durant mon hospitalisation, chaque jour, je m’attendais à le voir surgir dans l’embrasure de la porte, les yeux pleins de regrets, un bouquet à la main, des excuses aux lèvres. Je l’espérais autant que je le redoutais.
Parce qu’au fond, je savais que ça n’aurait pas pu sauver notre relation. Que ça ne m’aurait pas sauvé. Mais je l’aurais laissé revenir. Je me serais laissé convaincre, bercer, avaler de nouveau.
Alors, je me suis juste… éteint. J’ai disparu comme un lâche, me planquant derrière Colin, mon bouclier humain, ma sortie de secours. Puis j’ai fuis en France.
C’est la seule façon que j’ai trouvé pour te survivre Achille : m’effacer. Disparaître de ton monde avant que tu ne termines de détruire le mien.
Je dois être sacrément atteint, parce que même après tout ça… même après l’horreur, la peur, la souffrance…
Je t’aime encore, Achille. Éperdument.

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