CHAPITRE DEUX

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Toxicity – System of the Down

Chalk Outline – Ren

CAMILLE

— Je devrais faire demi-tour et lui casser la gueule à cet enfoiré, craché-je en écrasant la pédale de l’accélérateur.

Mes phalanges blanchissent sur le volant. L’aiguille des tours grimpe dans le rouge ; je passe la sixième. Le moteur crache. Le marquage au sol devient une ligne continue.

— Je suis vraiment trop con. Putain ! enragé-je.

Je frappe le tableau de bord. Une seconde suffit pour que la voiture morde l’autre voie. L’adrénaline pulse dans mes veines, mêlée de haine et d’un reste de lucidité quand je redresse les roues. Mon cœur cogne trop fort. Faut qu’il se calme.

Faut que je me calme.

— Deux ans sans voir sa gueule, et d’un coup il se décide à jouer les pères concernés ? ris-je, amer.

J’aurais jamais dû décrocher quand j’ai vu le nom de mon géniteur sur l’écran. Encore moins accepter d’aller le voir dans sa baraque. Ça n'a jamais été chez moi. Ça le sera jamais. Je sais pas ce que j’imaginais, mais certainement pas ce guet-apens.

La maison Boer me fait face, immobile, arrogante. Grande, moderne, sans âme. Une façade froide qui pue l’argent et le mépris. Elle me dévisage comme un étranger. Je ne suis pas le bienvenu.

Je pousse la porte d’entrée sans frapper. Je traverse le salon, le couloir, direction son bureau. Le sanctuaire de l’illustre Maître Boer.

— J’aurais dû défoncer sa porte.

Je suis planté là, incapable d’ouvrir. Ridicule. Une part de moi – infime, mais bien là – craint de se retrouver face à lui. Je sais pas si je vais m’effondrer ou lui sauter à la gorge.

Quand je tourne enfin la poignée, je me fige. Comme un con. Entre le couloir vide et son bureau aseptisé.

Il est là. Assis sur son fauteuil en cuir qui ressemble plus à un trône qu’à autre chose. Cheveux courts grisonnants, parfaitement plaqués, costume italien assorti. L’homme-catalogue du pouvoir froid.

Il me laisse poireauter, comme si je faisais parti du décor. Sa manière à lui de dire que je ne contrôle rien, ici.

Je serre les poings. La haine remonte, familière. Comme un reflux acide qui dissout les ombres du deuil que je porte en moi depuis l’enfance.

— Pourquoi tu tenais tant que ça à ce que je vienne ? craché-je, la mâchoire crispée.

Il lève les yeux, las, agacé, déjà épuisé par ma simple existence.

T’inquiète pas papa, c’est réciproque.

— Assieds-toi.

Il désigne une chaise en face. Son bureau en bois massif occupe la moitié de la pièce. À croire qu’il a quelque chose à compenser.

Un rictus mi-mauvais, mi-amusé, étire un coin de mes lèvres. Je verrouille mon regard dans le sien, le défie. Je ne bronche pas.

— Reste debout, si ça te chante, lâche-t-il, excédé.

Je croise les bras.

— J’ai reçu un certain nombre de mails de la part du directeur de l’université… Je dois admettre que tu me déçois, Camille.

— Tu m’as fait venir pour me dire des trucs que je sais déjà ?

Je hausse un sourcil. Ennuyé.

Il ne s’était jamais intéressé à ma scolarité jusqu’à aujourd’hui. Pas une seule fois. À part pour m’imposer le Droit comme si c’était une évidence, comme si j’avais été conçu pour marcher dans ses traces.

— Ton insolence a des conséquences, Camille. Il est temps que tu t’en rendes compte.

— Si c’est tout, j’me casse, dis-je en pivotant vers la porte.

— Je n’ai pas terminé ! cri-t-il, les mains plaquées de chaque côté de son ordinateur.

Je me retourne, surpris par le volume. Il n’a jamais besoin de forcer sa voix – son pouvoir suffit d’habitude. Je ne peux pas m’empêcher d’y voir une victoire.

— Tu as vingt-deux ans et tu continues de te comporter comme un gamin. Ta mère aurait honte de toi !

Mon sang ne fait qu’un tour. Plus aucune pensée cohérente. Un pas. Puis deux. Je l’attrape par le col. L’enfonce dans le mur derrière.

— Je t’interdis de parler d’elle, menacé-je.

Les battements dans ma tempe me martèlent le crâne. Je pourrais lui briser les dents, une par une, juste pour le faire taire.

— Donne-moi raison. Tu n’es qu’une bête enragée.

— Et toi, un assassin. On fait la paire.

Nos regards s’étripent. Puis je le lâche. Brusquement. Avant de faire une connerie irréversible.

Ce connard a osé la mentionner. J’aurais pu le tuer sur place. Lui faire ravaler ses mots et son air suffisant.

— Il se prend pour qui, à parler en son nom !

Ma voix se répercute dans l’habitacle. Un cri du cœur. Un chagrin sous couvert de colère.

Je frictionne le volant, imaginant le cou de mon géniteur à la place du cuir.

— Il a gelé mes comptes ce bâtard.

Quand le panneau d’entrée de la ville défile, un éclair de bon sens traverse ma rage. Je relâche l’accélérateur. Manquerait plus que j’écrase quelqu’un.

Une boule gonfle dans le creux de mon estomac. Je respire mal. J’actionne le bouton de la fenêtre.

Pourquoi elle descend aussi lentement ? Magne !

Mes doigts tapotent frénétiquement le tableau de bord. Feu rouge.

Un. Deux. Trois. Je compte les secondes pour écraser mes pensées.

Je me souviens à peine de ma mère ; ses traits s’effacent un peu plus chaque année. Sa voix n’est plus qu’un mirage, un écho lointain. Mais ce foutu réflexe – compter – c’est elle. C’est tout ce qu’il me reste quand mon cerveau vrille.

J’allume la radio, tourne la molette du son : vingt-trois… non, vingt-quatre. Paire. Le tricolore toujours écarlate. La bile remonte dans ma gorge, je me force à prendre de grandes goulées d’air. Je serre et desserre ma mâchoire au rythme des basses.

Henry Valentin Boer. Un homme respectable aux yeux du monde. Une légende du barreau.

Pour moi : un meurtrier.

Et je porte son nom. Boer. Une punition qui enterre ma mère un peu plus chaque jour.

— Il fait trop chaud dans cette ville !

Le feu passe au vert. Je repars, tourne à gauche et grogne en apercevant l’embouteillage qui se profile plus loin.

L’habitacle se rétrécit d’un coup. Je descends aussi la fenêtre côté passager, mais l’air reste étouffant. La sueur perle sur mon front, dans ma nuque, le long de ma colonne.

Et la scène revient. Encore. Une bobine furieuse.

Mon géniteur, son trône en cuir ergonomique, son rictus de demi-dieu du droit.

Ce que j’ai dit. Ce que j’aurais dû dire. Ce que j’aurais voulu hurler pour qu’il m’entende vraiment.

Je ne suis pas son fils. Je suis son accident. Celui qu’il a daigné reconnaître huit ans trop tard, uniquement parce qu’il avait besoin d’un héritier pour étendre son influence.

Les dernières volontés de ma mère ? Un timing parfait pour lui.

Il voulait le soutien des Lacroix. Une famille à la tête d’un empire médiatique.

Je tends le bras vers la boîte à gants et fouille. Je tombe sur une plaquette de médicament.

J’en pop une. Puis deux. La troisième me regarde, genre : « Allez, on continue ? ».

Je souffle, balance la plaquette là où je l’ai trouvée, et avale les deux premières à sec. Le goût est dégueu, mais au moins ça me ramène un peu de silence.

Je clos mes paupières quand la file devant moi ralentit. Juste le temps de laisser la chimie faire son boulot. La solution la moins poétique du monde pour mettre mon cerveau en mode avion… mais la seule qui marche encore.

L’architecture bordelaise défile derrière le pare-brise, et bizarrement, le chaos dans ma tête se tasse un peu.

Les façades blondes se succèdent, alignées comme de vieilles bourgeoises trop dignes pour se laisser aller à vieillir vraiment. On dirait qu’Ange-Jacques-Gabriel les a sculptées juste pour rappeler aux gens comme moi que la beauté existe encore, même quand on aimerait juste s’arracher la peau.

Je longe les places, les terrasses d’étudiants tassées au bord des quais. Il y a une authenticité dans cette ville, un truc désuet, presque tendre qui me détend malgré moi.

Même la lumière est plus douce – filtrée par les platanes des Quinconces – comme si Bordeaux essayait de me souffler : Calme-toi. Respire.

Je passe près de la Place de la Bourse, de ses pierres blondes, de cette foutue fontaine que j’ai vue mille fois sans jamais vraiment la regarder. Les volets couleur mer, les enseignes un peu usées… Tout ça me donne l’illusion que je pourrais oublier ma rage, la honte, le goût amer de ma dernière engueulade avec Henry.

Illusion.

Mais putain, qu’est-ce que ça fait du bien d’y croire deux minutes.

Un bref instant, tout s’aligne : le ronron du moteur, la brise qui s’engouffre par la fenêtre, la lumière du soir sur les façades, et la ville qui défile comme un vieux film.

Évidemment, c’est là que la musique décide de crever d’un coup. La sonnerie Bluetooth me déchire les oreilles. On me klaxonne. Je décroche sans regarder, l’esprit un peu engourdi.

Je rétrograde en seconde, roulant au pas.

— Cam’, t’es à l’appart’ là ? résonne la voix de mon meilleur ami dans les haut-parleurs.

Je fronce les sourcils et baisse le son.

— Non, je suis coincé dans les bouchons. Tu veux quoi, Colin ?

Il émet un râle, visiblement embêté, puis je l’entends parler à quelqu’un.

— Je suis allé chercher mon p’tit frère à Paris, je serais pas à la coloc’ avant ce soir et je viens de recevoir un message des transporteurs qui…

— Quoi ? Mais tu m’as dit qu’ils étaient arrivés la semaine dernière, μαλάκα, l’interrompt une voix grave et profonde.

— Arrivé la semaine dernière… en France, rectifie-t-il sans dissimuler son amusement.

— Eh oh, Ioannidis ? Qu’est-ce que ça peut me foutre cette histoire de transporteur ? le rappelé-je avant que la conversation ne dérape.

Je le connais. Quand il a la connerie, plus rien ne l’arrête ce grand con.

— Ah ouais ! Bah, tu pourrais réceptionner les affaires de mon frangin, σε παρακαλώ.

— Puisque j’ai la gueule d’un livreur Amazon maintenant, soufflé-je.

— Une semaine de vaisselle.

Et en plus il négocie ?

— On sait tous les deux que tu tiendras deux jours. Même pas.

— Ce sera toujours deux jours de vaisselle de plus par rapport à d’habitude, déclare-t-il fièrement.

Un vrai Golden Retriever ce mec, incapable de rester sérieux plus de trois minutes.

— Bien.

Τέλεια !

— Ça fait quatre ans que tu vis en France, Ioannidis, tu pourrais faire l’effort de parler français, dis-je en roulant des yeux.

Je me suis habitué à sa langue, j’en comprends même les rudiments depuis le temps que je le côtoie, mais j’adore l’emmerder avec ça.

— Quatre ans et tu m’appelles toujours par mon nom de famille, se plaint-il. Bref, faudrait que tu sois à l’appart, dans… dix minutes.

Je regarde l’heure, la rue, puis l’embouteillage.

— Écoute, je vais passer ma voiture en mode avion pour survoler le trafic bordelais.

Je l’entends rire à mon sarcasme, et je raccroche. Mes lèvres s’étirent : c’est l’effet Colin Ioannidis. Mon meilleur ami est un shoot de sérotonine à lui tout seul. Un vrai rayon de soleil qui diffuse sa bonne humeur à tout son entourage. On a de suite accroché en première année de droit et depuis… rien n’a changé.

Je me revois ce jour-là, à la journée d’intégration, planté sur le parvis d’une fac que je n’avais jamais voulu. J’avais pas envie d’être là, pas envie de respirer le même air que ces jeunes adultes trop heureux, trop enthousiastes. Je voulais leur faire passer le goût de leur propre joie à coups de poing imaginaires.

Et puis il y avait Colin. Lui, il avait un truc différent. Pas le même engouement naïf, pas la même arrogance que les « fils de ». Juste… de la passion. Les yeux humides, il sautillait de stand en stand, discutant avec les anciens élèves. On aurait dit un chiot.

Je ris de ma propre métaphore.

Mais je pense que c’est ce charme là, qui m’a fait baisser ma garde sans même que je m’en rende compte. Je l’ai laissé s’infiltrer dans ma vie, dans mes habitudes, mes failles, comme un rayon de lumière qu’on n’attendait pas, mais qu’on aurait eu tort de repousser.

Un « ding» me sort de ma rêverie. Depuis le siège passager, l’écran de mon téléphone s’allume. Il ne faut que quelques secondes pour que le message s’affiche sur la tablette de bord devant moi :

[Géniteur : Réfléchis bien, Camille. Soit tu arrêtes tes écarts de conduite, soit tu te débrouilles pour ta dernière année. Tu as un mois pour te ressaisir.]

Mon sourire tombe aussitôt.

— Fils de p…

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