CHAPITRE TROIS
Playlist :
What Was I Made For ? – Billie Eilish
Brother – Kodaline
× ♪ ×
LÉANDRE
— J’ai dit que j’étais désolé, Μικρέ . Deux fois ! surenchérit-il, dramatique.
Il brandit deux doigts sous mon nez pour illustrer l’exploit, le volant solidement coincé dans l’autre main.
— Tu m’as menti, Colin.
— Alors, non ! J’ai simplement… omis des informations. Mais tes affaires sont bien en France !
Il sourit, fier de son raisonnement merdique. Je roule des yeux.
— Ça reste un mensonge par omission, μαλάκα, juré-je en claquant la langue.
Même pas vingt-quatre heures que j’ai retrouvé mon frère, qu’il me fatigue déjà. Mon soupir devient un bâillement en écho à mes pensées.
Je sens son regard peser sur moi, même s’il ne se détache jamais complètement de la route. Pourtant, il reste silencieux, respectueux. Colin est peut-être un merdeux, mais il est surtout la personne la plus humaine que je connaisse. Sa gentillesse est sans limite, même quand on ne pense pas la mériter.
Le cœur lourd, je regarde le paysage défiler par la fenêtre. On a quitté Paris il y a trois heures à peine, et déjà les champs s’étendent à perte de vue. Le vert ici n’a rien à voir avec celui de la Grèce – il est plus doux, plus humide, plein de vie. Là-bas, la lumière et le sel se liguent pour brûler tout ce qui se trouve sur leur sillage.
Les villages passent, chacun avec son caractère, ses murs de pierres blondes ou grises, ses toits rouges, bruns, presque noirs. Les façades semblent changer de visage, comme si la France entière hésitait entre mille histoires. Chez moi, les maisons se ressemblent toutes : blanches, trop immaculées, tournées vers une mer qui, elle, me manque.
Le mal du pays me guette.
Dans la voiture, la douce mélodie d’une chanson pop ne suffit pas à m’ancrer. Je me sens divaguer, happé par les méandres de mon esprit. Le rythme hypnotique des doigts de Colin sur le volant me guide, sans prévenir, au jour où je suis sorti de la clinique.
— Léandre reste fragile. Il peut rentrer, mais il aura besoin de soutien et d’un environnement stable, précise le psychiatre d’un ton posé.
Ma mère me fixe de ses yeux noyés d’espoirs. Elle cherche encore son petit garçon à travers mon regard. Alors, je baisse la tête, incapable de soutenir l’intensité de ses prunelles noisette. Mon corps oscille, ballotté par le malaise du hall.
Mon père, lui, s’affaire : il parle au médecin, puis à la secrétaire, hoche la tête, signe des papiers. Ses yeux inspectent les moindres détails du comptoir, s’attardent sur les prospectus du présentoir à sa gauche. Mais jamais il ne regarde vers moi.
Il ne me regarde jamais…
La voix de Colin me ramène un instant au présent, lointaine, presque étouffée par le bourdonnement tranquille du moteur. Il chantonne gaiement par-dessus la radio. Ça sonne faux, un vrai massacre.
Faut croire que la musique est le seul domaine où je le surpasse…
Un sentiment amer s’insinue, acide. Ma mâchoire se contracte. Je hais cette dissonance entre l’amour que j’ai pour lui, et l’aversion que je regrette aussitôt d’éprouver.
Il a toujours brillé pour deux, sans voir les ombres qu’il projette derrière lui. Gentil, serviable, ambitieux. Le genre à réussir tout ce qu’il touche : le sport, les études… même ses relations amoureuses.
Le fils parfait. Stable. Celui qui coche toutes les cases sans forcer.
Moi, j’étais l’autre. La déception. Celui qui n’est jamais assez.
Un athlète, oui : assez grand, assez endurant, assez performant. Mais jamais excellent. Jamais au niveau du fils prodige…
Toujours à la limite de la déscolarisation. Capable de disparaître plusieurs jours sans prévenir. Sans que ça inquiète vraiment… juste assez pour que ça dérange.
Mon père avait dû jouer de ses relations pour m’éviter l’exclusion à diverses reprises. Lui éviter la honte, surtout. Pour Adrian Ioannidis, je ne suis qu’une source de problèmes.
Un raté.
Et je peux même pas le blâmer de penser ça. Au fond… il a pas tort.
C’est déjà un miracle si j’ai décroché mon Apolytirion à la fin du secondaire. Et même là, aucune fierté dans son regard. Cette “réussite” était le moins que je puisse faire. Comme si c'était la base, l’évidence, le strict minimum. Pas un mot, pas un « félicitation », pas un signe qu’il voyait l’effort derrière.
Juste un silence qui disait : Tu n’as fait que rattraper ton retard.
Et six mois en arrière, même rengaine.
Quand, enfin, il ose tourner la tête, que ses prunelles vertes croisent les miennes, leur reflet me renvoie en pleine gueule le problème que je suis devenu. Ses épais sourcils forment un V profond sur son front.
— Rentrons.
Un mot. C’est tout.
Comme si tout le reste – les trois mois de coma, les semaines d’angoisse, les nuits de terreur – n’avait jamais existé.
Je ne sais pas pourquoi, mais j’avais espéré que ce soit différent cette fois. Qu’il se passe un truc, n’importe quoi, un infime changement dans sa façon de me regarder, quelque chose qui dirait que j’avais encore une place quelque part dans son monde.
J’avais naïvement cru que la perspective de me perdre lui ouvrirait enfin les yeux.
Mais quand je me suis réveillé dans cette chambre d’hôpital, branché à une tonne d’appareils, et que nos regards se sont croisés… J’ai tout de suite compris.
Je n’étais plus son fils instable. J’étais devenu son fils toxico irrécupérable.
Ses iris étaient éteints. Pas de soulagement, pas de peur, même pas de colère. Juste cette indifférence glacée. J’aurais préféré des cris ou une gifle, plutôt que cette absence totale de considération.
Mon frère a toujours été le seul à me soutenir. Le seul à hausser le ton face à nos parents, à leur renvoyer leurs reproches à la gueule, quand moi j’arrivais plus à sortir un mot. Il parlait pour deux. Pour nous deux.
Et je m’en veux que leur relation se soit délitée au fil des années.
Je m’en veux parce que je sais pourquoi.
À cause de moi.
Il ne m’en a jamais tenu rigueur. Colin Ioannidis n’est qu’un imbécile heureux qui ne connaît pas la rancune. Son âme est bien trop douce pour ça.
Il est resté.
Même à des milliers de kilomètres de notre maison, il a été mon pilier. Mon seul allié quand tout est parti en vrille. Quand je suis parti en vrille.
Ma gorge se noue, ma poitrine se serre. La ville défile devant mes yeux, mais un voile d’eau brouille les détails.
Sans lui, je…
— Comment tu te sens ?
Je me redresse d’un coup, surpris. Sa voix, plus grave que d’habitude, m’arrache à mes pensées. Il ne me jette aucune œillade cette fois, ses yeux bruns – plus foncés que les miens – rivés sur le trafic devant lui. Les bras raides derrière le volant.
— Ça va, dis-je enfin.
Ses doigts se crispent, trahissant la tension qui l’habite.
— Vraiment, ça va, insisté-je pour qu’il y croie.
Il ouvre la bouche, mais se ravise aussitôt. Le vrombissement et la musique reprennent leur place dans l’habitacle.
— Je suis désolé, finit-il par souffler.
Je tourne la tête pour détailler son profil. Le soleil déclinant accroche le fin duvet qui recouvre sa peau dorée, et le crépuscule glisse sur ses boucles châtain comme du miel qu’on étale.
On a rien en commun, lui et moi. Colin, c’est un étoile : tout gravite autour de lui, sa chaleur attire, apaise. Moi, je suis un trou noir. J’avale tout ce qui s’approche, jusqu’à ne laisser que du vide. Un jour, il finira par s’en rendre compte. Et ses yeux ambrés se teindront d’indifférence… exactement comme ceux de mon père.
— Pourquoi ?
Il passe une main dans ses cheveux, comme pour chasser les idées qui tiraillent son esprit, ou se donner du courage. Je ne sais pas.
Peut-être que c’est égoïste de ma part de vouloir le garder près de moi ? De vouloir le serrer trop fort le seul qui pourrait encore prendre la fuite ?
— Mon absence.
Je fronce les sourcils. Il détourne brièvement les yeux du trafic pour me jeter un regard, fugace, mais lourd, puis les reporte aussitôt sur la route. Comme si affronter ma réaction risquait de le briser en deux.
— Je ne suis pas venu quand t’es sorti de la clinique, explique-t-il. J’aurais dû… Tu avais besoin de moi et… et… je suis désolé.
C’est donc ça qu’on ressent quand notre pilier s’effrite ?
J’aurais préféré rester dans mon déni bien confortable, mais non : Colin souffre, et c’est à cause de moi.
Ses prunelles humides sont le marteau, ses excuses l’enclume. Et je suis coincé entre les deux, comme un con.
— Tu avais tes partiels. Ton avenir est plus important que…
— Non. Tu comptes bien plus que n’importe quels diplômes. Des exams, ça se repasse ! m’interrompt-il.
Sa frustration éclate. J’encaisse.
— T'es mon Αδερφέ, j’aurais dû te protéger. Empêcher qu’il te fasse subir ces atrocités ! crie-t-il en frappant le volant.
Une sueur froide glisse le long de ma colonne. On en parle jamais.
Je me suis confié à Colin trois ans après le début de ma relation avec Achille. Je n’en avais jamais parlé à personne avant ça. Quand il a su, il a voulu le démolir. La même rage que celle que je vois brûler dans son regard, là, tout de suite. J’avais dû le supplier d’abandonner l’idée. Je ne voulais pas qu’il blesse l’homme que j’aimais.
Mon pouce passe distraitement sur l’une des nombreuses cicatrices qui strient mes mains.
— Je vais bien, Colin, mens-je, trop convaincant pour qu’il se doute de quelque chose.
Peut-être que je finirais par y croire aussi…
J’hésite un instant, les doigts crispés sur mes cuisses, puis je pose ma main sur son épaule. Il s’affaisse légèrement, mais ses muscles semblent se détendre.
Le feu passe au rouge. Il freine. La tension se relâche, plus légère. Et je souris.
— Ton cerveau est trop petit pour contenir autant de pensées, μαλάκα, me moqué-je.
Il esquisse un rictus en coin.
— Promets-moi de ne jamais te lancer dans l’humour, Μικρέ.

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