CHAPITRE QUATRE

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Playlist :

Stressed Out – Twenty One Pilots

False Confidence – Noah Kahan

Do it for me – Rosenfeld



CAMILLE


Il se fout de ma gueule ?


— Merci de signer le reçu, m’indique le transporteur en tapotant une case vide sur sa tablette.


Je le regarde, désemparé.


— Attendez, vous êtes pas censé aider à l’installation ? Vous allez pas me laisser ce bordel sur les bras, là !


Encore agacé par le SMS du géniteur, je me maîtrise mal. Le pauvre homme soupire, blasé. Il doit avoir l’habitude des clients mécontents, et ça me troue le cul d’en faire partie.

Il attend, bras tendu. Je me munis du stylet à contrecœur.

Tu me le paieras, Colin !


Heureux de pouvoir déguerpir, le livreur regagne son camion. La porte de la remorque claque dans mon dos, mais je suis bien trop accablé par le chaos sous mes yeux.

Des cartons jonchent le sol, le canapé, la table basse du salon. Un vrai foutoir. Et c’est même pas le pire.

Mes yeux glissent sur le synthé en équilibre contre le mur, puis sur deux housses de guitare posées à ses côtés. Y a aussi les différentes parties d’une batterie électronique éparpillées aux quatre coins de ce qu’il reste de la pièce à vivre.


Je me passe une main sur le visage en claquant la porte d’entrée.


Toujours plus.


— Je maudis déjà son frère, dis-je en soulevant un carton pour l’amener dans la pièce du fond.


La mienne est juste en face. Génial. À moi les concerts privés.

Quand l’autre idiot m’a expliqué que son frère faisait de la musique, je m’attendais plus à un de ses ados qui se fait kiffer sur FL Studio ou Ableton… Pas à un vrai musicien touche-à-tout.


Je traîne des pieds dans le petit couloir, pousse la porte du coude. La chambre se révèle : un lit double contre le mur, une fenêtre sans rideaux au-dessus, un bureau à gauche de la porte.

Et c’est tout.


Aussi vide et froide que celle où j’ai grandi.

Je refoule les souvenirs désagréables qui essaient de remonter.


Je décharge mes bras et enchaîne les allers-retours : de la chambre au salon, du salon à la chambre. Au bout du cinquième carton, mes avant-bras tirent, et je peste quand le coin accroche l’embrasure.


— Manquerait plus que j’abîme ses affaires, maugréé-je entre mes dents.


Il ne reste plus que les instruments, mais je préfère ne pas y toucher.


Je m’étale sur le canapé – maintenant débarrassé des affaires du petit Ioannidis – et je prie intérieurement pour qu’il ne soit pas aussi énergique que l’aîné. Sinon, je ne donne pas cher de ma peau.

Un Colin me suffit amplement dans cet appart’.


Ma tête bascule sur l’accoudoir, les yeux rivés au plafond.


— Quelle journée de merde… soufflé-je.


Enfin, mes muscles lâchent.

Je pensais que les crises étaient derrière moi. Raté. Une aprèm avec le géniteur et c’est la régression.

Et ces foutus anxios… qui font de moins en moins d’effets. J’en ai pris deux, ça m’a à peine calmé. Depuis quand j’augmente les doses, au juste ?

Je fouille ma mémoire. Rien. Une purée mentale. Je me souviens à peine d’hier. C’est inconfortable.

La migraine pulse à ma tempe. Je ferme les yeux. Fort.


La douleur persiste.

Ça tape ailleurs. À la porte.


BOOM. BOOM. BOOM.


Le son rebondit dans mon crâne. Je grogne en me redressant.

Je checke mon téléphone : 16 h 18.


— J’arrive ! Pas la peine de défoncer la porte !

Je traîne en chaussette jusqu’à l’entrée et j’ouvre brusquement.

Une tornade blonde s’engouffre, me bouscule au passage et fonce vers le salon. Je devine son intérêt immédiat pour les instruments du frère de Colin… C’est quoi son nom déjà ? Peu importe.


— Meg’, qu’est-ce que tu fiches ici?


Je me masse la nuque. Ses longs cheveux voltigent quand elle pivote. Elle cadre mon visage avec ses doigts façon caméra. Je roule des yeux et soupire.


— Avis d’orage sur la face de Camille Boer, annonce la Miss Météo du chaos.


— Tu t’marres bien, la chieuse ?


— Tu devrais te mettre aux carottes, Cam’. Là, c’est critique, se moque-t-elle.


Je souris malgré moi. Elle s’installe sur un tabouret au comptoir de la cuisine. C’est là que je remarque sa tenue : brassière de sport, legging, baskets, bandages encore aux poings.


— Je t’ai déjà dit de m'envoyer un message avant de te pointer ici, Még’. C’est pas parce que la salle de boxe est à côté que c’est open-bar ici.


— Je l’ai fait ! plaide-t-elle en secouant son téléphone.


Je vérifie par réflexe.


[J’ai fini l’entraînement. J’arrive.]


Envoyé y a cinq minutes.

Je lève un sourcil, l’air de demander « tu te fous de moi, là ? ».


— Quoi ? Tu l’as eu, ton message. Sois content, Grincheux.


Je soupire encore.

J’ai l’impression de faire que ça aujourd’hui, comme une Cocotte Minute sous pression.


Faut que je me pose.


Je me ré-affale sur le canapé, dos à elle.

Je suis trop vidé pour encaisser sa tempête énergétique post-entraînement. Mais je peux pas la renvoyer chez elle.

Mégane est ma seule véritable amie – en dehors de Colin. Mes deux alliés dans le monde de requin dans lequel j’ai été propulsé à huit ans. Mais elle, c’est différent, on se connaît depuis l’enfance.

Son père est le mien sont amis et associés, alors on a souvent été fourré ensemble lors des galas de charités, des réceptions mondaines et des soirées bobos.

Elle est très vite devenue une sœur pour moi. Bon ! Une sœur envahissante, mais que j’aime quand même.


Mais parfois… Le doute s’immisce à cause du nom qu’elle porte : Lacroix.

Je sais que Henry est prêt à tout pour parvenir à ses fins et dans mes pires cauchemars, Mégane est son meilleur atout.


Une paranoïa persistante que je n’arrive pas à effacer.


— Donc… ça s’est mal passé.


Ma nuque craque quand je me tourne vers elle.

Elle plante ses yeux verts dans les miens. Elle cherche. Elle analyse. Défaut… ou qualité, acquis durant ses études de journalisme. Une vraie malédiction pour ses proches tant elle est douée.


— Avec ton père, je veux dire.


Elle a compris. Forcément.


— Au point que tu lâches le Droit des Affaires pour te lancer dans la musique ? charrie-t-elle en montrant le synthé.


J’imagine l’univers parallèle où il existerait cette version de moi. Je ricane.

Elle explose de rire, un truc de sorcière qui réchauffe la pièce. Sa joie de vivre emplit l’air autour de nous.


— J’arrive pas… à… i… imaginer ! souffle-t-elle entre deux hoquets.


— Moque-toi ! Je te rappelle que j’ai une vidéo de ton massacre au karaoké. Et je te préviens : je chante mieux que toi.


Elle mime une blessure mortelle au cœur. Je lève les yeux au ciel.


— Les instruments, dis-je en désignant le synthé, c’est au frère de Colin. Le nouveau coloc.


— Ah oui ! Tu m’en avais parlé ! Un homme de plus dans cette garçonnière, soupire la drama queen.


— Tu devrais te lancer dans l’acting…


Elle me fusille, puis s’esclaffe à nouveau.


— T’es vraiment con, Cam’. Mais… ça me rassure.


— De quoi ? Que je sois con ? demandé-je, toujours amusé.


Elle tripote les bandages de ses mains, mal à l’aise.


— Depuis qu’on est gamins, t’as toujours l’air amoché après un moment avec lui.


Cette fois, elle m’adresse un rictus qui n’atteint pas ses yeux. Je détourne les miens.

Pour elle, je vais mieux : plus de crises, plus de médocs.

Alors, je lui renvoie le même sourire. Parce que lui dire la vérité, ce serait admettre que je vais mal.


Elle ouvre la bouche, mais se ravise, le regard voilé par une lueur que je ne comprends pas. Elle n’insiste pas, et c’est tant mieux. J’ai eu ma dose d’émotions pour la journée.


— Bon bah, je vais rentrer et te laisser vaquer à ton aigreur, salue-t-elle avec un demi-sourire en se dirigeant vers la sortie.


Je lui adresse un signe de main et le vide de son départ me frappe aussitôt. Le calme après la tempête Mégane Lacroix.


La solitude.


Je regarde l’heure : 17 h 25.

Colin et son frère ne seront pas là avant plusieurs heures…


Machinalement, j’attrape mon téléphone et cherche un nom en particulier : Alicia. Mon remède quand les cachets suffisent pas. Elle le sait et s’en accommode. Un accord tacite, accepté par les deux parties. Autrement dit…


Mon plan cul.


[Moi : Salut, Ali ! T’es dispo ? ]


Les points de suspension tardent pas à apparaître, vite suivis de sa réponse.


[Alicia : Ça s'est mal passé avec ton père ?]


[Moi : C’est si évident ?]


[Alicia : Tu demandes jamais à me voir quand tu vas bien, Cam.]


La remarque me touche plus qu’elle ne le devrait. Je sais pas pourquoi cette femme perd son temps à coucher avec un type comme moi. J’ai rien à offrir. À peine un orgasme. Elle est belle, intelligente. Pourtant, elle continue de répondre à mes appels.

Je me sers juste d’elle. Un putain de pansement sur une plaie infectée.


[Alicia : J’arrive dans 20 min, je reste pas dormir par contre]


Je pianote une réponse et pars prendre une douche, histoire de me débarrasser d’un peu de tension. Cette journée m’a totalement vidé.


Je jette mes fringues dans la corbeille à linge, et jure en découvrant un caleçon de l’autre Golden juste à côté. Je le saisis à deux doigts et le tiens loin de moi avant de le mettre au sale.


Je passe devant le miroir et je comprends pourquoi Meg a de suite tilté.

J’ai une gueule à faire peur.

Je me passe une main sur le visage, soupire, m’agrippe au rebord du lavabo. Mes iris gris sont plus sombres que d’habitude, on dirait qu’une tempête éclate à l’intérieur. Ma mâchoire, crispée, menace de se déboîter. À chaque réflexe pour la détendre, une tension désagréable me pousse à la serrer encore.


« Une bête enragée. »

Le vieux n’est pas si loin du compte.


Je m’éloigne de mon reflet, me glisse sous la douche. L’eau froide m’arrache un juron, mais le jet se réchauffe vite et dénoue mes muscles. Sous la cascade, je laisse mes pensées vagabonder, le front appuyé sur la paroi.


J’entends à peine la porte d’entrée se refermer. Un bruit léger dans la salle de bain. Puis la cabine s'ouvre dans un souffle de vapeur.

Deux mains glissent sur mes côtes et m’enlacent. Elle presse son corps contre le mien, sa chaleur dissipe ma solitude. Et merde… ça me fait plus de bien que je veux l’admettre.


— Vas-y fais comme chez toi, Ali.


— Tu m’as appelé. Alors, je suis venue, murmure-t-elle avant de déposer un baiser sous mon oreille.


Je ferme les yeux. Juste respirer. Juste elle, contre moi. Ici.


— Tu te fais désirer ? glisse-t-elle, ses doigts dessinant mon torse, explorant sans presser.


— Je sais pas…


Je sais même pas pourquoi je lui ai écrit. J’avais besoin d’une présence. Pas d’un plan, pas d’excuse. Juste… ne pas être seul. Et maintenant qu’elle est là, c’est comme si mon corps savait exactement ce qu’il veut, mais que ma tête préfèrerait fuir.


Elle mérite mieux.


— Laisse-toi aller, Cam.


Je me tourne enfin vers elle, et je laisse tomber le semblant de morale qu’il me restait.

Elle est splendide. Ses tatouages épousent ses courbes comme s’ils avaient été dessinés pour mes mains. C’est pas une bouée de sauvetage, pourtant, je m’accroche déjà à elle.


Je la tire brusquement contre moi, mes doigts agrippent sa taille.

Ses yeux bruns se plantent dans les miens, brillants d’envie. Elle ne me fuit jamais.


C’est pour ça que je la laisse approcher…


Je capture sa bouche, un baiser affamé. Je passe une main sous ses cuisses et la soulève facilement, son corps s’enroule contre le mien, comme si ça avait toujours été sa place.


… Que je ne la repousse jamais.


Ses jambes s’accrochent à ma taille, son souffle glisse contre mes lèvres. L’eau ruisselle sur nos corps, mélange nos chaleurs, efface la frontière entre elle et moi.


Elle passe une main dans ma nuque, l’autre s’aventure sur mon dos. Ses doigts griffent légèrement ma peau, avides. Juste assez pour réveiller quelque chose de primal.

Je sens chaque centimètre d’elle quand je m’insère en elle. Mes mouvements sont lents, suffisamment pour que son corps implore.


— Regarde-moi, murmure-t-elle.


Je lève les yeux.

C’est ça, toujours : elle me force à exister, même quand j’essaie de m’effacer à travers nos ébats.


Son front touche le mien, sa bouche effleure mes lèvres sans les prendre. Une provocation douce, dangereuse.

Je resserre mes mains sur ses cuisses et la plaque contre la paroi carrelée, le souffle court.

Elle étouffe un soupir qui glisse directement sur ma peau.


Je dévore sa gorge, la ligne de sa mâchoire, ses épaules encore tièdes de vapeur. Sa peau frissonne sous mes lèvres, et son bassin réagit au moindre de mes mouvements.

Elle se cambre déjà, docile et affamée à la fois.


— J’suis perdu, susurré-je, plus pour moi que pour elle.


Ses doigts pressent doucement l’arrière de mon crâne rasé, guidant ma bouche où elle veut, où elle réclame.

Elle m’offre son cou, sa poitrine contre la mienne, ses hanches qui cherchent le rythme avant même que je ne le trouve. Une de mes mains abandonne sa cuisse pour explorer ses seins.

Je la sens vibrer sous mes gestes. Je m’y accroche. Je me noie dedans.


Elle glisse ses lèvres à mon oreille :


— Perds-toi. Je suis là.


Une phrase qui me transperce, qui me brise et me réassemble dans le même mouvement.


Je laisse tomber le dernier morceau de résistance, et mon corps parle pour moi.

Mes doigts suivent les lignes d’encres, comme une cartographie charnelle. Je redessine ses courbes.

Elle gémit contre ma bouche, un son doux et impatient, qui me donne envie de lui offrir plus que ce dont je suis capable.


La douche continue de frapper nos peaux, mais c’est sa chaleur que je sens, sa tension que je veux, ses tremblements que je cherche.


Et quand elle roule son bassin contre le mien, lentement, volontairement, je laisse échapper un souffle brisé.

Elle me sourit. Un sourire carnivore, sûr d’elle, magnifique.


Je craque.


Je me détache juste assez pour la retourner et la presser contre la paroi de la douche. Ses mains trouvent instinctivement la vitre, sa colonne se courbe, offerte, parfaite.

Je n’attends pas. Je n’hésite plus.


Je la possède à nouveau d’un geste unique.

Son gémissement déchire la vapeur, me traverse, me fait perdre pied d’un coup sec.

D’une main, je saisis ses poignets et les ramène dans son dos, mes doigts refermés autour d’eux avec fermeté. Jamais trop. Juste ce qu’il faut pour qu’elle comprenne que je la tiens, que je suis là.

De l’autre, je prends appui contre la vitre près de sa tête, mon torse collé à son dos trempé.


Son corps accueille le mien avec une avidité qui me rend fou. Chaque mouvement me tire un grognement, chaque réaction m’avale un peu plus.


Je me perds. Je me fonds en elle. Et j’oublie, enfin.

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